Connaissez-vous Omar, Farooq ou Mohammed ?

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lettre d'immigrés affichée sur un mur en GrèceEnvoyé spécial… Plus d’un million d’immigrés récents, des quartiers soudain pakistanais ou chinois, des indigents plein les banlieues : la Grèce en crise fait face avec dureté à quelque chose qu’elle ne connaissait pas.

Ce n’est pas difficile, ils habitent en face de l’hôtel. La nuit, toutes fenêtres ouvertes, on peut les voir dormir, en chemise, dans une petite pièce jonchée de matelas et de draps de couleurs. L’immeuble délabré, de toute façon, est un mur de courants d’air. Dans les années soixante-dix, des bureaux ont dû être installés ici, dans le coin pakistanais du quartier de la place Omonia. Aujourd’hui, l’immeuble en capilotade accueille une vieille dame qui prend l’air en chemise de nuit, un peintre qui se rase en écoutant la radio et une poignée d’immigrés qui vendent jusque tard dans la nuit des DVD et des téléphones portables dans la petite boutique du rez-de-chaussée.

Farooq devrait étudier la médecine, avec ses petites lunettes d’intellectuel et ses cheveux bien peignés. Mais il vend des films et ne sort quasiment pas du quartier. Rien à faire ailleurs, de toute façon, sinon aller chercher les colis envoyés du Pakistan et qui encombrent l’arrière-cour du magasin. Embauché par un entrepreneur de Lahore, il a débarqué en Grèce avec une dizaine d’autres gars de son quartier pour travailler sur les chantiers des Jeux Olympiques de 2004. Puis il a trouvé des restaurants tenus par des Pakistanais. Puis il a trouvé un boulot. Puis il est resté. Maintenant, il dort avec ses amis et, le matin, accablé par la chaleur, il regarde placidement la télévision. « C’est une vie comme une autre », dit-il. Rien de plus.

Omar, lui, sillonne en jeans et t-shirt impeccables les allées du marché central d’Athènes, à la recherche d’un emploi pour la journée. Sa peau est d’un sombre profond, sa démarche chaloupée et ses yeux mobiles. Un Soudanais du Darfour. Depuis un an qu’il détient sa précieuse « carte rouge » qui lui donne le droit de travailler, il a appris à saler et vider les poissons, à ranger les caisses, à débarquer les camionnettes mieux que personne, le geste précis et rapide, la bouche close, le sourire facile. Une poignée d’euros suffit. Un téléphone portable entre les doigts, il lance un regard à l’un, interroge l’autre du menton. Les forts-des-halles rembrunis en tablier blanc, derrière leurs étalages, disent non. Son appareil change de main, nerveusement. Rien aujourd’hui. Omar mangera ce qu’il peut trouver.

Ses amis tchadiens déambulent sous les arbres, avec des sacs de contrefaçon et des disques idiots. Assis à l’ombre, sur un banc de la place Exarchia, ils évitent le soleil dru qui brûle les têtes. L’un d’eux — le vieux, l’ancien, 45 ans ou à peu près — fredonne pour son copain une chanson lointaine. Une photo est impensable. « On n’est pas à un spectacle. »

 Un million d’affamés

Les voici, les immigrés. Hostiles, parfois. Apeurés et perdus, presque toujours. Ils sillonnent les rues d’Athènes à la recherche de quoi ? Les Grecs ventrus qui jouent au tric-trac, dans les tavernes sous les arcades, les renvoient d’un revers de la main. Les femmes baissent les yeux. Ce pays connaissait les Albanais, ces cousins musulmans et remuants qui sont venus peupler les franges de la société grecque dans les années 90. Quelques Égyptiens, quelques Bulgares, quelques Roumains. Mais surtout beaucoup, énormément de Blancs du nord, de passage, de l’argent dans les poches, hébétés par la mer souveraine, le jasmin fragile et les lauriers roses dans les rues, les délicieuses maisons accrochées aux collines odorantes, les ruines antiques qui songent dans la lumière depuis deux mille ans. Mais les Soudanais, les Nigérians, les Bangladeshis, les Pakistanais, les Afghans, toute cette cohorte de l’Afrique et de l’Orient ténébreux, ce million et demi d’affamés opaques errant sous l’Acropole, non.

