« Leurs cris de liesse étaient encore volontaires, mais déjà obligatoires. » Milan Kundera, dans ‘La vie est ailleurs’, ne parle pas des étudiants haïtiens. Il n’empêche, cette phrase, lue par hasard le soir même de leur rencontre, semble tout à fait appropriée.

William Estéma, étudiant haïtien de 21 ans, des yeux de biche et une langue bien pendue, se destine à la comptabilité. Mais on l’imagine davantage dans le costume d’un homme politique, lorsqu’il insiste avec emphase sur le fait que oui, vraiment, tout se passe très bien depuis son arrivée au Sénégal : « Au début je me sentais étranger, mais au bout de quelques semaines, j’étais  plus à l’aise que chez moi ! », assure-t-il avec un grand sourire. Sous les yeux d’un représentant gouvernemental.

Haïti, terre africaine…

Le 13 octobre dernier, neuf mois après le séisme ayant fait plus de 250 000 morts en Haïti, 163 étudiants quittent Port-aux-Princes et atterrissent à Dakar. Ils ont été sélectionnés, parmi plus de 2000 candidats, pour bénéficier de l’offre faite par le gouvernement sénégalais d’accueillir et de prendre en charge des étudiants haïtiens dans les cinq universités du pays (Dakar, Saint Louis, Thiès, Bambey et  Zinguinchor), ainsi que dans une dizaine d’écoles privées. « Parfois, j’ai l’impression d’avoir fait des retrouvailles, affirme encore William, j’ai quitté ma famille en Haïti pour retrouver ici une autre famille. »

Présenté par le président sénégalais Abdoulaye Wade comme un exceptionnel geste de solidarité Sud-Sud, l’accueil des étudiants haïtiens relève de la politique extérieure nationale. Une geste fort, qui doit montrer au monde la solidarité des Sénégalais avec leurs « frères haïtiens », descendants d’esclaves, aujourd’hui de retour sur leur continent d’origine. Aussi, « l’échec est interdit » explique Bamba Ndiaye, coordonnateur du projet Sénégal-Haïti au ministère des Affaires humanitaires, dans la voiture menant à la résidence des étudiants haïtiens. En effet, impossible de les rencontrer sans chaperon. Et encore, c’est une chance : depuis l’emballement médiatique des débuts, les journalistes qui tentent d’approcher les étudiants haïtiens sont vite éconduits. « Je ne sais pas pourquoi le ministre a fait une exception pour vous », confie, tout étonné, Bamba Ndiaye. Etonnement partagé. Occasion saisie.

Les étudiants haïtiens vivent  dans les mêmes cités universitaires que les Sénégalais. A l’exception d’une quarantaine d’entre eux, logés dans un bâtiment sis au bout de la rue de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, et qui leur est entièrement dévolu. L’immeuble est baptisé Marcus Garvey, du nom du leader afro-américain adepte du Back to Africa movement, c’est-à-dire le retour des descendants d’esclaves noirs vers l’Afrique. C’est dans cet immeuble, en bien meilleur état que n’importe laquelle des barres de la cité universitaire, que les entretiens auront lieu.

« Permettez- moi de profiter de ce moment favorable pour remercier encore une fois le président pour ce geste très noble qu’il a manifesté envers les Haïtiens. » Rose Carmel Joseph, 24 ans, est originaire du Cap-Haïtien, mais étudiait les sciences politiques à Port-aux-Princes. Quelques semaines après son arrivée à Dakar, Rose est « réorientée » : dorénavant, elle fera du droit bancaire. « Une opportunité », assure-t-elle. Un réajustement dû à des différences de niveaux, explique plus sobrement Bamba Ndiaye.

