Vers la fin d’un service public international ? La transition humanitaire en Afrique de l’Ouest

0
Aide humanitaire
© Franco volpato

Les phénomènes désignés sous le label de « transition humanitaire » (1) renvoient à la rétrocession des services sociaux, dont les acteurs humanitaires internationaux avaient la charge, à la partie nationale. En raison du caractère apolitique présumé des matières portant sur l’humanitaire, ces phénomènes semblent revêtir un cachet technique (distribution des rôles, apprentissage des savoir-faire, partage des informations…). Or, la transition humanitaire se révèle inefficace si elle ne parvient pas à susciter une mobilisation collective. En quoi est-elle différente de l’action humanitaire ? L’idée d’un agir ensemble en vue de la défense d’une cause « noble », à l’exemple du transfert des services publics vers les responsables locaux dans la conjoncture actuelle ou de l’intervention des acteurs internationaux pour suppléer la faillite des services sociaux de pays en crise dans la configuration précédente, n’est pas nouvelle. 

Dans les deux cas, face à une multiplicité d’intervenants mus par les intérêts divers et divergents, un service public (national ou international) devient difficile à mettre en place. L’ambiguïté inscrite au cœur de la terminaison du « service public international » est lourde de conséquences pour l’appréhension de la transition humanitaire. Du moment où le dispositif humanitaire se déploie dans des situations de vulnérabilité sociale, la frontière conceptuelle entre action humanitaire d’urgence, transition humanitaire et action de développement est fluide. La transition humanitaire suscite autant d’inquiétudes que d’espérances. D’abord, elle institue un nouvel ordre de vie, en postulant la fin prochaine de la politique humanitaire (ou humanitariste) au profit d’une « politique sociale internationale » qui permette de répartir équitablement les gains de la mondialisation. On passerait d’une action humanitaire d’urgence, allongée dans le temps avec la fabrication de la catégorie sociale d’ « assisté », à une action humanitaire « durable », qui prétend s’inscrire dans l’historicité propre des sociétés locales (2).

Ensuite, la transition humanitaire est probablement investie d’une charge affective forte, notamment la convergence des vues dans les milieux internationaux humanitaires d’accompagner l’insertion des sociétés plus fragiles dans le système politico-économique (3). Mais, elle comporte aussi une dimension éthique : le renforcement des niveaux et capacités de résilience sociale. La transition humanitaire inscrit le « new business model for humanitarian assistance » (4) dans une perspective qui dépasse l’introduction de nouveaux savoirs et savoir-faire issus du secteur privé. Enfin, et cela est loin d’être rassurant, la transition humanitaire est une notion extensive : elle inclut une pluralité de normes, de pratiques et de représentations sociales. Elle est de l’ordre de ce qu’on nomme « le référentiel sectoriel (de l’humanitaire) ». La transition humanitaire perd néanmoins en pouvoir explicatif. Avant d’indiquer clairement la perspective envisagée, il convient de préciser la signification de la terminologie de « service public international » et l’orientation vers laquelle nous nous situons dans ce papier.

Ce terme recouvre l’ensemble des services d’ « intérêt privé collectif » (impliquant un grand nombre d’acteurs) sans pour autant relever du service public national, c’est-à-dire sans que l’État n’ait participé à la définition de son statut, de son implantation ou de ses règles de fonctionnement (5). Le reclassement des services produits vers le service public local semble induire un changement de perspective. Toutefois, une logique de récupération des services sociaux par les acteurs nationaux se déploie, de façon progressive ou de manière partielle, dans les pays d’Afrique de l’Ouest sans conduire à une transformation morphologique des États et sociétés fragiles. La transition humanitaire n’est pas exempte de luttes voire d’ententes entre protagonistes. Cela rappelle, à bien des égards, l’idée du « marché de l’humanitaire », développée à bon compte par André Guichaoua (6).

Les luttes d’interprétation du sens, dont l’action humanitaire est l’enjeu, ne trouvent pas de fin glorieuse par et dans la transition humanitaire. Le service public national ou local à advenir est certainement célébré par le panafricanisme ambiant, mais il ne procède pas à l’avènement d’un ordre vertueux ou à la fin d’un « ordre international cannibale » (7). Au moment où s’affirme la nouvelle idéologie fondée sur le transfert de compétences des acteurs humanitaires internationaux vers les acteurs locaux, cela suscite une inquiétude préalable sur les conditions de possibilités d’une telle dynamique. Ainsi, les « besoins humanitaires résiduels » n’ont pas disparu (8). La transition humanitaire tient lieu de politique, au sens où elle implique l’articulation entre régulation locale et régulation internationale. À moins d’être justifiée au plan analytique, la réflexion amorcée sur la manière dont les activités des différents acteurs humanitaires sont mises en cohérence ne nous intéresse pas.

