Le Non-départ en mission

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AvionMinuit 17 à Abidjan…10h17 au Pakistan…

La terre tourne et de mon lit, je m’envole…

Ici, sous la pluie torrentielle d’un nuage colérique qui n’en finit plus de noyer le sol. Partout des marigots se forment à la joie des gosses, les seuls à trouver profit de ces flaques d’eau profondes et boueuses, marron-jaune, douteuses… Nos 4×4 les évitent sans peine, contournant habilement les ornières et les passants…

Là bas, sous le soleil brûlant d’un après midi du désert saharien. La matinée a débuté tôt et le repas était bienvenu. C’est peut être l’heure du thé. Une pause avant la sieste. Une gorgée acre et sucrée sous la tente. A cette heure la température est à son summum. Le silence que la chaleur impose peu à peu nous invite à nous étendre un instant sur les coussins…Un bébé endormi a poussé son drap et sue à grosse goutte. Fiévreux, impassible, l’étau brûlant qui couvre la tente l’immobilise. Un homme branche un ventilateur à 2 pâles, un doux sifflement suivi d’un battement régulier chasse le silence, mais permet un courant d’air apaisant…

Où encore là bas, vous savez, après le virage, juste avant l’intersection pour aller vers l’OPD, l’hôpital MSF de jour de Niertiti, au Darfour. Il ya une barre de protection dans le virage, qui cache une montagne de détritus en tout genre. C’est un peu le dépotoir, depuis que l’ancien site a été fermé par une ONG qui dénonçait la proximité d’avec les habitants. Ils avaient sans doute raison. Mais aucun autre endroit n’a été identifié, ce qui a laissé la place au déversement dans les ruelles étroites et sous les ponts, comme à cet endroit de la route. Les mômes sont sympathiquement souriants et ne se lassent pas de nous saluer. Les vieux sont plus réservés et semblent soucieux de l’ambiance lourde qui règne dans la ville. Partout, des hommes armés en tout genre semblent attendre des signaux.

En une pensée je peux m’envoler et faire mon marché à Kabizo, Nord Kivu. Un ananas, et puis quelques bananes. Le brouhaha coloré de cette foule rassemblée invite à la fête et au festin. C’est oublier les gardes armés qui cernent la foule. C’est oublier le temps des raids de rebelles, les femmes violées, les hommes torturés, les enfants, brûlés. C’est oublié les étalages vides, les tristes paniers de légumes et de fruits que s’échangent ici les ménagères. C’est oublier les kilomètres parcourus au travers des dangereux chemins du Nord Kivu par ces femmes au visage impassible, pour ramener au village les denrées nécessaires à la survie des habitants.

Et puis, je pourrais aussi bien être assise là, sur les marches de l’opéra Bastille, à regarder les gens qui passent. 28 heures de transit m’ont mise KO et je savoure un jambon beurre à 7h 22 du matin. Je redécouvre le rassurant répertoire de mon téléphone portable. Une liste d’amis mis entre parenthèses. Une autre histoire dans un autre monde. Et ces gens qui passent. Le vertige du retour m’emporte, entre joies des restaurants chaleureux et des boulangeries accueillantes et tristesse d’une France grise et âgée qui marche d’un pas boiteux sur le bitume inusable, immuable… Ce n’est pas encore la joie des retrouvailles, plutôt le passage transitoire, le vent chaud, celui qui fait tomber les pyramides de cacahuètes sur les étalages du marché coloré soufflait encore là il y a quelques heures, et puis là, la pluie, l’indifférence parisienne, la solitude occidentale retrouvée…J’ai le cœur gros et les larmes sincères.

Le Non-départ

Le sac à dos bien calé et mon appart’ bien rangé, c’est d’un pas décidé que je descends du train à Montparnasse, direction, le Tchad, pour un nouveau départ. Dans ma tête, depuis déjà plusieurs semaines, je me suis préparée. Mon agenda nantais est vide après le 1 août. La suite, c’est le désert, le Tchad que je connais déjà un peu, des nouveaux collègues-colocs’, une nouvelle ONG, d’autres responsabilités, du taf…

Les sacs pèsent lourdement sur mon dos, tirent sur mes bras, me tordent les épaules. La gare, puis le métro.

Et puis, en fait Non.

Non.

Cette fois, c’est trop dur de partir. Demi-tour. Train retour pour Nantes. Clio récupérée. L’eau chauffe déjà dans la bouilloire de mon petit chez moi. Rappel des potes. Fiesta ! C’est presqu’encore mieux qu’un retour, un Non-départ.

