Le pire ennemi des ONG

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Les méthodes de collecte de fonds de beaucoup d’organisations humanitaires modernes sont trop souvent fondées sur l’animation d’un sentiment de culpabilité. Voilà qui est non seulement idiot, mais également dangereux.

Ils sont là, à plusieurs, au coin de la rue. En parka de couleur, frappée du logo d’un ONG ou d’une agence de l’ONU, tout sourire. Ils choisissent leurs cibles et s’avancent vers eux sans timidité. C’est d’ailleurs ce qu’on leur apprend en séminaire de formation. S’amuser de soi-même, ne jamais protester, accepter les refus, même la mauvaise humeur. Etre une « force de proposition ». Ce sont les « recruteurs de donateurs », les DRH de nos consciences.

Les fêtes de Noël et de Nouvel An font fleurir au-dessus de nos rues commerçantes d’horribles luminaires  clignotants, sapins, cloches, étoiles. Les vitrines sont éblouissantes. Et eux, au beau milieu de cette débauche, nous demandent si nous avons « une petite minute » pour la misère. Rien qu’une petite minute, c’est juré, pour ne plus être coupable. Ou du moins pour avoir « fait notre devoir » face à la misère du monde. Donner de l’argent, c’est cela, « faire notre devoir ». Nous sommes le peuple de l’argent, les autres sont les peuples de l’indigence. Victimes, bourreaux. Si nous les évitons, c’est de mauvaise humeur, contre nous-mêmes d’abord et puis contre eux, qui nous rappellent à notre irréductible déchéance existentielle.

L’aumône des seigneurs

Ne rien faire est criminel, ou à peu près, nous disent ainsi les ONG. C’est être complice des affameurs, des tyrans, des assassins, des censeurs, des impitoyables. Nous, le peuple des rues commerçantes, avons un impératif moral à donner un pourcentage de nos revenus pour ceux qui n’ont rien. C’est l’aumône des temps modernes pour les seigneurs de la planète que nous sommes.

Mais cette injonction morale provient aussi des services de communication des ONG. Ce ne sont pas seulement les jeunes étudiants sous-payés, entraînés à l’américaine comme des démarcheurs d’assurances, subissant le froid et la pluie. Ce sont aussi les pubards formés au marketing, faiseurs d’affiches, de campagnes et de « visuels choc ». Ne rien faire, c’est laisser faire. Donner peu, c’est offrir beaucoup. Fermer les yeux, c’est approuver. Nous sommes coincés, puisque nous sommes coupables par essence. Notre seule façon de nous libérer un tant soit peu de la faute originelle, c’est par un rien de sacrifice.

 Ire-charité

C’est en quelque sorte notre « impôt révolutionnaire », comme celui qui frappait les Tamouls en exil au temps de la guerre civile. Ou celui auquel est soumis tout Erythréen aujourd’hui qui voudrait pouvoir encore obtenir les services de son ambassade. Contrition, rachat des fautes, souffrance partagée. Le baiser aux lépreux par virement bancaire.

Mais d’où vient que tout cela nous paraisse normal, et même légitime ? Le monde est vraiment plus compliqué que cela. Lever des fonds est vital pour s’affranchir des rubans de soie de l’argent institutionnel, c’est entendu. Compter sur les quidams plutôt que sur les fondations, les agences, les ministères, les institutions et les bienfaiteurs embrigadés a du sens. Mais les ONG doivent changer de méthodes de communication et nous affranchir de cette vision jésuitique du monde. Les « juges-pénitents » d’Albert Camus sont des monstres. La charité laïque est plus grande que la saignée mystique.

Pourquoi ne pas tout simplement dire la vérité ? Nous avons besoin de la participation d’anonymes pour nous affranchir autant que possible de contingences politiques que nous ne maîtrisons pas. Parce que cela ne fonctionnerait pas ? Etre franc serait donc suicidaire, dans ce triste monde de spectacle et de moralisme de plateau de télévision ? Rien n’est moins sûr. Ce qui est certain, c’est que ce catéchisme de l’humanitaire n’est plus tenable. D’abord et avant tout parce qu’il finit par faire détester la générosité.