Quelles sont les médiations par lesquelles la transition humanitaire a obtenu d’être l’objet d’une requalification sociale, en termes de renouvellement du questionnement sur l’action humanitaire, et d’être inscrite dans l’agenda politique ? En partant du corpus de la transition humanitaire spécifique aux pays d’Afrique de l’Ouest, il conviendra de voir comment des options techniquement insolubles sont diffusées, afin d’orienter les réflexions sur des thèmes globaux. Loin d’augurer la fin d’un service public international, ce processus erratique participe de sa relégitimation (9).

Diffusion des options insolubles

Il paraît paradoxal à l’abord d’évoquer la diffusion des options insolubles, d’autant plus que, sur un grand nombre de sujets techniques, des agences disposent d’une expertise indispensable à un débat bien informé et à l’exercice d’un contre-pouvoir performant face au modèle néolibéral dominant (10). La définition des problèmes transversaux non résolus, posés en des termes abstraits et vagues, conduit à un répertoire de réponses techniquement inapplicables ou mal adaptées aux conjonctures.

Au travers de la transition humanitaire, il y a une difficulté majeure à traduire les problèmes d’aide d’urgence et de développement en termes traitables dans la région d’Afrique de l’Ouest. L’identification de l’entité en charge de sélectionner les nouvelles zones d’intervention humanitaire éligibles selon des critères objectifs semble pourtant relever de l’ordre des évidences. En Afrique de l’Ouest, les attentes citoyennes sont retraduites en des termes technico-bureaucratiques dans le document relatif à la politique humanitaire de la CEDEAO (11). En fait, les pays de la région y ont exprimé la volonté de faire collectivement face à leurs défis humanitaires. Les différents acteurs impliqués dans ce processus, les acteurs locaux et l’institution régionale principalement, sont appelés à harmoniser les outils de coordination (clusters) des pratiques humanitaires. Cela permettrait aux protagonistes de continuer à assurer la gestion des questions transversales (le développement, la gouvernance, etc.) avec le référentiel sectoriel (la transition humanitaire). Bien que les acteurs locaux ne puissent assumer et, selon les moyens disponibles, gérer les activités sociales aussi variées, les ONG internationales humanitaires (12) et les agences des Nations Unies ne sauraient être les uniques responsables des clusters.

Bon nombre d’options sont ainsi envisageables par les agences d’aide et de coopération :

  • Soutenir un programme d’action de grande envergure : le Service de la Commission européenne à l’aide humanitaire et à la protection civile (ECHO) s’est engagé dans un programme transfrontalier entre le Libéria et la Côte d’Ivoire, afin d’améliorer notamment la cohésion sociale. Par ailleurs, sous le financement d’ECHO, l’ONG Handicap international a réalisé un projet dénommé : « Protection des personnes affectées par la crise et appui à la Côte d’Ivoire – Partenariat pour la transition ».
  • Surveiller l’évolution d’une situation problématique (épidémies, conflits, catastrophes naturelles) : Médecins Sans Frontières (MSF), l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ou l’Union Européenne (UE) ont contribué à réduire les risques liés à la propagation du virus Ebola dans quatre pays touchés par cette épidémie : la Guinée, le Libéria, la Sierra Léone et le Nigéria. En outre, les agences d’aide et de coopération ont déployé une stratégie régionale de lutte contre le choléra (approche dite du « bouclier et coup de poing »), qui combine quatre modalités d’action spécifiques : la prévention, la détection, la réaction et le traitement précoces.
  • Mettre en rapport les actions humanitaires d’urgence et les activités de développement : ECHO est impliqué dans le plan Sahel de lutte contre la malnutrition des enfants de la région. En 2014, le Fonds Croix-Rouge Française (FCRF) a lancé un appel de bourses postdoctorales sous le thème général de « Réalités et perspectives de la transition humanitaire dans les pays bénéficiaires de l’aide internationale » dans quatre pays prioritaires d’Afrique de l’Ouest, à savoir le Burkina-Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali et le Sénégal (13).

