L’espace santé jeune Guy Môquet à Paris : un lieu de «passage» pour adolescents fragilisés

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consultation adolescents guy moquet
© Matthieu Millecamps

Ils ont entre 13 et 21 ans et sont « en rupture ». Des jeunes déscolarisés, victimes de maltraitance ou ne parvenant pas à surmonter un deuil. Certains ont une maladie chronique, vivent avec le VIH ou ont été victime d’agression sexuelle. La moitié d’entre-eux sont de jeunes migrants tout juste arrivés. A l’espace santé jeune Guy Môquet, à l’Hôtel Dieu, une équipe aide ces adolescents à franchir le difficile passage vers l’âge adulte.

C’est un lieu unique dans le paysage médical français, installé à deux pas du Paris rêvé de Notre-Dame. Un lieu où les adolescents sont pris pour ce qu’ils sont : des êtres en devenir. Plus tout à fait des enfants, pas encore des adultes.

Les jeunes qui gravissent chaque jour les marches du discret escalier niché dans la cour de l’Hôtel Dieu sont envoyés là par l’aide sociale à l’enfance, la protection judiciaire de la jeunesse ou une infirmière scolaire. Tous volontaires, ils ont été soit victimes de maltraitance, soit confrontés à un deuil. D’autres vivent avec le sida* ou une autre maladie chronique. La moitié des patients de l’espace santé jeune Guy Môquet sont des migrants et sont arrivés en France depuis moins de deux ans et demi en moyenne. Parmi eux, certains sont simplement déboussolés par le voyage. D’autres ont connu la guerre.

 De l’ado à l’adulte, aider au « passage »

Chaque année, 900 nouveaux jeunes de toute la région parisienne franchissent les portes de l’espace santé jeune Guy Môquet. L’équipe, neuf salariés dont trois médecins et un psychologue, assure 5000 consultations par an. « Ici, on aide les jeunes à passer du monde parfois très infantilisant de la pédiatrie à celui de la médecine d’adulte, où l’on attend un plus haut degré de responsabilisation du patient », explique le docteur Thomas Girard, qui a pris la direction du lieu en 2010, à la suite du Dr Dinah Vernant qui l’avait fondé en 2001. « Ils ont besoin d’une étape intermédiaire, l’idée du « passage » est centrale : dès leur arrivée, ils savent qu’ils ne resteront qu’un temps », expose le médecin.

Quelle que soit leur histoire, le rituel est le même. Tous sont reçus par l’un des trois médecins de l’équipe pour « faire le tour de la question » avant l’élaboration d’un projet de suivi global, avec des consultations très régulières. « On ne peut se contenter de l’aspect médical. Quand un jeune est atteint d’une maladie chronique, il y a souvent également des problèmes d’ordre psychopathologique. Les questions sociales et scolaires sont également incontournables », précise le Dr Thomas Girard. D’ailleurs, l’association l’École à l’hôpital a pris ses quartiers au sein même de l’espace Guy Môquet, pour permettre à ceux qui le souhaitent de se remettre à niveau ou de ne pas perdre le fil. Et pour ceux qui ne maîtrisent ni le français, ni l’anglais, un interprète est présent lors des consultations.

 Partir des besoins du jeune patient
Medecins pour les jeunes du Centre Guy Moquet
“L’espace Guy Môquet, qui a enregistré 5000 consultations l’an dernier, tourne avec une équipe réduite : neuf personnes, dont trois médecins à temps plein, en plus des spécialistes qui interviennent ponctuellement en gynécologie, cardiologie ou dermatologie.” © Matthieu Millecamps

« On part des problèmes propres au patient, pour ensuite aborder les questions de prévention, de comportement », explique le médecin. « Pour un jeune qui vit avec le VIH, par exemple, et qui ne suit pas bien son traitement, on va partir de ses analyses. On va lui expliquer les résultats, lui exposer les risques et conséquences. On peut ainsi lui montrer pourquoi il est important pour lui qu’il prenne son traitement ».

