Les travailleurs humanitaires locaux ont eux aussi besoin d’une aide psychosociale

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Les urgences qui se sont succédé ces trois derniers mois aux Philippines ont levé le voile sur le besoin de plus de soutien psychosocial (aide clinique et sociale pour atténuer les souffrances psychiques) pour les travailleurs humanitaires locaux. Ils sont en effet souvent les derniers à recevoir de l’aide, alors qu’ils sont les premiers à intervenir, même lorsqu’ils ont eux-mêmes été gravement touchés.

« Ce qui m’interpelle le plus, c’est qu’il y a toujours assez d’argent pour payer […] des services de soutien psychosocial au personnel international, mais presque jamais assez pour apporter régulièrement des services similaires au personnel local », a dit John Fawcett, qui travaille sur le bien-être des employés humanitaires depuis 20 ans et a notamment dirigé les services de soutien au personnel des organisations non gouvernementales (ONG) Save the Children et Vision Mondiale.

Aux Philippines, le Front de libération national moro (MNLF) a assiégé la ville portuaire de Zamboanga, sur l’île de Mindanao, au sud de l’archipel, le 9 septembre 2013 pour protester contre les pourparlers de paix en cours entre le gouvernement et une faction rebelle dissidente. Deux semaines de combats ont suivi, faisant plus de 100 000 déplacés.

Le 15 octobre, un séisme de magnitude 7,2 a secoué l’île de Bohol, au centre du pays, faisant environ 150 000 déplacés, dont près de la moitié n’ont pas encore pu rentrer chez eux.

Ronnel Villas, coordinateur humanitaire local pour le Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), était toujours en mission médicale à Zamboanga quand le typhon Haiyan a frappé Tacloban, sa ville natale située dans le centre des Philippines, le 8 novembre dernier. Les réseaux de communication étaient coupés, les vols commerciaux suspendus et il ne pouvait donc pas contacter sa famille. À l’heure actuelle, on estime à 207 000 le nombre d’habitants de Tacloban qui n’ont pas pu rentrer chez eux (sur une population de 221 000 habitants selon les estimations de 2010).

« Le plus difficile a été les trois jours sans nouvelles de ma famille », a dit M. Villas. Lorsqu’il a finalement réussi à se rendre à Tacloban, il a été bouleversé par les dégâts. Les 138 quartiers de la ville (appelés localement « barangays ») ont été touchés.

D’après le gouvernement, le typhon Haiyan (connu localement sous le nom de Yolanda) a touché terre six fois au total dans le centre et l’ouest des Philippines. Des vents de jusqu’à 315 km/h se sont abattus sur la population et les bâtiments, avec des rafales atteignant les 380 km/h.

Selon le dernier rapport du Conseil national de réduction et de gestion des risques de catastrophe (National Disaster Risk Reduction and Management Council, NDRRMC), quatre millions de personnes sont toujours déplacées et plus de 5 000 sont décédées.

« Nous sommes habitués aux tempêtes dans cette partie du pays, mais je n’avais jamais vu de tels dégâts. C’était aussi mon devoir de répondre à cette crise. Je savais que dès que j’aurais assuré la sécurité de ma famille, j’allais moi aussi devoir aider à la reconstruction de ma communauté », a dit M. Villas.

« Pendant les premières 24 h ou 48 h d’une catastrophe, c’est la communauté qui supporte le fardeau de l’intervention. Il est faux de croire que l’on peut s’appuyer sur l’aide extérieure », avait dit à IRIN Roderico Ofrin, conseiller de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en matière d’urgence et d’action humanitaire pour l’Asie du Sud-est, en 2010.

Selon Gwen Pang, Secrétaire général de la Croix-Rouge philippine, qui forme les intervenants bénévoles locaux pour les situations d’urgence, ces derniers sont encore plus importants aujourd’hui, car les catastrophes sont de plus en plus nombreuses et intenses.

En 2012, la Stratégie internationale de prévention des catastrophes des Nations Unies (UNISDR) situait les Philippines au 12e rang mondial des pays les plus exposés aux risques de cyclones tropicaux, d’inondations, de séismes et de glissements de terrain.

« Les premiers répondants sont efficaces. Ils connaissent la communauté, les besoins et les ressources disponibles », a dit M. Pang à IRIN. « Mais en tant que premiers répondants qui sont également des victimes, ils ont eux aussi besoin de soutien psychosocial pour mieux faire face. »

Premiers à intervenir, derniers à recevoir de l’aide ?