Les programmes des acteurs internationaux humanitaires sont orientés par les pays développés qui, par leur puissance et surtout la capacité de leurs dispositifs de production de savoir et de réflexion (think tanks, etc.), diffusent leurs propres perceptions de l’action humanitaire vers les agences dont ils façonnent en grande partie les agendas (14). Des considérations politiques contrarient les options prises par les agences d’aide et de coopération à bien des égards. Les solutions aux problèmes non résolus, posées le plus souvent d’une manière abstraite par les agences humanitaires, font néanmoins douter de la volonté d’y faire face.

Elles n’en sont pas moins un effort de rationalisation : les enjeux débattus dans l’espace humanitaire et les processus de sélection des solutions inappropriées aux problèmes sociaux, dans leurs manifestations ou dans leurs effets, indiquent en quoi les programmes publics jouent le rôle d’étalon de l’offre des services sociaux (accompagnement psychologique, nutrition et alimentation, etc.).

L’option est désormais prise d’orienter l’action humanitaire dans les zones où des efforts conséquents doivent encore être consentis, précisément pour accompagner des déplacés ou réfugiés et pour contribuer au rétablissement de la sécurité alimentaire et des moyens de subsistance des ménages (15). Cela a un double objectif : consolider les efforts accomplis dans les sous-champs de l’humanitaire et éviter de nouveau une situation de tensions voire de conflits.

Les problèmes suscités et les réponses apportées aux situations humanitaires (problématiques) doivent être cohérents avec la rationalité de la sphère d’activités des agences d’aide et de coopération. Le possible recours à des forces militaires dans le cadre de la gestion régionale des sous-champs sus-évoqués, précisément dans les domaines adjacents (la logistique, par exemple), fait planer le danger de brouiller, auprès des populations bénéficiaires, la distinction qui doit, selon nombre d’ONG, être impérativement maintenue entre acteurs humanitaires d’une part, politiques et militaires d’autre part (16). Or, analogue à la « gouvernance démocratique », la transition humanitaire questionne leur approche du partenariat et in fine la place que les acteurs internationaux accordent plus ou moins généreusement aux pays partenaires : co-financeur, maître d’œuvre, évaluateur, bénéficiaire, client, consommateur forcé, ou même ‘‘mendiant’’ » (17).

L’exposition au risque de corruption « officielle » est également une caractéristique essentielle de l’engagement humanitaire ou associatif dans les contextes de transition fluide. La couverture de l’offre humanitaire par les structures locales émerge concomitamment avec des modes d’action alternatifs (détournement et vente des dons, etc.). La mise en œuvre de la transition humanitaire conduit inéluctablement à l’accaparement des ressources par les agents des ONG ou ceux de l’État (18). Cette observation peut probablement être vérifiée dans de nombreux contextes, au-delà de l’Afrique de l’Ouest, mais cela n’autorise pas à inférer que les acteurs locaux sont davantage à la recherche effrénée du profit que les acteurs internationaux ; et que l’embourgeoisement des élites bureaucratiques locales coexiste avec la privation d’aide aux populations en détresse.

La compatibilité de la stratégie régionale de faire progresser la « réforme humanitaire » dans laquelle la transition s’inscrit n’est pas définie avec beaucoup de précisions. Les problèmes et solutions, rassemblés et mis en forme dans des programmes d’action, sont néanmoins jugés acceptables par les autorités locales.

 Relégitimation du service public international

La notion de transition humanitaire a quelques analogies avec celle de « gouvernance du délestage » (19), sauf que c’est l’échelle d’interprétation qui change. La fragmentation du pouvoir institué se fait, pour la première, au travers des formes de délégation de pouvoir des agences internationales vers les agences locales et étatiques, et pour la seconde, à partir des États d’Afrique subsaharienne vers les acteurs infra-étatiques.

Les agences d’aide et de coopération s’investissent plus globalement dans les rôles de « régulation », c’est-à-dire de mise en compatibilité de l’action humanitaire au détriment de sa mise en œuvre, une mise en œuvre qui serait relativement autonome par rapport à d’autres séquences de l’action collective (élaboration et évaluation). Deux systèmes d’action humanitaire sont à l’œuvre. Aussi conviendrait-il de les présenter sous l’angle de la complémentarité. Le premier système est le passage progressif du « faire » au « faire faire ». Dans cet ordre d’idées, le retrait graduel des partenaires humanitaires (agences onusiennes et ONG) est le point culminant de la transition. Le second système est la réactivation de l’historicité des sociétés politiques africaines malgré des retards constatés dans leur intégration aux dynamiques de la globalisation. Ainsi, le transfert de responsabilités entre les partenaires humanitaires et les structures compétentes de l’État devient un moment charnière dans la consolidation de la paix et la stabilité politique. Il importe désormais d’articuler la transition humanitaire et le contexte d’actualisation de celle-ci.