Au final, l’enjeu est de faire accepter au patient sa propre situation, de le conduire sur la voie d’un parcours de soins dont il sera l’acteur. Un chemin parfois long. « Certains arrivent ici sans même connaître le nom et la nature de leur traitement… ». Les consultations, très régulières, sont aussi le moyen d’aborder les problèmes, parfois de manière détournée. « Lorsqu’on est en consultation avec une jeune victime en état de stress post-traumatique, à la suite d’une agression sexuelle, on ne va pas exiger qu’il ou elle se livre. On va plutôt, patiemment, travailler autour des symptômes que l’on sait lier à ce traumatisme et tenter de dénouer les choses ».

 Un état des lieux sanitaire inquiétant

Cette mission d’accompagnement individuel se double, pour l’équipe de l’espace Guy Môquet, d’un rôle de « vigie sanitaire ». Et le constat est inquiétant. Sur l’ensemble des nouveaux patients entrés depuis début 2011, 28 % sont arrivés avec des problèmes dentaires jamais traités. Plus de 20% présentent un besoin de correction visuelle important, « avec ce que cela implique en matière de concentration et de suivi scolaire », souligne le Dr Girard.

Plus inquiétant encore, pour les trois quarts des patients, les vaccinations ne sont pas à jour et 40% ne sont pas protégés contre l’hépatite B. Les messages de prévention semblent avoir du mal à passer auprès de ces jeunes. Plus de 16% sont atteint de chlamidyae, « une MST qui est la première cause de stérilité dans les pays industrialisés ». Et parmi les jeunes filles, 10% ont eu ou sont actuellement engagées dans une grossesse « non pensée », un terme que le Dr Girard préfère à celui de « non désirée » car « ces jeunes filles n’ont réellement pas « pensé » leur grossesse, elle ne l’ont pas intellectualisée, comme s’il y avait une barrière entre leur raison et leur corps ».

 « Il faut un lieu identifié et des équipes stables »

Face à ces jeunes déboussolés la construction d’un lien de confiance, même ténu, est un combat continu. « Il faut à la fois un lieu identifié et des équipes médicales stables », insiste le Dr Girard, faute de quoi c’est le « décrochage ». « On ne peut pas confier ces jeunes à des équipes volantes, qui ne se concentrent que sur le dossier médical. Il faut les connaître, les suivre avec régularité ». Un abord qu’il estime aux antipodes de l’évolution de l’organisation des soins actuelle. « L’Assistance publique est à une croisée des chemins. Nous étions là pour aider ceux qui en ont le plus besoin, mais cette mission est de plus en plus marginalisée ».

Chiffres en main, le docteur pointe « une déficience dans l’accès aux soins, notamment pour les jeunes de certaines communes de la banlieue Nord de Paris ». Il dénonce un manque de vision dans la politique de soins, notamment à destination des migrants. « La France est un pays de migrations. C’est un fait. Il faut assumer la prise en charge de ces personnes. D’abord pour elles, mais aussi pour la bonne santé de l’ensemble de la population ». Et s’il reconnaît que des initiatives existent, nombreuses, il les juge « trop éclatées ». Il plaide aussi avec force pour que la notion d’éducation, « qui est l’accompagnement du passage », soit mieux prise en compte dans la prise en charge des jeunes.

Mais ce credo est difficilement compatible avec les exigences de rentabilité qu’imposent les règles de tarification à l’acte. L’espace santé jeune Guy Môquet a même été menacé de fermer ses portes, en 2011, suite aux coupes budgétaires au sein de l’AP-HP (Assistance publique -Hôpitaux de Paris). Quant à l’espoir du Dr Thomas Girard et du Dr Dinah Vernant de voir ce type de lieu se créer dans chaque département, il bute là encore sur la question des moyens et sur le manque d’enthousiasme de médecins peu enclins à se lancer dans la création d’un tel lieu : beaucoup d’efforts pour un résultat peu « rentable ». Sauf pour la santé des jeunes patients.

 

A lire : Le « plaidoyer pour ceux qui vivent le passage », dans Libération (21/03/2012)

 

Matthieu Millecamps

Matthieu Millecamps

Matthieu Millecamps est journaliste.