Ils me disent tous secrètement la même chose, sur l’air de la confidence : «A chaque fois, on est bien content que tu bouges en mission, mais franchement, réellement, on est encore plus ravi si tu restes !! »

De vrais potes.

3h56 à Mogadiscio.

2h57 à Nantes. Du fond de mon lit.

Quel temps fait-il en Haïti ?

Les pluies du cyclone doivent avoir ravivé l’épidémie. Rouler en 4×4 dans ces ruelles graveleuses de la capitale de la misère humaine. La capitale ? Pas sûr qu’on en fasse un concours. Guerre, famine, séisme, tsunami, épidémies, il y a de quoi voyager sur la terre, petit humanitaire… Ou pas.

Pourquoi pas non plus un travail ordinaire chez moi, pour un temps ou plus… ? Un temps pour se retrouver, au centre de ses proches … Sans doute, un travail au service du grand marché planétaire. Celui là même qui affame les populations de l’Est africain. Comme si j’annulais en 3 mois, 6 ans d’engagement professionnel à tenter de rendre le monde un peu moins injuste.

Comme Kundera l’a si bien écrit (1), on n’aura jamais l’occasion de revivre un moment pour savoir si oui on non, on a pris la bonne décision, et il ne nous est pas donné la chance de pouvoir comparer nos choix, de pouvoir vivre en parallèle deux ou plusieurs vies, en fonction des choix que l’on aurait fait.

Comme si finalement j’avais pris cet avion. Je m’endormirais ce soir dans ce bled au Tchad, dans un vétuste toukoul, ayant fêté la rupture du jeûne du ramadan avec les vieux gardiens, et m’écroulant, épuisée, après la journée de découverte de mon nouvel environnement. Parallèlement mon « moi nantais », serait bien dans son lit, après avoir passé cette sympathique soirée avec ses potes, et pris un petit verre de blanc autour d’une bonne partie de « Mixmo »…

Dans cette idée je pourrais tout aussi bien être restée là bas, à Port au Prince, où j’étais encore il y a quelques mois. 19H52, j’ai fini ma journée, c’est l’heure de l’apéro sur la terrasse, Bières Prestiges, Rhum Saweur, discussions endiablées sur les chiffres épidémiques et les règles de sécurité…

Ou encore au Pakistan. 10H58, j’ai faim, et pourtant la matinée est encore longue.
Je pourrais surement être utile au Kenya, dans cet immense rassemblement de gens affamés à Dadaab, si j’avais choisi la mission de MSF mi juillet dernier…

Peut être qu’avec cette logique , une autre moi serait encore assise en face d’un ordinateur LCL, entre coups de fil et dossiers à remplir, l’administratrice RH parisienne, ou la responsable Pôle Immobilier Nantaise ferait de son mieux son boulot, pas pour une qualité bancaire irréprochable, mais plutôt pour payer son appart et peut-être ce qu’il faut pour sa fille de presque 10 ans. Elle s’épanouirait intellectuellement au sein de ses activités politiques. Elle aurait peut être l’impression de changer les choses, en mieux bien-sûr. Adjointe au Maire aux Relations Internationales, élue de quartier à Rezé, elle jonglerait entre sa vie de femme active et de maman attentionnée.

3H06 à Nantes, allongée dans cette vie,
qui résulte de mes choix passés…

Je ferme les yeux…

Kigali et Jénine

17H06, Kigali, Rwanda, 9 aout 2009

L’aéroport est blindé d’une foule patiente, déjà ailleurs.
Une grève de Kenyan Airways retarde mon avion de plusieurs heures. Je suis là, face au tarmac, derrière cette vitre propre qui reflète mon allure bouleversée, brisée par 1000 questions.

Suis-je triste ? Pas exactement pourtant. Un mélange confus de déception et de questionnements.
Une larme de fatigue et de lassitude, en laissant cette partie de l’Afrique pour ce break d’une semaine au Kenya. Le douanier m’a demandé quelle était la qualité requise pour un humanitaire MSF voulant aller travailler au Nord Kivu.

Je n’ai pas su quoi lui répondre.

Un livre m’a sauvé de cette attente indéterminée. « Les matins de Jénine »(2)  m’emmènent en Palestine et je suis transportée dans l’histoire de cette fillette qui subit si injustement les bombes, l’isolement, la guerre.

Je suis Amal et son père, ses frères, sa terre.
Je lève les yeux. Je suis pourtant toujours à Kigali.

15 ans, l’âge de ma sœur, et le tarmac prenait une tout autre allure.