Au regard des problèmes de sécurité au Nigéria, la présence d’organisations internationales est réduite dans ce pays, en fonction des intérêts stratégiques (20). L’amélioration du contexte humanitaire aurait sans doute permis au service public international de se retirer progressivement d’un certain nombre de pays, mais cette approche graduelle aurait été généralement nécessaire en étendant les responsabilités aux élites nationales à mesure que les capacités locales augmentaient.

La transition humanitaire sert souvent de point de départ à de nouveaux programmes d’aide et de développement, dans lesquels coexistent les logiques transnationales et les logiques étatistes. L’appropriation et la responsabilité nationales constituent probablement les axes prioritaires de cette ingénierie institutionnelle, mais la plupart des agences nationales manquent d’expertise pour s’engager pleinement dans leur rôle. Les agences internationales justifient leur présence active dans l’espace humanitaire, et l’annonce de leur retrait est différée.

La rupture entre intervention humanitaire et transition humanitaire est davantage annoncée qu’effectuée. Cela n’en contribue pas moins à faire croire à la nécessité fonctionnelle des agences d’aide et de coopération. On peut y voir un certain échange inégal dans les relations Nord-Sud, du moment où les acteurs des pays du Sud ont inévitablement besoin de ceux des pays du Nord pour mettre un terme au cycle, apparemment sans fin, de la crise humanitaire (21). Toutes proportions gardées, l’aide internationale s’installe dans le quotidien ; ce qui, par une mise en scène télévisuelle, n’est pas sans avoir quelques analogies avec « la souffrance à distance » (selon la métaphore de Luc Boltanski). La gestion des personnes se fait sous le mode du provisoire et de l’urgence.

Par leur aspect humanitaire, les programmes d’action semblent permettre à ceux qui les mettent en œuvre d’avoir bonne conscience, en leur donnant l’occasion de continuer à servir la cause humaine à partir de trois regards croisés : la morale humanitaire, les médias et la politique. La dimension éthique s’impose certainement de façon centrale, mais cela ne constitue pas en soi une innovation : au plan international, l’action humanitaire du Saint-Siège durant la Première Guerre mondiale (1914-1918) se porta sur l’amélioration des conditions de détention des prisonniers ainsi que sur l’échange de ceux qui étaient blessés ou malades (22).

Les phénomènes subsumés sous la forme de la transition humanitaire en Afrique de l’Ouest appellent quelques observations complémentaires. Dans quelle mesure les modalités pratiques du « délestage » ou de la transition s’accompagnent-elles des modalités de partage de pouvoir ? Les fonctionnaires internationaux peuvent-ils se délester totalement de leurs missions sans perdre par la même occasion des ressources d’autorité liées à la gestion des actions humanitaires ? Qui décide de l’opportunité des modes de régulation, quelle qu’en soit la nécessité, et qui en tire profit en fin de compte ? Autant de questions qui articulent la légitimité et les formes de légitimation.

Le processus de légitimation des acteurs de l’humanitaire découle quasiment à l’origine d’une « autolégitimation » (ou une glorification de soi) que s’accorde chaque agence (et surtout les agents les plus autorisés à parler en son nom) dans la diffusion d’informations à propos d’elle-même. En pareil cas, comment s’opère le transfert de l’autolégitimation à la légitimation, puis à la légitimité, à la transformation progressive de l’action humanitaire en service public international ? La lecture extensive du Chapitre VII de la charte des Nations Unies a fait considérer un certain nombre d’atteintes aux populations civiles et à l’aide humanitaire comme une menace contre la paix et la sécurité internationales, et a conféré à l’action de secours international une véritable dimension de service public, impliquant associations privées, bailleurs de fonds internationaux et agences intergouvernementales (23).

Par ailleurs, la croissance des ressources d’un certain nombre d’ONG humanitaires leur a permis de dépasser la vocation « urgentiste » initiale, pour s’investir progressivement dans des projets de moyen/long terme plus proches d’une logique de développement.

