Vu d’Afrique, la présidentielle française : « C’est quand déjà l’élection ? »

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 « C’est quand déjà l’élection ? »… Les Français expatriés sur le continent sont régulièrement questionnés par leurs amis africains à mesure que le premier tour (le 22 avril) de l’élection présidentielle approche. Il est évident, que la langue rapprochant, l’engouement est plus fort à l’Ouest qu’à l’Est de l’Afrique. Là où la « Françafrique » a encore de beaux jours devant elle…

Grotius International a rencontré deux journalistes africains. François Djékombé, correspondant de la radio Voice of America (VOA) à N’Djamena au Tchad et directeur de la publication du site journal24heures.com, et Saliou Samb, le correspondant de l’agence britannique Reuters en Guinée, nous ont longuement répondu. Avec notamment leurs attentes sur la politique africaine de la France. Interview croisée…

Arnaud Bébien : Suivez-vous la campagne française ?

François Djékombé : Oui, personnellement je m’intéresse beaucoup à la politique française et américaine. J’adore la manière dont Français et Américains font battre leurs campagnes pour aboutir souvent à des élections incontestables, ce qui n’est pas souvent le cas de l’Afrique, et surtout du Tchad, mon pays.

Saliou Samb : Oui, bien entendu, je suis de près la campagne électorale en France, particulièrement Nicolas Sarkozy, François Hollande, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen.

Arnaud Bébien : Et plus largement, dans votre pays, la population s’y intéresse-t-elle ?

F.D : La campagne électorale en cours dans l’Hexagone n’intéresse pas forcément le tchadien lambda, seuls les intellectuels s’y intéressent et suivent les débats avec beaucoup d’attention.

S.S : En Guinée, les gens, surtout ceux qui ont séjourné en France ou qui ont de la famille là-bas, suivent  l’évolution de la campagne, même si leurs vraies préoccupations se trouvent ailleurs.

Arnaud Bébien : L’immigration occupe une place importante parmi les thèmes abordés. Les mesures évoquées par certains candidats vous ont-elles choqué ?

F.D : Sur la question de l’immigration, moi, je me dis franchement, on peut trouver mieux. Qu’on laisse cette question au Front National et qu’on propose aux Français un programme de société.

S.S : Je pense qu’il y a une sorte de surenchère malhonnête de la part des hommes politiques français (et à mon sens quelque peu méprisante, quand on se place du point de vue des Africains) par rapport au thème de l’immigration. Nous avons l’impression que le besoin de se faire élire coûte que coûte perturbe les centres d’intérêts des hommes politiques français au point de vouloir proposer une approche biaisée du coût réel de l’immigration.

Arnaud Bébien : La politique étrangère est assez peu évoquée. L’Afrique notamment semble oubliée. Alors que les intérêts économiques français ne cessent d’y croître…

F.D : Vouloir que les candidats parlent forcément de l’Afrique, c’est toujours les accuser de ‘’vivre et respirer Françafrique’’, et les candidats à la présidentielle française sont souvent accusés à tort ou à raison de se faire financer leurs campagnes électorales par des pays africains, via l’argent puisé dans les caisses noires du pétrole. Cela peut expliquer leur méfiance. Cependant, je pense que l’Afrique et la France, même si ce sont deux mondes différents, ont néanmoins une histoire commune. Il serait intéressant que les candidats disent s’ils vont opter pour la rupture ou pour la continuité et comment ils peuvent développer ou renforcer la coopération Nord-Sud, à l’heure où l’Empire du milieu a de plus en plus la mainmise sur les matières premières en Afrique. Dans le cas du Tchad, les Chinois possèdent tous les grands marchés et travaux.

S.S : Sur le plan économique, la politique française ne se résume à mon avis qu’à exploiter les pays africains, sans tenir compte du fait que cela ne peut pas continuer éternellement. Quand il n’y aura plus rien à exploiter, la France ne pourra pas retenir les Africains en Afrique, puisque c’est la préoccupation de la plupart des hommes politiques français, de droite, comme de gauche. Il faut changer de vision et améliorer la gouvernance en Afrique. Les Anglais ont réussi à impulser une dynamique positive dans des pays comme le Ghana, le Botswana et même la Sierra-Leone ou le Libéria (ces deux derniers pays sortent pourtant à peine de guerres civiles meurtrières) parce que l’approche globale n’est pas du tout la même.

Arnaud Bébien : Quelles seraient pour le continent les conséquences d’une élection de François Hollande ? Voyez-vous d’éventuels changements avec les pratiques actuelles ?

F.D : Par rapport à l’Afrique, il m’est difficile de juger, mais par rapport au Tchad, je crains que l’élection de François Hollande puisse faire brûler le torchon entre les autorités françaises et tchadiennes. Vous savez que des députés socialistes demandent depuis longtemps que toute la lumière soit faite sur la disparition de l’opposant tchadien Ibni Oumar Mahamat Saleh, disparu depuis l’attaque de la capitale tchadienne le 3 février 2008. Cette question qui, évoquée, met souvent le président tchadien Idriss Déby Itno dans une certaine nervosité risque de dégrader les relations entre les deux pays.

S.S : Peut-être une approche plus directe et une vision moins condescendante de l’Afrique. A priori, Hollande semble plus « humain » que Sarkozy, c’est un atout important pour conquérir le cœur des Africains. Même avec des « libéraux » comme Alassane Ouattara (Côte d’Ivoire) et Macky Sall (Sénégal), Hollande pourra, je crois, nouer de solides alliances en Afrique. Bien entendu, il y aura toujours ces suspicions légitimes des Africains vis-à-vis de la France, mais je crois qu’une démarche plus intelligente, consistant à aider les Etats mais en s’assurant que l’aide bilatérale apportée par la France profite directement aux populations (et non à une élite corrompue et incompétente), pourrait renforcer la position de la France en Afrique et même à travers le monde.

Arnaud Bébien : Un message à celui qui sera élu ou réélu le 6 mai prochain…

F.D : Je dirai au prochain président français qu’il doit moins parler moins et plus agir. J’ai le sentiment que les présidents, qu’ils soient européens ou africains, parlent trop et agissent peu. Je suis un homme pragmatique, donc je souhaite cette qualité à celui-là. Vis-à-vis de l’Afrique, je pense qu’il y a une sorte de ‘’flou politique’’ savamment entretenu depuis la nuit des temps. Il y a comme un secret que personne ne doit révéler : celui qui bat la campagne annonce la rupture avec l’Afrique, mais une fois aux commandes, oublie ses promesses et fait la même chose que ses prédécesseurs, sinon pire.

S.S : Ce que je pourrais dire au président français, c’est de se montrer plus pragmatique dans sa vision de l’Afrique. Sur ce continent, tout ou presque est à faire au niveau des infrastructures. Une Afrique qui se prend en charge et qui se développe sera très utile à la France puisque ce pays dispose d’entreprises qui peuvent profiter des opportunités offertes par cette nouvelle dynamique. L’Afrique a un problème de maîtrise des technologies et souvent de financement, mais elle dispose de matières premières. Il y a donc une contrepartie. Le pire pour la France serait que l’Afrique se tourne vers d’autres puissances démocratiques comme le Brésil, la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, si l’ancienne puissance coloniale ne remplit pas un certain devoir vis-à-vis d’une Afrique qu’elle a exploitée.

Arnaud Bébien

Arnaud Bébien

Arnaud Bébien est journaliste (Tanzanie)