Même constat et même sanction pour William, qui est passé de l’économie du développement à la comptabilité. « Ca ne fait pas un grand changement, assure-t-il, accommodant, parce que les deux font partie de l’administration. » Mais avant de poursuivre, William y tient, il veut remercier à son tour celui sans qui cette interview n’aurait jamais été possible, « le génie, le président son excellence maître Abdoulaye Wade, ainsi que le ministre Lamine Ba, son représentant Bamba Ndiaye et tant d’autres, ainsi que le peuple sénégalais qui [ lui] a montré ce qu’était l’hospitalité, la teranga nationale. » Un sans faute. Nyrva Joseph, 29 ans, a quant à elle échappé à la réorientation, et suit un master de marketing et de communication. Elle aussi tient à « remercier son excellence Maître Abdoulaye Wade, son gouvernement, ses ministres…» Une marque de politesse, une reconnaissance sincère et un passage obligé, en quelque sorte. Au moment de répéter les mêmes mots que ses prédécesseurs, Nyrva en a le sourire aux lèvres. Mais en élève appliquée, elle récite sa leçon. Sans oublier « la teranga sénégalaise », ce qui lui vaudra peut-être un bon point. Sur sa chaise, Bamba Ndiaye, impassible, apprécie.

Les étudiants haïtiens se livrent, enfin…

Peu à peu, le temps passant, le protocole et les formules diplomatiques laissent place au ressenti. « C’est évident que ça fait un changement, lâche Rose, j’étais en Amérique, c’est loin de l’Afrique ! On n’a pas les mêmes coutumes, les mêmes mœurs… J’avais entendu parler de l’Afrique et du Sénégal, mais quand je suis arrivée ici, ça a été une vraie surprise ! Les boubous, la façon de porter les enfants, je n’avais vu ça qu’à la télé ! Je n’avais pas l’habitude ! Et puis la nourriture n’est pas la même. » Autre difficulté, l’expression orale : « Parfois les professeurs parlent un peu vite, et puis surtout les accents ne sont pas les mêmes. Les prononciations sont différentes. Au départ c’était difficile, mais maintenant je commence à m’habituer. En cours, lorsque je suis assise à côté d’un Sénégalais, il arrive même que ce soit moi qui lui répète ce qu’a dit le professeur ! »

William aussi se sent de mieux en mieux. Parce qu’il s’habitue, parce qu’on l’épaule. Et d’évoquer le dévouement des ses camarades de classe : « Je pourrais vous parler de Kisha, de Djénaba… ils sont toujours disponibles! Par exemple, lorsque j’ai voulu me procurer mon uniforme scolaire, j’ai demandé de l’aide à une étudiante de mon école, et elle a tout fait pour moi. » Un enthousiasme que ne modère pas  l’aveu qui suit : sorti des murs de l’école, William ne voit plus aucun de ses amis sénégalais. « Les week-ends, j’ai tellement de choses à faire, explique-t-il. J’ai des devoirs à rédiger, des leçons à étudier… bon, je n’ai pas vraiment le temps. » Pour Rose, la situation est à peine différente. « Je fais partie d’une chorale, où il y a des Sénégalais et des Haïtiens. On chante, on prie Dieu ensemble, donc il y a une connexion qui se fait. » Pour autant, Rose reconnait qu’elle ne sort pas vraiment avec eux. Les amis, eux aussi, ont déjà été prévus. « Il y a deux Sénégalais qui sont à notre disposition pour nous montrer la ville, pour nous parler du pays… ce sont nos amis. »

Ami numéro un : Abdou Faye. Agé de 29 ans, étudiant en construction mécanique, Abdou a le statut de coordonnateur. Il est chargé de veiller sur (surveiller ?) les étudiants haïtiens, de passer du temps avec eux, et il adore ça : « Vous savez, nous les Africains, quand on voit quelqu’un sourire, ça nous touche le cœur. » D’autres motivations ? « Oui, on me paye, mais à peine 60 000 par mois. » 60 000 FCFA par mois, quand la bourse la plus élevée que peuvent obtenir les étudiants sénégalais s’élève à 36 000 FCFA. « Le premier jour, lorsque je les ai vu descendre de l’avion, j’étais vraiment très content. »

Des amis, quelques uns donc. Des loisirs… encore moins.