En coordonnant le rôle des idées et celui des intérêts dans la production de l’action publique, on peut observer ce qui permet d’y envisager une fécondité heuristique : la présence d’un ensemble d’activités humanitaires variées sous le prisme de la légitimation « croisée ». Les formes de légitimations renvoient au fait que les modèles d’action, développés ou proposés par des acteurs spécifiques, peuvent être repris par d’autres acteurs et devenir une alternative possible de l’action collective.

De toute évidence, les idées font l’objet de réception, d’appropriation et d’hybridation : les agents internationaux s’appuient sur les positions des autorités publiques locales pour imposer leurs idées au sein de leurs structures de rattachement, et les pouvoirs publics mobilisent les idées des partenaires internationaux pour renforcer les positions acquises au sein de l’échiquier national. Les exemples concrets mobilisés dans d’autres contextes semblent conduire à la compréhension de la complexité du lien entre politics (les règles d’accès et de maintien au pouvoir) et policies (les formes de production et de distribution des biens collectifs).

Les agences d’aide et de coopération justifient leur existence sociale, dans la durée, par les problèmes spécifiques qui continuent à se poser aux autorités publiques locales. Bon nombre d’organisations ont réorganisé leur présence sur le terrain, soit en se redéployant comme le Comité international de la Croix Rouge (CICR), soit en faisant intervenir ses autres services stratégiques (en matière de recherche avec le FCRF ou de protection civile par l’Union Européenne). D’autres agences telles que l’ONG Handicap international, en Côte d’Ivoire précisément, ont toutefois adopté une stratégie de retrait sur le terrain. Ainsi, les usages variés de la transition humanitaire en donnent un sens plurivoque, qui change selon les acteurs internationaux humanitaires en fonction des interprétations qu’ils s’en font

La transition humanitaire est présentée comme un retour sur le local, avec une attention plus serrée sur l’humanitaire d’État. Or, loin d’induire une étatisation de l’action humanitaire, elle contribue plutôt à un repositionnement stratégique des agences d’aide et de coopération. L’univers post-westphalien n’est pas toujours dérégulé et chaotique, comme l’ont suggéré les tenants de l’école réaliste dans l’analyse des relations internationales, il est plutôt un lieu de mises en sens ou en cohérence des activités sociales internationalisées.

Les éléments symboliques et rhétoriques de la détermination et des usages de la politique humanitaire y occupent une place privilégiée. La déliquescence de l’État sollicite sans doute l’action humanitaire, mais celle-ci fait appel à la fois à l’État de droit et au monopole de force publique voué à ce dernier. On parlerait du « rétablissement d’un ordre public démocratique », dont le dessein est de surmonter l’un des dilemmes de la transition humanitaire : la tension entre ingérence humanitaire et ingérence démocratique (24).

Cependant, l’ambition de faire des progrès dans le champ de la « diplomatie mondiale », en cernant de manière complémentaire la diplomatie non gouvernementale et la diplomatie classique, n’appelle pas de nombreuses objections sauf qu’elle rappelle, de bien des façons, le changement de perspective opéré dans les études des politiques publiques : le passage entre les politiques gouvernementales et les approches en termes d’action publique. Aussi la transition humanitaire constitue-t-elle l’une des nouvelles catégories d’intervention publique, forgées avec la vocation de redéfinir le statut théorique de l’État en situation de fragilité : la figure partenariale (25).

À l’État africain de reconnaître ce qu’on veut ainsi faire de lui, renoncer à sa substitution par d’autres organisations et relations politiques, le traiter d’égal à égal dans le concert des nations et l’inscrire définitivement dans le cours de l’histoire ; il ne suffirait plus maintenant d’apprécier cet état de grâce, mais peut-être davantage de le mériter !

 

