Rachel

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Un mois et demi au Kenya. Un mois et demi que j’ai quitté Paris. J’ai tout plaqué : Mon job, mon appart, une existence grise et morne dont je ne voulais plus. De cette ancienne vie, il ne reste que quelques cartons de livres, entreposés dans un hangar du côté de Nîmes. Maintenant tout est vert et luxuriant autour de moi. Nous sommes censés entrer dans la saison chaude, et pourtant, il n’arrête pas de pleuvoir.

J’aime la pluie africaine. Elle est violente, vibrante, vivante. Elle conclut ces journées brûlantes, moites, écrasées de soleil, qui épuisent les hommes et assoiffent les terres.

C’est d’abord le ciel qui devient anthracite, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’épeler. Le vent qui se lève. Les branches des arbres qui craquent. Les herbes coupés, les fleurs fanées, les feuilles se soulèvent et tourbillonnent dans le jardin. La nature est menaçante. Et puis enfin la pluie, des milliards de gouttes d’eau qui s’écrasent sur le sol en un vacarme sec. Ce sont de brèves averses, qui pansent les plaies du sol et laissent les âmes apaisées.

Après la pluie, il flotte dans l’air une délicieuse odeur, de fleurs, de verdure, et de citron.

C’est cette odeur qui nous accueille lorsque le land cruiser s’arrête, au beau milieu d’un champ de maïs, à quelques encablures de la frontière tanzanienne. Il est 11 heures du matin. Nous avons quitté Homa Bay un peu après l’aube, Alfred, Nicholas, et moi.

J’aime beaucoup Alfred. Il est l’un des chauffeurs les plus âgés. Son visage est ridé et ses cheveux sont gris. Il me rappelle mon grand-père, disparu trop tôt quand j’étais adolescente. Il sourit beaucoup, parle d’une voix un peu éraillée, bien que je ne l’aie jamais vu fumer. Quelque soit la situation, il conserve un calme olympien. Quand nous amenons les enfants de l’hôpital en sortie, c’est lui que les conduit. Tout le monde aime Alfred.

Nicholas et moi ne nous connaissons pas très bien, c’est la première fois que nous travaillons ensemble. Il s’occupe des patients tuberculeux. Il m’a demandé de venir avec lui pour voir la maison de Rachel, une de nos patientes qui habite ici, à Migori, à presque 3 heures de l’hôpital.

L’infirmière et la cadre de santé du dispensaire nous servent de guides, et d’interprètes pour moi. Je ne connais pas leurs noms. L’infirmière est une de ses grosses femmes, engoncée dans son uniforme bleu marine. La cadre de santé est une post-adolescente mince et toute petite. Avec son collier en perles de plastiques, on ne lui donne pas plus de 17 ans. Elle me gratifie de son éclatant sourire. J’ai l’impression d’amener une petite fille jouer au parc.

Au milieu du champ de maïs, sous un soleil de plomb, elles nous escortent, Nicholas et moi, tous les quatre en file indienne, jusqu’à la petite maison de Rachel.

Rachel est là, qui nous attend. Elle a trente ans environ. Son pagne bleu tombe élégamment sur ses hanches. Elle porte un improbable tee-shirt d’une ligue de base-ball, déniché Dieu sait où. Ses cheveux sont retenus dans un foulard noir. Elle me rappelle tant ma petite sœur malienne, décédée il y a plus d’un an sous les coups répétés du genre humain.

Rachel vit là, dans cette petite case rectangulaire au toit de chaume, au milieu des hauts épis dorés. Mais aucun de ces épis n’est à elle.

Nicholas me raconte son histoire. Rachel est veuve. Elle a quatre enfants, tous petits. A la mort de son mari, deux sont partis vivre avec leurs grands-parents maternels, car elle n’avait pas les moyens de tous les élever. Il ne lui reste que deux bébés, dont une petite fille d’environ deux ans, au visage grave, qu’elle porte sur la hanche. La petite me dévisage d’un air sévère. Elle n’a jamais vu de blancs. Elle porte une petite robe de dentelle rose orangée, toute déchirée. Elle n’a pas l’habitude de voir autant de monde, alors elle s’accroche à sa maman et enfouit son visage dans son cou, loin, bien loin, des intrus multicolores.

Rachel a contracté la tuberculose il y a plus d’un an. Une saloperie multi-résistante, si je comprends bien. Elle a été hospitalisée plusieurs mois à Homa Bay, de novembre 2010 à août 2011. Et elle est toujours sous traitement. La maladie n’a pas laissé de stigmates sur son joli corps. Mais son sourire conserve une discrète fatigue, celle de ceux que la vie n’épargne plus depuis longtemps.

Elle vit là, dans sa pauvreté. Cette année, elle n’a rien pu cultiver. Elle n’attend rien, aucune récolte. Les pousses chargées d’épis qui nous entourent ne sont pas les siennes. Elle ne sait pas comment elle va nourrir ses enfants dans les mois qui viennent. Peut-être avec le sac de maïs qu’on lui a donné il y a quelques jours. Mais ce n’est pas grand-chose. Et il n’y a pas grand monde pour se soucier d’elle et de ses bouts de choux. Ses beaux-parents vivent à l’autre bout du champ. Ils ne s’occupent ni d’elle, ni des enfants.

Nous venons ici pour améliorer la ventilation de sa demeure. Pour y entrer, nous devons porter ces ridicules masques de protection qui nous font ressembler à des canards. La porte est toute petite. Nous devons nous pencher pour passer.

Je suis entrée au paradis. Il faisait frais dans la maison. Il n’y avait pas beaucoup de lumière, mais il y avait beaucoup de couleur. Une jolie nappe sur la petite table. Des fleurs naïves peintes sur les murs de terre. Un rayon doré perçait le toit le paille. Une couverture écossaise sur l’unique petit lit, que Rachel partage avec ses enfants. C’était une minuscule maison de poupée, mais Rachel et ses couleurs en avaient fait un palais.

Nous avons décidé de percer deux nouvelles fenêtres, et d’en agrandir une. Une meilleure circulation de l’air est essentielle pour prévenir la tuberculose. Ce ne sera pas très compliqué, ce ne sont que des murs de boue séchée. Il y aura des volets, pour que Rachel puisse fermer sa maison la nuit, et pour qu’elle n’ait pas froid.

Nous sommes partis. Elle nous a remerciés. Alfred discutait avec une poignée d’enfants autour de la voiture. Il faisait chaud, et la nature bruissait du chant des insectes. Et dans la quiétude de midi, j’ai remercié Rachel pour cette leçon de vie.