L’expatriation de solidarité : d’une pratique responsable et éthique vers une citoyenneté moderne.

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Depuis plus d’un demi-siècle de nombreux jeunes – et moins jeunes –concitoyens choisissent de sortir temporairement de leurs frontières originelles. Ils s’engagent ainsi dans une  expérience d’expatriation  grâce  aux  dispositifs que leur offrent les organisations compétentes du secteur de la solidarité internationale.  Il s’agit des  volontaires de la solidarité internationale.

Les organisations d’envoi de ces expatriés de la solidarité internationale sont regroupées au sein d’un Comité de Liaison (le CLONG-Volontariat). Cet organisme a pour mission de renforcer et de promouvoir leur action grâce à des missions transversales de concertation avec les pouvoirs publics ou par de la  recherche en analysant les pratiques des expatriés.

C’est dans le cadre de cette dernière mission qu’en 2013 un important travail de recherche a été engagé sur les effets de l’expatriation solidaire. Celui-ci a pour objectif de vérifier l’hypothèse suivante : la démarche d’expatriation solidaire générerait des effets conséquents sur la construction identitaire de l’individu, sur le développement des organisations d’envoi et également sur  les partenaires sur le terrain. (1)

L’ampleur de cette étude a nécessité de distinguer deux phases dans sa conduite. La première concerne les expatriés et leurs organisations d’envoi. C’est sur des éléments mis en évidence dans cette première partie que cet article se base. Le second volet devrait mesurer si  des effets mis en évidence chez les expatriés (citoyenneté, renforcement du pouvoir d’agir, conscience d’une responsabilité sociale etc…) se retrouvent chez les partenaires du Sud.

Pour mener cette étude, deux sources principales ont été utilisées : d’une part l’exploitation de   l’ensemble de la documentation littéraire disponible sur le sujet de l’expatriation solidaire, et d’autre part l’analyse des parcours de vie des expatriés par la conduite d’entretiens qualitatifs. Les premières tendances relevées par cette étude montrent que le profil de l’expatrié n’est pas uniforme, que les dispositifs d’envoi sont multiples et que souvent le choix de la démarche d’expatriation reste en cohérence avec les philosophies particulières des organisations d’envoi.

L’étude nous révèle trois indicateurs identitaires majeurs :

La dimension éthique

Cette place singulière qu’occupe l’expatrié de solidarité internationale  au sein des acteurs du terrain d’intervention constitue, pour lui, un espace d’interrogation fort. En effet, dans de nombreuses situations, l’expatrié est en grande autonomie dans ses fonctions et développe un sens aigu de la responsabilité. Ce dernier est amené à réfléchir sur son positionnement d’expatrié à la fois impliqué et  en même temps obligé de prendre de la distance par rapport à son activité en raison de la réalité des contextes d’intervention. Cette capacité d’avoir conscience du caractère fragile de sa présence et de la durée limitée de son action lui permet  « une posture de juste équilibre ».  Celle-ci peut être considérée comme une compétence spécifique de l’expatrié.

De plus, la complexité des relations dans un espace multiculturel inscrit cette posture dans un véritable processus d’apprentissage expérientiel. Trois approches sont mises en évidence : l’intériorisation d’un autre rapport au temps, d’un autre rapport à l’espace, d’un autre rapport à l’autre.

La dimension politique

Les contenus et les formes de l’expatriation ont évolué de façon très significative au cours des 30 dernières années. Dans les années 80, l’expatriation pouvait être interprétée comme « un acte politique » avec une dimension militante, voire idéologique, forte. C’était le temps du « tiers-mondisme ». Aujourd’hui, l’expérience d’expatriation solidaire (inscrite également dans des stratégies personnelles, voire individualistes) permet d’assister au développement d’un esprit critique et à la construction progressive d’une conscience politique à la fois globale et ancrée dans des réalités  particulières.

L’émergence de cette conscience politique a des incidences non négligeables sur les profils de postes. Si certaines des actions de terrain restent liées à des besoins primaires (sécurité, alimentation, santé, éducation) et sont un marqueur important de l’expérience d’expatriation, les fonctions « méta » de coordination, négociation, gestion, communication et évaluation permettent  une compréhension plus globale des enjeux de l’action entreprise sur le terrain. C’est à travers cette globalisation que l’appréhension politique peut se construire.

La dimension pédagogique

L’implication de l’expatrié dans un espace qui sollicite sa créativité lui permet d’exprimer sa liberté d’action. Ce contexte culturel et social nouveau l’amène à expérimenter avec ses partenaires des formes innovantes de réponse aux situations qui se présentent. Ecoute, observation, polyvalence, réactivité, autonomie et réflexion constituent un ensemble de compétences qui permet à l’expatrié,  tout au long de son expérience, de développer une nouvelle compétence « pédagogique ». Si elle  se construit « sur le terrain » et dans le temps de l’expatriation, elle se manifestera au retour par la recherche de formes nouvelles de témoignage, de transmission, voire d’interpellation au sein de la  société d’origine. Le concept « d’éducation au développement »  se trouve ainsi enrichi par les écrits et les expériences exprimés par des expatriés.

L’expatriation de solidarité internationale s’inscrit ainsi dans un véritable processus de renforcement des capacités d’agir dans un espace social. Un « empowerment » partagé qui  constitue, à l’évidence, un marqueur dominant de ce long processus singulier de développement des relations internationales sans cesse renouvelé par le questionnement éthique.

A l’heure où les sociétés européennes sont appelées à se prononcer sur leur avenir  grâce au processus démocratique, à l’heure où des replis frileux et des projets d’exclusion, voire d’enfermement, marquent certains discours, il est heureux de pouvoir observer avec rigueur et méthode l’émergence de nouveaux profils de citoyens.

(1)    CLONG Volontariat avec Ana Rivera et François Durand, L’expatriation solidaire : se construire et construire un monde commun; Recherche portant sur les parcours et les expériences des volontaires, salariés et bénévoles envoyés par les organisations membres du CLONG Volontariat

 

Auteur : Gérard Pigault,

Cefode/CLONG-Volontariat

Gérard Pigault

Gérard Pigault

Gérard Pigault est membre du Cefode/CLONG-Volontariat.