A part l’école, Nyrva ne s’autorise qu’une seule sortie, le dimanche matin, pour aller à la messe. La plage est à quelques centaines de mètres. Elle y est allée, quelques fois… « On est ici pour étudier, » coupe-t-elle. Plus qu’une explication, c’est une maxime, un leitmotiv. « Parfois j’ai envie de sortir, mais on est ici pour étudier. En Haïti, je sortais beaucoup. J’allais au cinéma, dans les clubs, à la plage, au restaurant… Mais ici non. Je me dis toujours que je suis ici pour étudier. » Heureusement, Nyrva n’est pas seule pour se le rappeler. On le lui répète aussi. « Oui, on nous le dit beaucoup. Les professeurs, les responsables…Le ministère est chargé de tout contrôler, de tout coordonner. Alors il y a des responsables qui s’informent tous les jours de ce qui se passe, au cas où quelque chose n’irait pas. »

Ce qui occupe le plus les étudiants haïtiens -en dehors de leurs études, bien sûr- c’est internet. Pas pour jouer à des jeux en ligne, pas pour regarder des séries télé, mais pour communiquer avec la famille et les amis restés en Haïti. « Ils me manquent beaucoup ! dit Rose, et on comprend que c’est une évidence. Parfois je pleure, ma famille pleure… mais je dois me résigner, c’est la vie ! Je ne regrette pas d’être venue ici. Je ne dis pas que je n’aurais pas pu apprendre les mêmes choses en Haïti, mais je vis ici quelque chose de spécial, quelque chose que j’aurai en plus. » William aussi explique se connecter très souvent. Tous les jours. Du vague à l’âme ? « Non, tranche-t-il, cinglant. J’ai l’habitude de vivre loin de ma famille : ma mère vit en Guadeloupe, ma jumelle est en France, et j’ai des frères et sœurs en République dominicaine. » William, un point de plus sur la carte du monde.

Au tour de Nyrva : « Je me sens bien, mais je ne peux pas dire que je sois heureuse. Je ne regrette vraiment pas d’être venue, mais c’est vrai que la nostalgie est là. » Alors bien sûr, Nyrva se connecte elle aussi pour garder le contact avec ses proches. Parler de la famille, prendre des nouvelles… Parler du pays aussi. « On parle beaucoup des élections. J’ai appris la venue de l’ancien président Jean-Claude Duvalier, et ça m’a intéressée parce que moi-même je suis née sous ce président. On parle aussi de l’épidémie de choléra, de tout ce que les gens restés au pays traversent. » Nyrva veut être ce qu’elle appelle « une Haïtienne conséquente », une citoyenne bien informée de l’actualité de son pays. « Ce n’est pas compliqué ! Il y a des radios et des quotidiens haïtiens consultables en ligne. Tous les jours je vais sur le net pour écouter le journal. Il y a cinq heures de décalage entre Dakar et Port-aux-Princes, donc je sais qu’entre six et neuf heures, je peux consulter des stations qui donnent des informations sur Haïti. »

Au fait, le Sénégal… c’est pour combien de temps ? Officiellement, les étudiants sont censés rester entre deux et sept ans, selon la durée de leur cursus. A priori, Rose est là pour trois ans. Peut-être un peu plus, le temps d’écrire son mémoire… mais, vraiment, elle ne compte pas s’éterniser.  « Quatre ans à la rigueur, mais pas plus ! On doit revenir en Haïti pour la reconstruire, c’est ça notre objectif ! Je veux profiter de cette occasion, mais il faut rentrer. Il n’y a plus beaucoup de cadres en Haïti, il y a eu beaucoup de pertes de vies humaines, donc il faut rentrer. » Quant à ses envies… « La question n’est pas de savoir si j’ai envie de rester ou non : j’ai une obligation. Je dois rentrer, je dois participer à la reconstruction de mon pays, apporter ma pierre. » Apporter sa pierre… une expression que Rose, Nyrva et William ont utilisés tous les trois… Nyrva parle aussi de « devoir moral ». William est sur la même ligne, mais en moins radical. Comme tous les étudiants haïtiens du Sénégal, il assure qu’il veut rentrer dans son île et participer à l’effort national pour sortir le pays des multiples crises qu’il affronte. Oui, William rentrera… à terme. « Je ne veux pas anticiper la date de mon retour. Il se pourrait bien qu’à la fin de mes études, je trouve un emploi ici. Je ne dis pas que je vais passer ma vie au Sénégal, mais je pourrais profiter de cette occasion pour acquérir de l’expérience. »

En attendant les offres d’emploi, William tient à prendre une dernière photo. Dans sa chambre et pas ailleurs. Pourquoi ? Parce que dans sa chambre, il a un portrait officiel. De qui donc ?

