Le volontariat international entre engagement et travail

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Au cours de mon projet de recherche(1), j’ai rencontré 17 acteurs humanitaires volontaires en mission au Maroc pour des ONG françaises. Ces derniers se sont présentés en tant que «volontaires» sans préciser le type de contrat qu’ils ont signé et le dispositif de volontariat pour lequel ils se sont engagés. Or l’utilisation du mot générique «volontaire » renvoie en réalité à plusieurs dispositifs : VIE, VIA, Service civique à l’international, VSI, volontariat hors  décret(2)…  Juridiquement, ces derniers ont signé un contrat de volontariat de solidarité internationale  (VSI), dispositif à statut spécifique régi par le décret de 1995 et qui a été réformé par la loi de 2005.

Comme le rappelle Stéphanie Rizet, « En France, sa définition est restrictive. Elle renvoie à des cadres juridiques précis, qui donnent accès à certains droits sociaux et à une indemnité pour des missions bien définies et inscrites dans le temps.» (p.1). Le volontaire signe un contrat avec une association qui a été préalablement agréée par le Ministère des Affaires Etrangères et qui l’envoie en mission à l’étranger, dans le cadre d’un contrat de volontariat, et le met à disposition d’une association ou institution locale. Ce dernier consacrera la totalité de son temps à sa mission en échange d’une indemnité. Le personnel expatrié volontaire(3), dont le statut, selon la législation française ne relève ni du bénévolat ni du salariat, occupe le plus souvent des postes de cadres et de responsables sur le terrain et a parfois sous sa  responsabilité du personnel national. Les postes sont liés aux activités humanitaires, administratives et financières des associations ou institutions locales. Selon la synthèse éditée par le Ministère des Affaires Etrangères, le Maroc a  accueilli 63 VSI en 2011, soit le 10e pays le plus important en termes de volume d’affectation. Au 31 décembre 2011, ont été comptabilisés 1 871 volontaires pour les 25 associations agréées et 436 missions de volontaires pour France, volontaires représentant respectivement 14 052 mois- volontaires pour les associations agréées et 2 840 pour France Volontaires, soit un total de 16 892 mois-volontaires(4).

Selon l’Observatoire France Volontaires, l’origine du volontariat contemporain remonterait à la bataille de Solferino et la fondation du Comité International de la Croix-Rouge pendant la première guerre mondiale. Pour Halba(5),  le terme volontaire a une origine militaire, tandis que le mot bénévole a une origine religieuse, qui s’est laïcisée. En effet, le volontaire désigne au XVIIème siècle un soldat ou un cavalier qui sert un corps sans être enrôlé, dans le but d’apprendre le métier de guerre ou par seul désir de gloire sans percevoir de solde. Selon cette dernière, les deux mots « bénévole » et « volontaire » reposant sur les mêmes fondements théoriques, à savoir altruisme et éthique, cela pourrait expliquer l’emploi indifférent et abusif de ces termes comme synonymes. Le mot bénévole est entré en 1954 dans le dictionnaire.

Simonet-Cusset reconnaît que le terme de volontaire «recouvre différentes significations qui coexistent dans les mondes du bénévolat français.»(6) (p.151). De même, selon le Centre National du Volontariat, les termes de bénévole et de volontaire fonctionnent comme des équivalents. Dauvin et Siméant(7) le relèvent également « (…) volontaire, qui a une signification très précise. Pourtant, les mots de « volontaire » et de « volontariat » sont fréquemment employés comme des équivalents de « bénévole » et de « bénévolat », aussi bien dans le langage courant que dans certains travaux consacrés à la question. » (p.112).

 Le volontariat : une pratique hybride, entre travail et engagement

Comme le rappelle Simonet-Cusset, le terme de volontaire renvoie à une pratique sociale, qui se distingue non seulement symboliquement du bénévole, mais juridiquement aussi : « c’est dans le domaine de la solidarité internationale que s’est progressivement élaborée cette catégorie de volontaire distincte de celle de bénévole(8) » (p.151). Yala(9), dans son étude sur les volontaires humanitaires des ONG dites d’urgence et de développement, explique que contrairement au bénévole, le volontaire perd son statut initial, travaille à plein temps sur le terrain (un pays du Sud) et qu’il est indemnisé par l’ONG qui l’envoie sur le terrain. D’ailleurs, le CLONG(10)(Comité de liaison des organisations non gouvernementales) définit le volontaire comme « une personne temporairement expatriée qui, dans le cadre d’un accord de volontariat avec une association, exerce à plein temps une activité bénévole pouvant nécessiter une compétence professionnelle, et, de ce fait, contrainte d’abandonner tout autre statut social au regard du droit du travail. ». Enfin, selon Vedelago, Valéau et Quéinnec(11), le volontaire est souvent assimilé à un bénévole à temps complet ; il signe un engagement et non un contrat de travail et son indemnité n’est pas un salaire.