Selon Jorge Sierralta, psychologue clinicien du Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), les travailleurs humanitaires locaux sont parmi les derniers à recevoir ce genre d’aide, car ils donnent l’impression d’avoir beaucoup de sang-froid.

« Ils sont calmes. L’adrénaline renforce leur productivité et leur détermination, car [il s’agit de] leur propre communauté, ce qui donne l’impression qu’ils s’en sortent bien », a dit M. Sierralta, qui se trouve aux Philippines pour évaluer la santé psychosociale du personnel d’OCHA et conseiller les chefs de service des autres agences des Nations Unies en matière de bien-être du personnel.

Même si une consultation leur est proposée, les travailleurs humanitaires en deuil y renoncent parfois en raison du mépris suscité par les faiblesses psychiques, a-t-il ajouté.

Parfois, ils déclinent simplement la proposition pour la simple raison qu’ils se sentent extrêmement chanceux d’avoir survécu. C’est le cas de Jamilla Arasid, travailleuse sociale qui a pris en charge les personnes déplacées de Zamboanga, où sa maison a brûlé au deuxième jour du siège.

« Nous n’avons rien pu sauver – je n’avais pas de véhicule pour transporter des choses. J’ai essayé de louer [un moyen de transport public]. J’ai même dit “votre prix sera le mien”, mais personne n’a osé nous aider. Oui, c’est triste, surtout quand je pense que tout ce que nous avions économisé [pendant] autant d’années est perdu. Mais ensuite je pense à ceux qui sont déplacés, [au fait] qu’ils n’avaient pas de travail pendant le siège et même après. Moi au moins j’avais toujours un emploi et tout au long du siège, je recevais toujours un salaire pour mon travail. Je remercie quand même Dieu que nous ayons survécu. »

Selon l’édition de 2012 du guide de bonnes pratiques de la gestion du stress chez les travailleurs humanitaires, rédigé par la fondation Antares, basée à Stockholm, en collaboration avec les Centres pour le contrôle et la prévention des maladies des États-Unis, le stress financier était le plus fréquemment cité par les travailleurs humanitaires nationaux interrogés.

« Après ou pendant une catastrophe, les possibilités de gagner un salaire sont minimes », a dit M. Fawcett, qui travaillait auparavant pour OCHA, avant de devenir consultant indépendant en Nouvelle-Zélande. « Aucune personne obtenant un emploi dans de telles circonstances ne va le compromettre en demandant plus que ce qu’elle reçoit déjà. »

Les travailleurs humanitaires expatriés citaient plus souvent la limite des déplacements pour des raisons de sécurité, les problèmes de logement, les conflits avec les membres de leur équipe, le manque de direction de l’encadrement et une charge de travail trop lourde.

Les enquêtes menées auprès de près de 1 000 travailleurs humanitaires nationaux en Irak, en Jordanie et au Sri Lanka révèlent qu’entre la moitié et les deux tiers d’entre eux montraient des niveaux de dépression cliniquement significatifs et environ la moitié présentaient des signes d’anxiété cliniquement importants. Entre un cinquième et un quart du personnel local interrogé montrait des signes marqués d’état de stress post-traumatique (ESPT).

Leurs homologues internationaux présentaient des niveaux de dépression et d’anxiété post-déploiement moins importants (20 pour cent et 12 pour cent respectivement). Très peu d’entre eux montraient des signes d’ESPT cliniquement significatifs.

Directives du CPI concernant la santé mentale et le soutien psychosocial dans les situations d’urgence, Consensus européen sur l’aide humanitaire, la majorité des participants sri lankais de l’enquête ont indiqué avoir perdu des biens ou avoir dû s’enfuir au pied levé pendant la guerre civile. Plus d’un tiers a également mentionné avoir dû vivre dans un camp pour personnes déplacées, avoir manqué d’eau et de nourriture ou avoir perdu un proche à cause des violences.

Un devoir de diligence qui ne s’applique pas à tous ?

Les employés internationaux sont plus susceptibles de chercher et de recevoir un soutien psychologique, a dit M. Fawcett. Selon lui, le « devoir de diligence » a plus de chance d’être respecté dans leur pays d’origine. Il s’agit d’un principe de common law ou parfois même d’une obligation juridique exprès existante dans la plupart des pays développés selon laquelle tout individu a la responsabilité implicite de ne pas blesser autrui, ce qui inclut le devoir d’éviter les blessures psychologiques.

