Srebrenica, regard rétrospectif sur une intervention humanitaire

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Ces marches ont un jour mené à une maison familiale
Ces marches ont un jour mené à une maison familiale ©Ulrike Lachmann

Le texte qui suit est – avec quelques modifications – la partie générale du rapport final concernant un projet pour les élèves de la circonscription scolaire de Srebrenica, dont Ulrike Lachmann s’est occupée de 2002 à 2012 avec sa partenaire Munira Beba Hadzic, directrice de l’ONG Bosfam.

Srebrenica, décembre 2012… Si je considère rétrospectivement ces dix années de notre intervention, je constate des changements réels. On voit moins de maisons détruites autour de Srebrenica, mais beaucoup de maisons de familles qui sont revenues après la guerre, dispersées sur les collines. Quelques une d’entre elles disent qu’elles vont bien maintenant. Mais, en général, la situation est désolante : les emplois manquent toujours, surtout pour les Bosniaques qui doivent vivre de ce qu’ils cultivent sur leurs terres et de l’aide venant de l’extérieur, que ce soit celle d’organisations (ce qui est de plus en plus rare), ou celle de membres de leurs familles qui vivent dans l’autre partie de la Bosnie [1] ou à l’étranger. La tendance reste inchangée : quiconque en a la possibilité quitte les lieux, et restent ceux qui n’ont vraiment pas d’autre possibilité, souvent les plus âgés. Les enfants sont souvent envoyés chez des parents dans l’autre partie de la Bosnie pour fréquenter l’école car autour de Srebrenica [2] les trajets sont très longs et pénibles (surtout en hiver), et car on ne trouve pas forcément d’enseignants prêts à aller dans ces lieux isolés.

En outre, la politique et l’Église orthodoxe se situent au-dessus du droit et des sentences des tribunaux : par exemple, quand les hommes politiques bloquent la restauration de la station thermale de Srebrenica (dont la reprise avait fait espérer une relance économique pour la ville et de nouveaux emplois) ; ou quand l’Église orthodoxe construit des églises à des endroits où il n’y a pas d’orthodoxes –  en partie sur des propriétés privées de Bosniaques. Dans les deux cas, le tribunal a tranché en faveur des plaignants, mais les hommes politiques et l’Église n’ont pas respecté les jugements – et rien ne leur arrive.

J’ai pu constater, lors de mon expérience de terrain, qu’il arrive que des organisations humanitaires donnent de l’aide, mais sans parler auparavant avec les personnes concernées afin de déterminer si cette aide est vraiment ce qu’il leur faut. Elles pensent donc mieux savoir de l’extérieur ce qui est bien pour les populations. Cela m’a toujours dérangé. Par exemple, une organisation a construit dans un petit village une grande salle de réunion juste à côté de l’école, qui pourtant n’a pas été détruite, et qui accueillait seulement 4 élèves (contre 80 avant la guerre) n’occupant qu’une salle. Et l’enseignante de dire : « S’ils nous avaient plutôt donné un petit chasse-neige pour que les enfants puissent venir à l’école même avec beaucoup de neige ! ». De même, une famille qui vit isolée dans la montagne a reçu une vache alors qu’elle n’avait pas d’étable : la vache serait tout de suite morte de froid si nous n’avions pas fait construire un abri. Une couturière a reçu une machine à coudre électrique à son retour à Srebrenica, mais personne aux alentours n’a les moyens pour lui commander un travail. On a construit des écoles avec appartement pour l’enseignant, mais sans eau ni électricité…

Quand, en septembre 2012, j’ai décidé avec Beba comment dépenser les dons qui restaient, elle a su que Caritas allait fournir à tous les élèves de la circonscription scolaire de Srebrenica de vêtements et chaussures d’hiver, ainsi que du matériel scolaire. Or, c’est ce que nous avions l’intention de faire, comme lors des années précédentes : ce qui démontre, une fois de plus, le manque de coordination entre les différents acteurs sur place. Il fallut alors recommencer les réflexions. Comme Caritas s’occupe de toutes les écoles à l’exception de celle de Skelani, une petite ville située bien au-delà de Srebrenica, à la frontière serbe, et dans laquelle Beba m’avait dit plusieurs fois qu’il n’arrive pratiquement aucune aide, nous avons décidé de nous concentrer sur cette école de 104 élèves et nous les avons tous équipés.

Ce qui était beaucoup apprécié de la population est que l’on s’oriente exclusivement en direction des besoins des personnes concernées, pas comme les aides occasionnelles réservées à un groupe religieux / ethnique. En plus, nous avons distribué des vêtements et chaussures neufs : cela arrivait pour la première fois à certains enfants (et – c’est important – il ne faut pas enlever les étiquettes : elles prouvent qu’il s’agit de vêtements neufs). En outre, nous avons auparavant demandé la taille et la pointure de chaque enfant pour qu’il reçoive ce qui lui est adapté.

Quel futur pour la Bosnie? Je ne le sais pas évidemment, mais je trouve inquiétant que beaucoup de Bosniens ne voient toujours pas d’avenir devant eux. De très nombreux habitants partis à l’étranger à cause de la guerre ne sont pas forcément rentrés. Je connais des familles qui disent à leurs enfants étudiants à l’étranger de ne pas rentrer car ils n’auraient aucun avenir en Bosnie. Ce sont pourtant des ressources qui manquent au pays. Et aussi longtemps que la Bosnien n’a pas une nouvelle constitution pour remplacer les Accords de Dayton, le système politique est trop compliqué et coûteux à cause des trois ethnies (serbe, croate et bosniaque) pour permettre un essor économique. Or, ceux qui ont un bon poste ne tiennent pas à ce que cela change. Beba me dit toujours « tout est politique » : beaucoup d’emplois sont pourvus selon l’appartenance politique au lieu de la qualification. Et après chaque élection, même municipale, beaucoup de dirigeants sont remplacés, que ce soit le proviseur ou le chef des pompiers.

Mais ceux que nous avons aidés ne sont pas responsables de cette situation et encore moins leurs enfants. Il est important pour nous qu’ils soient scolarisés car ils sont l’avenir du pays, et nous nous sommes à dessein concentrées sur Srebrenica car la situation y est particulièrement dure – du point de vue économique comme à cause des souffrances causées par la guerre. En plus, il y a aujourd’hui beaucoup de jeunes adultes qui, par suite de la guerre, n’ont pas terminé les études et ne peuvent faire que des petits boulots. Permettre l’accès à l’école et à un diplôme, c’est donc permettre que la nouvelle génération ait accès à autre chose que des petits boulots.

[1] croato-musulmane “Federacija”.

[2] Srebrenica est une enclave peuplée de Bosniaques située à l’est de la de Bosnie Herzégovine, qui fut assiégée par les forces serbes lors de la guerre de Bosnie (1992 – 1995). S’y déroula un massacre en 1995 de 6000 à 8000 bosniaques. Depuis, la ville comme la région restent profondément marquées par le massacre et par la guerre.

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