Pour Vangélis, rabatteur de droite d’un restaurant du quartier touristique de Plaka, c’est un faux problème. « On sait très bien comment traiter la question », avance-t-il, sibyllin, avec ce clin d’œil complice qui fait fureur en Europe. Son rêve est de retrouver cette Grèce irénique, « où l’on dormait les fenêtres ouvertes ». Avant les étrangers, avant « les voleurs »…

Or, les « voleurs » sont avant tout des fugitifs. Tous ou presque ont clandestinement traversé le fleuve Evros, au nord-est. Ils ont bénéficié du cynisme des autorités et des trafiquants turcs, mais aussi des scellés posés le long des routes vers l’Espagne et l’Italie, à coups de matraques électriques et d’humiliations des douaniers européens ou des mafias locales. Soudanais, Érythréens et Somaliens errants entre le Yémen et l’Arabie saoudite se sont donc échappés vers le nord, par là où un filet d’air passe encore. Voulant échapper à l’esclavage dans les pays arabes, ils ont trouvé la clochardisation en Europe. L’État grec n’avait rien prévu et n’a rien voulu prévoir. Des barbelés aux frontières, des policiers partout et des prisons ignobles suffiraient à régler provisoirement la question, se disait-on.

Athènes a donc été rapidement hanté par un nouveau peuple errant. Ici, quand ils n’ont pas de famille ou d’amis, les pauvres dorment dans les coins sur des lits de carton, le visage et les bras noircis par le soleil et la crasse. Immigrés et Grecs indigents partagent d’ailleurs la misère et la peau bronzée par l’abandon. Dans la journée, ils se lèvent et vont chercher quelques pièces aux terrasses des cafés. Certains travaillent, si l’on peut dire. Dans les rues pentues qui grimpent sur les collines, des Pakistanais, des Bangladeshis, des Camerounais, poussent des chariots de supermarché surchargés de ferraille, de papier et de détritus qu’ils revendent à quarante kilomètres de là, pour 0,5 centimes le kilo. Pendant deux jours, un Africain squelettique et un peu délirant a erré autour de la Banque commerciale de Grèce, avant de s’effondrer sur le trottoir brûlant. On demande d’appeler les pompiers, une ambulance, quelqu’un. « Ça fait deux jours qu’on les appelle. Ils ne viennent pas parce qu’ils ne veulent pas soigner quelqu’un qui n’a pas les moyens de payer. »

 Soupes populaires et écoles gratuites

Avec la bienveillance d’autorités très tolérantes, les Nazis néo-gothiques du mouvement Aube dorée ont décidé de faire la loi eux-mêmes dans les quartiers. La dictature au coin de la rue. Depuis le scrutin de mai, les attaques de rue sont quasiment quotidiennes. Le 28 mai, un Pakistanais a été poignardé par un Grec devant la gare d’Aghios Nikolaos. Le lendemain, au même endroit, une bande de hurleurs a fondu à coups de barre de fer sur un Bangladeshi. Le 1er juin, la police d’Athènes a arrêté un gang à motos qui sillonnait les quartiers du centre de la capitale, à la recherche d’immigrés à réduire en bouillie. Parmi eux, la fille du président d’Aube dorée. Le 12 juin, à Pirama, une maison abandonnée où dormaient des étrangers a été prise d’assaut par de jeunes fanatiques. Un vieux pêcheur d’origine pakistanaise, qui dormait sur des cartons en compagnie de quelques Égyptiens, a été transporté à l’hôpital en urgence. Le 17 juin, jour du deuxième scrutin, les ratonnades ont recommencé, notamment à Néa Hora, près de La Canée, en Crète. Puis le 18, un Algérien a été hospitalisé entre la vie et la mort après avoir été massacré à coups de matraque par un gang d’Aube dorée. Il a survécu, mais on lui a ôté un rein.

