Philanthropes, philanthropie humanitaire et Première Guerre mondiale

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L’histoire est d’abord/aussi une observation politique des faits. La commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale est là pour nous le rappeler si besoin était nécessaire. En effet, il n’a échappé à personne que l’explication des causes du conflit a varié non seulement en fonction des recherches purement historiques mais également du niveau de l’amitié franco-allemande. L’histoire comme toute activité humaine a aussi ses vedettes médiatiques, et la notoriété de l’un ou de l’autre en fonction du moment nous offre une présentation différente de l’événement.

Pendant longtemps, le récit du conflit s’articulait autour des manœuvres militaires, du tournant de l’année 17, de l’entrée en guerre des Américains, des tentatives de paix, des négociations de Paris, des 14 points du président Wilson, etc.

Puis, au fur et à mesure que le temps estompait la mémoire, d’autres événements étaient mis en exergue : les fusillés pour l’exemple que l’on avait « oubliés », les troupes coloniales qui émergeaient de la nuit… Récemment, une nouvelle école historiographique a mis en avant les femmes ; les départements occupés du nord de la France et la dureté de cette occupation, dont certains disent qu’elle fut plus rude que la deuxième occupation si l’on excepte bien évidemment le sort réservé à certaines populations ; le quotidien des uns et des autres ; et l’humanitaire, le rôle de la Croix-Rouge en particulier sous la plume remarquable d’Annette Becker.

Bien évidemment, le centenaire est aussi l’occasion de présenter tous les thèmes possibles et imaginables, plus ou moins anecdotiques : les peintres et la Guerre, les écrivains et la Guerre, les espionnes et la Guerre, les animaux et la Guerre, les végétariens et la Guerre, les gardiens de squares et la Guerre… Tant mieux si cela peut contribuer à nous faire connaître ce tournant de l’humanité.

Par contre, une contribution essentielle semble passer inaperçue en France : la thèse magistrale de Peter Grant sur la philanthropie et la Guerre qui fait l’objet d’une publication chez Routledge depuis quelques mois. Grant démontre comment le rôle de la philanthropie dans la société civile anglaise, tant économiquement qu’humainement, a été essentiel dans la contribution à l’effort de guerre britannique.

Et c’est à ce point que je voulais en venir.

L’apport inestimable de la philanthropie

En effet, en reprenant le rapport de Joseph Zimet qui sert de base aux commémorations officielles du centenaire, j’ai été frappé par l’absence de toute référence à la philanthropie. Or, la Première Guerre mondiale est aussi un « tournant » pour la philanthropie et son soutien à l’action humanitaire.

En effet, jamais l’effort philanthropique n’avait été aussi important. Si on le compare aux sommes collectées aujourd’hui pour l’action humanitaire en prenant soin d’actualiser les données chiffrées, on constate que l’effort financier lors de la Première Guerre mondiale est beaucoup plus important que tout ce que nous avons pu connaître ou connaissons. C’est le premier constat.

Deuxième constat majeur : la nature de la philanthropie a été profondément modifiée. D’une philanthropie de grands mécènes, nous sommes passés à une philanthropie de masse, c’est-à-dire une philanthropie populaire. A tous les niveaux de la société, on s’est mobilisé pour donner. Jeunes et vieux, hommes et femmes, riches et pauvres, tous ont contribué à l’effort humanitaire.

Troisième constat : le formidable développement du don de temps, c’est-à-dire du bénévolat. En quelques mois, la Croix-Rouge américaine est passée de 500.000 bénévoles adhérents à plus de 17 millions.

Quatrième constat : la naissance d’une nouvelle profession : le collecteur de fonds. C’est à cette occasion que les premières agences de « fundraising » apparaissent.

Cinquième constat : en 1916, pour la première fois, une loi est votée réglementant la collecte de fonds auprès du public.

C’est d’abord avec les réfugiés belges que la philanthropie va se développer. On parle de plus de 400.000 personnes qui fuient sur les routes en direction de la France pour échapper à l’avance des troupes allemandes. L’événement est brutal et soudain. Accueillir ces réfugiés devient une préoccupation majeure et les Etats ne peuvent y faire face. Ce sont donc les grands mécènes et aussi des milliers de personnes qui vont donner de l’argent, fournir des biens et des logements, ainsi que des interprètes, des médecins, des professeurs pour les jeunes, etc. tant en France qu’en Grande-Bretagne. Les Américains sont omniprésents et, disons-le, sans leur contribution, la Belgique occupée n’aurait pas survécu. La France du Nord connaît le même sort.