D’ailleurs, au sein même du tissu associatif, la problématique est posée et Stéphanie Rizet(12), conseillère technique pour la Conférence permanente des coordinations associatives, explique dans le  Monde Diplomatique que « Le volontariat recouvre des réalités très différentes. Ni bénévolat ni salariat, le volontariat est un statut hybride qui emprunte tantôt au premier le registre de l’engagement et du don de soi, tantôt au second celui de l’efficacité et du professionnalisme. ».

Selon l’auteure de l’ouvrage Les volontaires ou l’aventure ambiguë« le choix du statut de volontaire répond de manière optimale au souci légitime des associations de minimiser leurs coûts de revient, tout en satisfaisant leurs besoins de personnel qualifié auquel elles estiment devoir offrir des conditions suffisamment attrayantes. » (p.30). En effet, le statut de volontaire est exonéré de charges sociales et par conséquent revient moins cher qu’un salarié aux ONG. Pour Yala, « des ambiguïtés demeurent notamment en matière de rémunération car, en raison de la professionnalisation croissante, il arrive que l’indemnité représente parfois un salaire déguisé. » (p.25). Si nous reprenons l’hypothèse de Yala, à savoir que les indemnités constituent une sorte de salaire et que l’activité humanitaire menée par ces derniers est un travail, alors nous pouvons considérer que le volontariat international constitue une sorte de «sous-emploi» comme l’a décrit Simonet-Cusset(13) pour le secteur associatif national. Le volontariat constituerait en fait un véritable emploi dont les conditions seraient précaires. Alors que les recruteurs sont très exigeants quant aux diplômes, aux expériences professionnelles et à la socialisation à l’international, le statut proposé au volontaire serait considéré comme précaire.

Cependant, en fonction de la situation initiale du volontaire et de la durée de l’engagement, il peut également être considéré comme un «super-bénévole» (Simonet-Cusset), aussi bien pour les jeunes issus des milieux favorisés que populaires : «J’ai une Indemnité de 494 euros, et l’aide au logement jusqu’à 2 200 dirhams. On est toujours ric rac  à la fin du mois, très souvent à découvert, on n’économise pas mais je me fais plaisir. Je ne calcule plus comme avant quand je sors prendre un verre et surtout, je n’ai plus besoin de l’aide à ma mère.» (S., 27 ans, F.). Ou encore pour N., qui était en contrat local au Maroc avant de s’engager en VSI : «J’ai environ 6 000 dirhams  (600 euros), une mutuelle et la sécurité et dans un truc formel. Ca rassure» (N., 25 ans, F).

Enfin, il semble également important de s’intéresser au sens donné par les acteurs humanitaires à la mission de volontariat. En effet, à l’analyse des entretiens, il semble que les volontaires relativisent assez souvent les conditions objectives de mission « Il fallait que je fasse des calculs pour trouver des arguments pour convaincre mes parents qu’avec 800 euros, finalement j’avais le même niveau de vie qu à Paris» (C., 28 ans, F). «On donne de soi à 100, 150 % derrière un projet local.» (B., 33 ans, H). De même, le sens donné à son activité et à son épanouissement personnel via l’expatriation est également très important : « L’international est en moi : vocation à voyager, rencontres interculturelles, mobilité, style de mission. Il faut que j’aie l’impression que les activités dans le quotidien aient un sens, un impact direct sur la personne » (C., 28 ans, F).