Les étudiants haïtiens vus par les étudiants sénégalais

Dans les travées de l’Univeristé Cheikh Anta Diop de Dakar, les étudiants sénégalais disent être heureux et fiers d’accueillir leurs camarades haïtiens. Mais demandent au gouvernement de ne pas les délaisser pour autant.

« C’est normal ! Si un tel drame était arrivé ici au Sénégal, nous aussi nous aurions besoin d’aide. » Marie Faye, étudiante en géographie à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, est au diapason de presque tous les étudiants du campus. Les étudiants haïtiens sont les bienvenus, et l’invitation lancée par les autorités est appréciée. « Je suis content qu’ils soient là, enchérit Moustapha Sy, étudiant en lettres modernes, je les considère comme des frères. Ils se trouvaient dans une situation très difficile, alors il fallait les accueillir. »

Une ombre au tableau cependant : la différence de traitement ressentis par certains étudiants nationaux. « Les Haïtiens sont mieux traités que nous, explique Aminata Bousso, étudiante en économie. Tous  les Haïtiens sont logés, ce qui n’est pas notre cas. Et puis beaucoup de bacheliers ne sont pas encore orientés [affectés, ndlr] » Pour autant, Aminata ne blâme pas les étudiants haïtiens. C’est à l’Etat sénégalais qu’elle en veut : « Le président les a fait venir ici, c’est à lui d’assumer ses responsabilités. » « Aujourd’hui au Sénégal, il y  a plus de 10 000 bacheliers qui ne sont pas orientés, ils n’ont pas de place à l’université !, s’énerve Aguibou Djigo, porte-parole du Mouvement des élèves et étudiants socialistes (Mees), proche donc de l’opposition. Je ne suis pas contre le fait que les étudiants haïtiens soient accueillis  dans de bonnes conditions, mais je crois qu’Abdoulaye Wade a oublié qu’il avait dit que tout étudiant sénégalais ayant obtenu son bac serait orienté. »

Des accusations relayées par la presse nationale, et que le gouvernement récuse fermement. « On les considère comme des étudiants sénégalais, assure Bamba Ndiaye, coordonnateur du projet Sénégal-Haïti au ministère des Affaires humanitaires. Avec la bourse, ils se débrouillent comme les étudiants sénégalais. Ils prennent une chambre, et ils paient un quota réduit, parce que l’Etat subventionne les logements universitaires, mais le taux est le même que pour les étudiants sénégalais. » Les étudiants sénégalais vivent dans les mêmes cités universitaires que les Sénégalais, sauf une quarantaine d’entre eux, logée dans un immeuble loué exprès par le gouvernement, « pour décongestionner. » « Il y a quand même d’autres avantages, reconnait Bamba Ndiaye, mais qui visent à compenser certaines inégalités. Les étudiants sénégalais  ne doivent pas toujours s’acheter leur nourriture, ils peuvent souvent aller manger chez eux ou chez un parent. C’est pourquoi le ministère a octroyé une allocation de bienvenue aux Haïtiens, représentant deux mois de bourse [76 000 FCFA, ndlr] en plus. On a aussi instauré un système de parrains, pour remplacer la famille. »
Certains étudiants sénégalais reprochent enfin au gouvernement de priver les nationaux de leurs bourses pour les offrir aux Haïtiens. Mais Bamba Ndiaye est catégorique : « C’est en plus, ça ne touche pas le budget réservé aux étudiants sénégalais. C’est un plus qu’on apporte. Ce qui est donné aux Haïtiens, c’est un ajout au budget initial. »

David Baché

David Baché

David Baché est journaliste indépendant.

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David Baché est journaliste indépendant.