« Les membres du personnel international des organisations à but lucratif ou non qui ont engagé des poursuites contre leur employeur pour le non-respect du devoir de diligence ont obtenu gain de cause. Cela m’étonne que de telles actions en justice n’aient pas été intentées pour des employés locaux », a dit M. Fawcett.

Des efforts notables ont été menés pour améliorer les services de soutien psychologique des travailleurs humanitaires locaux. Selon M. Sierralta, les Nations Unies ont doublé le nombre de conseillers du personnel ces sept dernières années. M. Fawcett a par ailleurs fait l’éloge du Centre de soin du personnel mis en place par l’Agence des États-Unis pour le Développement international (USAID), qui a pour but d’apporter des services de soutien complets à l’ensemble du personnel de l’USAID dans le monde.

Mais ces initiatives sont trop peu nombreuses et manquent de financements ou ne donnent lieu qu’à des ateliers sporadiques sans véritable changement au sein des organisations. Selon M. Fawcett, l’USAID pourrait consolider ces efforts en exigeant des demandeurs de financement de mettre sur pied des programmes visant à améliorer le bien-être de leurs employés. Étant donné l’importance de l’USAID dans les financements humanitaires, cela « pourrait changer les modes de prestation de tels services ».

En l’absence de pression de la part des bailleurs de fonds, peu de choses risquent de changer. C’est ce qui s’est passé en Haïti, où M. Fawcett a observé un manque « flagrant » de préoccupation concernant le bien-être des travailleurs humanitaires issus des communautés touchées par la catastrophe.

« Malgré les centaines de millions de dollars [mobilisés], il était presque impossible de trouver quelques dizaines de milliers [de dollars] pour soutenir le personnel local », a-t-il écrit à IRIN par courrier électronique. « Tous les [membres] du personnel local avaient vécu une perte désastreuse […] En occident, ces personnes auraient été renvoyées chez elles et invitées à consulter. »

Davantage de ressources sont nécessaires pour répondre aux besoins psychosociaux des travailleurs humanitaires locaux, qui ont besoin d’autant, voire de plus de soutien que le personnel international, a dit M. Sierralta. « Ils peuvent écouter les histoires dans leur propre langue. Ils peuvent ressentir des choses que nous [les travailleurs humanitaires internationaux] ne pouvons pas percevoir. »

Ressources

Jeoffard Montejo Jr faisait partie d’une équipe d’infirmiers du gouvernement philippin qui a pris en charge les urgences de santé maternelle après le passage du typhon Bopha (connu localement sous le nom de Pablo) dans le sud des Philippines en 2012. Ce cyclone était le plus meurtrier des vingt dernières années (avec environ 1 900 morts ou disparus, selon les estimations) jusqu’à ce que le typhon Haiyan frappe le pays.

M. Montejo a récemment été envoyé dans le centre des Philippines pour porter secours aux habitants touchés par le typhon Haiyan. « Nous avons nous aussi besoin de séances de verbalisation du stress. Ce serait un comble si les professionnels de santé ne pouvaient pas fournir de soins », a-t-il dit.

Une étude importante publiée il y a cinq ans par la Cochrane Library disait qu’« aucune preuve n’avait été trouvée » de l’efficacité des séances de verbalisation post-traumatique (ou débriefing du stress suite à un incident critique) et que celles-ci pouvaient même être nuisibles.

D’autres chercheurs ont cependant défendu la pratique de ces débriefings pour les intervenants en situation d’urgence, qui étaient les premières cibles de ces séances.

La fondation Antares appelle à « un soutien pratique et émotionnel respectueux de leur culture [pour les] employés au terme de leur mission ou contrat ».

Selon M. Sierralta, les recommandations appliquées aux Philippines pour atténuer le stress des travailleurs humanitaires incluaient le raccourcissement des missions sur le terrain, la mise en place de temps de repos et une plus grande rotation des effectifs.

Des programmes de soutien psychosocial existent pour les victimes de catastrophes. Ils sont généralement gérés par des ONG, par le ministère de la Santé ou le ministère de la Protection sociale et du Développement (Department of Social Welfare and Development, DSWD). Mais le gouvernement philippin fournit de l’aide aux intervenants d’urgence seulement « en cas de besoin ».

« Il est plus urgent d’aider les victimes. Mais il est vrai que la limite entre victimes et intervenants est devenue floue », a remarqué Narradelle Bue, porte-parole du bureau local du DSWD à Zamboanga.

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