(1) L’intérêt est porté à la fois sur les travaux qui ont une problématique matricielle en termes de « transition humanitaire » et sur ceux qui sont consacrés à l’action humanitaire. Bien que ces derniers travaux y aient un ensemble de préoccupations tacites, voire insuffisantes, l’interprétation qui pourrait en être faite est susceptible de nourrir l’intrigue de notre étude.
(2) Le groupe des pairs du Comité d’Aide au Développement (CAD) de l’OCDE consacre un tel mode de passage, en affirmant la distinction claire et précise entre l’aide humanitaire et l’aide au développement.
(3) Jean-David Naudet, Jean-Michel Severino et Olivier Charnoz, « Aide internationale : vers une justice sociale globale », Esprit, mai 2007.
(4) Cf. Rapport du Conseil de l’agenda mondial sur l’assistance humanitaire du Forum économique mondial de 2009.
(5) Cf. Mario Fresia, « Aide humanitaire et production de services publics en Afrique de l’Ouest : le cas de la gestion des populations mauritaniennes réfugiées au Sénégal », Bulletin de l’APAD : La gouvernance au quotidien en Afrique, 2002, p. 7.
(6) Note de terrain.
(7) Selon l’intitulé de l’ouvrage collectif coordonné par Fabrice Weissman en 2003.
(8) Document stratégique de la CEDEAO pour la réduction des risques de catastrophes (RRC).
(9) D’une manière suggestive, on peut saisir une double légitimation : la première opérant au moment de l’action humanitaire (d’urgence) et la seconde légitimation se déployant en contexte de transition humanitaire.
(10) Pierre Jacquet, « La contestation de la mondialisation », L’économie politique n°13, 2002. Les agences d’aide et de coopération ont compris la nécessité d’avoir, en leur sein, des services chargés de la recherche et/ou de la communication.
(11) Commission de la CEDEAO (2012), Politique humanitaire de la CEDEAO, mars.
(12) Philippe Ryfman, « Les organisations non gouvernementales (ONG) : un acteur incontournable de l’aide humanitaire », p. 8, article écrit à titre personnel par l’auteur, cabinet.ryfman@free.fr
(13) Sans prétendre à l’exhaustivité, la nécessité de prendre des distances avec une sorte de problématique imposée a ouvert notre étude à d’autres réalités qui ne sont pas directement concernées par ce programme de recherche.
(14) Cf. Dominique Darbon, « État, pouvoir et société dans la gouvernance des sociétés projetées », in Séverine Bellina, Hervé Magro et Violaine de Villemeur (Dir.), La gouvernance démocratique. Un nouveau paradigme pour le développement ?, Paris, Ed. Karthala, p. 138.
(15) Rapport de l’OCHA. Côte d’Ivoire 2013 : Besoins humanitaires en phase de transition, mars, p. 6.
(16) Philippe Ryfman, op. cit., p. 20.
(17) J.-M. Châtaigner cité par Séverine Bellina « Introduction », in Séverine Bellina, Hervé Magro et Violaine de Villemeur (Dir.), op. cit., p. 17.
(18) Comme l’a fort opportunément observé Mario Fresia dans l’ensemble de ses travaux portant sur la gestion des « réfugiés-migrants » (réfugiés mauritaniens établis à proximité de la frontière avec le Sénégal).
(19) Voir Eboko F., Owona Nguini M. E., Enguéléguélé M., « Cameroun, Burkina-Faso, Botswana, une approche comparée de l’action publique contre le sida en Afrique », Télescope, 2003.
(20) L’insécurité a justifié l’ingérence humanitaire dans d’autres pays.
(21) Celso B. Dulce Jr. and Christine Mercier-Choaler, « Action humanitaire et relations Nord-Sud. Un point de vue des Philippines », Revue Tiers Monde, vol. 38, n°150, p. 393. C’est nous qui soulignons. En regard d’une diversité de réalités à l’œuvre, les termes de pays du Sud et de Nord n’ont pas de caractère univoque.
(22) Francis Latour, « L’action humanitaire du Saint-Siège durant la Grande Guerre », Guerres mondiales et conflits contemporains, n°87, juillet 1997, p. 87.
(23) Erwan Queinnec, « La performance opérationnelle des ONG humanitaires : une analyse en termes d’enjeux institutionnels », Revue Tiers Monde, vol. 44, n°175, juillet-septembre 2003, pp. 664.
(24) Mario Bettati, « L’ONU et l’action humanitaire », Politique étrangère, vol. 58, n°3 (automne 1993), p. 655.
(25) Ce modèle partenarial n’est pas courant. Pour une perspective différente, voir notamment Olga Pichon-Bobrinskoy, « Action publique, action humanitaire pendant le premier conflit mondial : les zemstvos et les municipalités », Cahiers du Monde russe, vol. 46, n°4, p. 674.

 

Jean Roger Abessolo Nguema

Jean Roger Abessolo Nguema

Jean Roger ABESSOLO NGUEMA est docteur en science politique, enseignant-chercheur à l’Université de Douala (Cameroun).

Jean Roger Abessolo Nguema

Derniers articles parJean Roger Abessolo Nguema (voir tous)