Alors des Grecs s’organisent, pour ne pas laisser la rue aux miliciens de l’extrême-droite. Le soir, rue Keramikou, sous une banderole écrite à la main, deux hommes et une jeune femme font bouillir des pâtes dans une grande marmite pour ceux qui ont faim. Des enfants en short jouent autour de cette soupe populaire associative éphémère, installée entre deux voitures. Les anarchistes collent dans les quartiers étudiants des affiches clamant : « Travailleurs immigrés, nos frères ! » En Crète, une « Initiative anti-fasciste » s’est constituée et tient des meetings dans le centre-ville de La Canée, cette capitale de l’île éternellement rebelle. Dans les villes grecques, on fait savoir que les barjots à croix gammée n’auront pas le dernier mot.

En haut d’un escalier de bois verni, dans un bric-à-brac de cartons et de manuels scolaires, Yorgos et quelques autres apprennent aux immigrés à lire et à écrire le grec. Dans une petite maison masquée par les arbres, rue Tsamadou, en retrait à deux pas de la place Exarchia, le centre social « Steki Metanaston » leur fournit également une aide juridique, leur apprend l’informatique, les accueille pour un café, un repas collectif ou une fête. « C’est une démarche politique », assume ce jeune anthropologue au chômage, la mine sombre et grave, arrivé en trombe sur une vieille moto poussiéreuse. « Nous sommes la gauche radicale, implantée depuis la dictature dans ce quartier anarchiste d’Athènes. Nous assumons le fait de commettre un acte subversif, fondé par des principes humanistes et internationalistes qui ont disparu du débat public. Nous combattons le racisme autant que l’inégalité des classes, parce que c’est aussi une manière d’établir une hiérarchie sociale. » Enseignants, cuistots, chômeurs, étudiants, artistes, tous viennent animer le squat, selon un programme précis. Lundi, accueil des migrants. Mardi, réunions antifascistes. Mercredi, discussion politique… Non, ce n’est pas « une utopie », comme disent ceux qui n’ont rien contre la violence. « Ce sont eux les utopistes, avec leurs vagues d’expulsions, leur encouragement à la délation, leurs camps de détention, leur prétendue tolérance zéro », riposte Yorgos.

 Les Africains à genoux

Car les partis au gouvernement ne s’embarrassent pas d’humanisme. Ni non plus de réalisme. La priorité est, paraît-il, de renforcer des effectifs de police qui pourtant, selon les statistiques du dernier scrutin, ont voté pour plus de la moitié pour les gangsters paramilitaires d’Aube dorée. Les partis prétendument responsables, sous leur pression, ont cédé. Dans tous les programmes politiques, du PASOK jusqu’à la droite extrême, la traque aux étrangers se cache derrière le mot « sécurité ». Cette logique ne nous est pas inconnue.

Les policiers grecs, en uniforme bleu marine et la voix aboyeuse, en font d’ailleurs leur jeu préféré, la nuit tombée, autour des terrasses des tavernes. Boulevard du 28-Septembre, dans le quartier de Patission, trois Africains qui traînaient ont été contrôlés l’autre nuit par deux jeunes policierss en vadrouille. A genoux, en rang. Le visage à hauteur de l’arme de service. Les papiers à la main, proies dociles. Le visage défait, la serveuse du restaurant d’à côté a regardé faire, les bras ballants. Elle aussi a subi les cris des policiers, qui paraît-il humiliaient ces pauvres types pour son bien.

 

Léonard Vincent

Léonard Vincent

Léonard Vincent est journaliste, ancien responsable du bureau Afrique de RSF.
Il est l’auteur du récit “Les Erythréens” paru en janvier 2012 aux éditions Rivages.

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