Et puis, il y a les premiers effets de la guerre. 1914 est l’année la plus meurtrière. Les hôpitaux militaires sont vite débordés et ne peuvent pas accueillir les blessés. Les lieux sont insuffisants, le personnel manque. Les bénévoles vont suppléer. Des hôtels sont mis à disposition, des châteaux aussi. Par milliers, les femmes s’engagent comme infirmières bénévoles. Sur 120.000 infirmières qui travaillent pour les services de santé des armées, plus de 80.000 sont des bénévoles.

Il y a les femmes et les enfants, les veuves et les orphelins. La misère s’installe avec le chômage. Procurer du travail devient un axe fort de la générosité. A Paris, plusieurs centaines d’ateliers, les ouvroirs, sont mis en place par de riches Américaines ou des aristocrates. L’objectif est de procurer du travail aux femmes et de leur verser ainsi un salaire.

Très vite aussi il y a les premiers mutilés qu’il faut prendre en charge financièrement et moralement.

Avec la guerre qui s’installe, les prisonniers de guerre sont rapidement plusieurs centaines de milliers. Leur sort est souvent tragique. Les conditions de détention sont très difficiles. Le Comité International de la Croix Rouge intervient pour donner des nouvelles aux familles, maintenir les liens, apporter les colis… Les œuvres religieuses sont aussi présentes.

Impossible de ne pas mentionner les marraines de guerre, les colis et les lettres, etc.

Bref, c’est une mobilisation philanthropique sous tous ses aspects sans précédent dans l’histoire de la société civile.

Ce constat est évident. Reste maintenant à examiner les effets de cette mobilisation. Quelle contribution la philanthropie a-t-elle apportée à l’effort de guerre ? Sans la philanthropie, la guerre aurait-elle pu durer dans les formes paroxystiques qui furent les siennes ? Pour ma part, je n’ai pas la réponse à ces questions. Les documents sont là. Manquent les travaux et les recherches. Peter Grant apporte une première réponse pour les Britanniques.

Alors pourquoi cette « french amnesia » sur le rôle de la philanthropie pendant la guerre ? J’ai écrit au début de cet article que l’histoire est d’abord une interprétation politique des événements. Cette volonté française d’occulter un aspect de la guerre, y compris dans les commémorations actuelles, s’explique, à mon sens, par la permanence de la sublimation du rôle de l’Etat comme sujet de l’histoire au détriment du peuple et de la société civile. Le peuple n’est qu’un accessoire de l’Etat. La France n’est-elle pas aujourd’hui le seul pays européen ayant des représentants dans les départements qui revêtent un étrange accoutrement pour les cérémonies officielles ? Comme l’écrivait déjà en 1795 le marquis de Sade, « Français, encore un effort si vous voulez être républicains ».

Chères lectrices et chers lecteurs, vous me permettrez de vous proposer une liste de livres de grands historiens contemporains qui écrivent différemment sur la Première Guerre mondiale ainsi que trois lieux à voir.

Philippe NivetLa France occupée. 1914/1918, Armand Colin.

Annette Becker, Oubliés de la Grande Guerre. Humanitaire et culture de guerre, Pluriel.

Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker14/18 Retrouver la Guerre, Folio Histoire.

Manon Pignot, Allons enfants de la patrie. Génération Grande Guerre, Seuil.

Trois sites à voir : 

Musée de la Grande Guerre des Pays de Meaux (Meaux)

Historial de la Grande Guerre. Péronne (Somme)

Château de Blérancourt

 

 

Francisco Rubio

Francisco Rubio

Francisco Rubio est directeur juridique de Médecins du monde et professeur à Webster University à Genève où il enseigne le rôle des acteurs non étatiques dans les relations internationales. Ancien conseiller de l’Organisation Internationale de la Francophonie pour la coopération non étatique et expert au Conseil de l’Europe il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages et de très nombreux articles sur le secteur non lucratif. Il a enseigné à Columbia University à New York où ses travaux ont été récompensés par le prix Alliance. Aujourd’hui ses recherches portent sur le rôle politique de la philanthropie en occident.

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