Certains volontaires n’ont pas hésité à quitter leur emploi salarié en CDI pour faire une mission de volontariat «J’avais un travail intéressant et bien payé, et beaucoup m’enviaient mais j’ai tout lâché. J’avais envie de faire quelque chose qui ait du sens. Travailler dans une  entreprise cela veut dire que tout ce que je fais revient à générer du profit. C’est un système qui me hérisse un peu. J’avais envie de sortir de là. J’ai exploré plusieurs pistes. (…) J’avais envie de sortir de ce système capitaliste. Faire quelque chose de plus utile, même si je sais que je ne vais pas changer le monde.  L’aspect secondaire  était l’idée de voyager, d’habiter ailleurs qu’en France.» (F., 21 ans, H). D’ailleurs les volontaires sont lucides quant aux risques pris pour concrétiser leur désir d’engagement : « Je voulais partir de là où j’étais et je voulais partir pour quelque chose qui me plaisait. J’étais au chaud bien payé. C’était une opportunité. Je l’ai bien senti. Et je le regrette pas. Cela s’est fait naturellement. » (M., 29 ans, F). Et quant aux conditions de volontariat « Salaire dépensé en bouffe, taxi, bières. Je ne fais pas de sport, pas de restau. Au début je virais 70 euros par mois directement. Plus maintenant. » (L., 24 ans, F). Tous d’ailleurs ne vivent pas leur mission sur le mode de l’enchantement : « On fait plus que les 35 heures, il y a des semaines on a fait 72 heures. On bosse beaucoup le weekend. En décembre tous les weekends. On a un système de récupération. Il n’y a pas de récupération intégrale. Mission pas évidente, la question de la substitution: j’ai du mal à trouver du sens, ma place, du coup ça me travaille un peu; conditions de travail pas top : pas de local, pas d’ordinateur professionnel au bout de 6 mois, pas d’imprimante, j’utilise mon ordinateur personnel, je fais des dépenses de mon indemnité pour le travail : pour appeler relancer les partenaires, pas de budget de communication, ça démotive.» (S., 27 ans, F).

Pour conclure, le volontariat est couramment utilisé dans un sens générique et polysémique alors qu’il renvoie à des dispositifs publics réglementés et à des catégories bien distinctes et ce même au sein du secteur associatif. Les entretiens montrent que les volontaires se situent à la fois sur les registres de l’engagement envers l’autre (sens de l’action dirigée vers l’autre), envers eux-mêmes (réalisation de soi, désir d’expatriation) et du travail « Pour moi, c’est plus qu’un travail.» (C., 28 ans, F) ; « Le statut de volontaire : je suis entre le salarié et le bénévole : tu prends ce que tu veux.» (L., 24 ans, F) ; «L’engagement est transversal. Avant tout pour trouver un boulot, mais je ne serais pas partie avec n’importe quelle structure.C’est la base et le socle, des valeurs auxquelles je tiens. » (S., 27 ans, F.).

(1) Chadia Boudarssa « Entre travail et engagement, les acteurs des ONG internationales au Maroc » (thèse de sociologie en cours)
(2) http://www.civiweb.com/FR/le-volontariat-international/definition-du-vi.aspx http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/partenariats-et-societe-civile/volontariat/
(3) Pour une analyse détaillée de cette catégorie de personnel, se référer à l’étude réalisée par Dauvin et Siméant, Yala, et Simonet-Cusset  (encadré p.151). Il est également possible de consulter  le Guide du Tour de France de l’Humanitaire distribué lors du Salon de l’Humanitaire.

(4) Statistiques relatives aux Volontaires de solidarité internationale (associations agréées et France Volontaires) pour l’année 2011, Ministère des Affaires Etrangères
(5) Halba (Bénedicte), Bénévolat et volontariat en France et dans le monde, Etudes de la documentation française, 2003, p.13-14

(6) Simonet-Cusset (Maud), « Penser le bénévolat comme travail pour repenser la sociologie du travail » dans le cadre d’un numéro spécial consacré à « L’activité et action et dans le travail», Revue de l’IRES, n°44, 1, 2004, p.141-155
(7) 
Dauvin (Pascal), Siméant (Johanna) et C.A.H.I.E.R,  Le travail humanitaire. Les acteurs des ONG, du siège  au terrain, Presses de Sciences Po, 2002

(8) Simonet-Cusset (Maud), « Penser le bénévolat comme travail pour repenser la sociologie du travail » dans le cadre d’un numéro spécial consacré à « L’activité et action et dans le travail», Revue de l’IRES, n°44, 1, 2004, p.141-155
(9) p.13 Yala (Amina), Volontaire en ONG : l’aventure ambiguë, Charles Léopold Mayer, 2005
(10) Cité par Yala à la page 24
(11) Chapitre 5 « Les conflits de valeur au sein des ONG et des associations de solidarité: portée et signification pour le management », in Quéinnec (Erwan), Igalens (Jacques), coordonné par, Les organisations non gouvernementales et le management, Editions Vuibert et Institut Vital Roux, 2004
(12) Rizet (Stéphanie), «Bénévoles et volontaires», in Monde Diplomatique, Supplément,  Quelle solidarité internationale ?, mai 2013, http://www.monde-diplomatique.fr/2013/05/RIZET/49100
(13) Simonet-Cusset (Maud), In Between  Employment and Volunteer Work: Serving as a “volontaire” and as a “corpsmember” in France and in the United States, Centre National de la Recherche Scientifique and Center for the Study of Philanthropy, 2005