La patience est de rigueur. Je replonge dans mon bouquin et verse une larme pour Falastine.

« Agir local, penser global » ?…

3H38, Nantes, août 2011

Dans quel endroit du monde serais-je la plus utile à cette heure-ci ?
L’ampleur du choix me cloue finalement sur place.
Je ne doute pas que peut être, le meilleur choix, c’est ici.
Militer pour changer de président, c’est sûr. Pour changer la vie…
Laisser peut être une partie de soi de côté, pour « simplement » travailler, gagner de quoi s’offrir une vie dans un placard sur cour…
Car si l’engagement humanitaire est professionnel, il est quand même difficile de l’envisager comme un travail à part entière, que tu ferais simplement pour gagner ta vie.

On ne peut pas éviter de réfléchir à l’état du monde, dans ce domaine.

Mêler engagement citoyen, militant et vie professionnelle, c’est ce que je trouvais parfait dans cette branche. Mais dans les faits, la part d’engagement est étouffée au profit rythmé de ces grosses machines à croquer de l’expat’, dans un but global certes positif et louable, mais qu’on ne ressent pas toujours au quotidien, dans son travail de terrain.

La professionnalisation fait oublier l’engagement

On signe un contrat de travail et on touche les Assedic, pourtant, on ne peut pas partir 6 mois ou 1 an au Tchad, juste parce qu’il faut bien bosser …Ce n’est pas un petit boulot saisonnier, l’expatriation au Tchad, pas même un simple job à l’étranger.

Moi j’ai besoin d’y croire, à fond, à ce que je fais…Ce qui me fais monter dans l’avion, c’est un sentiment profond qu’à mon échelle, je participe à une certaine réduction d’injustice planétaire, dans l’urgence, je participe au déploiement de l’aide pour des populations en survie, pour un temps.

Aujourd’hui, ce n’est pas une désillusion mais plutôt une mise de cartes sur table : les images de ces crises de famine en Afrique me choquent par leur récurrence. Disons que cela fait un demi siècle que l’humanitaire qu’on connaît, existe. Que le monde entier s’organise pour leur déploiement, que l’on se pose les mêmes questions depuis des lustres, et que ça recommence…
Oui, c’est utile, il faut bien continuer à donner pour les situations de crise comme celle-ci.
Mais. C’est là, il me semble, que devrait intervenir en force, l’engagement.
On aimerait réfléchir. Débattre, échanger, témoigner, participer.

Mais pas sur le mode « psy » des groupes de parole d’expats de retour de missions.

Conclusion

Une idée, un éclair qui parfois reste planqué quelque part en nous et se terre pour un moment…Et qui bondit au moment où finalement, nous l’attendions, même si nous ne le savions pas encore.

Et qui change ta route.
Je partais tout droit, et puis finalement demi-tour.
Mille et une raisons à ce Non départ, qui ne mérite peut être qu’une Non conclusion.

On pourrait y voir quelque chose de l’ordre du prédestiné « si tu n’es pas partie c’est que tu ne devais pas partir » me disent certain. C’est pourtant bien moi qui décide de là où j’en suis, de là où je suis, aujourd’hui. On pourrait alors à l’inverse, y lire un refus du destin et de la fatalité pour y préférer le hasard et les coïncidences, une volonté de se prouver qu’on est l’unique maitre de ses choix et qu’on peut à chaque instant changer le cours de notre vie, vers des objectifs encore flous. Telle une photographie sur laquelle on ferait la mise au point, l’image générale se comprend si on a la patience peu à peu, d’en éclaircir tous les pixels…

On pourrait également y percevoir une soif d’échange et de pensées qui démolissent les idées reçues, sur l’humanitaire au global. Peut-être une volonté de replacer l’indignation et le témoignage au centre du débat, de lui donner au moins, une place aussi large que celle faites au marketing et à la communication.

Peut-être enfin, le voir comme un cri de révolte au nom de ses populations en souffrance, partout dans le monde, et qu’on expose ensuite aux yeux de tous les autres, double victime, ces gens souffrent d’une part de leur situation, mais ensuite de cette victimisation temporaire, au centre d’une télé réalité qui sent pourtant le profit et les bénéfices plus que la solidarité et l’empathie.

2H17 à Abidjan, midi 17 au Pakistan…

Y voir en tout cas une tentative de recherche de sens à une planète qui tourne, certes, mais pourtant toujours du même côté.

Et si elle faisait demi-tour ?…

(1)Milan Kundera, l’Insoutenable légèreté de l’être
(2) Susan Abulhawa, Les matins de Jénine