Démographie : la jeunesse africaine, seule face à son destin… (2/3)

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Les moins de 25 ans représentent 20% de la population du continent africain, soit 200 millions de personnes. S’ils ne manquent pas d’experts ou d’analystes, ces jeunes restent pourtant seuls face à leur avenir.

Evoquer cette jeunesse est complexe, tant elle est diverse. La ville n’est pas la campagne, et vivre à Dakar n’est pas la même chose que vivre dans la seconde ou troisième ville du Sénégal en termes de prix, d’infrastructures, d’éducation ou de santé. La question de la jeunesse et de son avenir n’est pas nouvelle sur le continent mais elle revient en boucle. Les enfants d’hier ont grandi et ne peuvent rester sans rien faire. Alors que la Banque mondiale annonce que 260 millions de jeunes sont sans travail dans les pays émergents, les gouvernements ne semblent pas s’attaquer vraiment à ce problème.

«C’est tout de même malheureux qu’en Afrique cette question ait été utilisée maintes fois par les politiciens pour arriver au pouvoir. Le chômage des jeunes n’est pas seulement une bombe à retardement, comme disent certains, mais c’est aussi une question de justice économique », note Ramadhani Msoma, spécialiste des questions de développement à Dar es-Salaam en Tanzanie, qui comprend la frustration de la jeunesse à ne pas arriver à la stabilité. L’éditorialiste du quotidien Le Potentiel de Kinshasa, la capitale de la RDC, faisait le même constat, amer, en 2010 : « La jeunesse rame partout contre des vents violemment contraires au moment où son destin est de penser, de construire et de réussir l’Afrique nouvelle».

Le problème majeur auquel se confrontent les Etats est la création d’emplois. Il n’y a pas de travail pour tout le monde : en Ouganda, par exemple, seulement 5% des diplômés trouvent chaque année un emploi salarié. Et les Etats ne peuvent pas tout, pour reprendre une formule bien connue. En Tanzanie récemment, alors que l’Etat annonçait le recrutement d’un millier d’agents, plus de 20 000 jeunes diplômés ont envoyé leur CV et lettre de motivation. L’un des grands défis qui attend l’Afrique – et nous l’avons déjà vu dans le premier volet, celui de l’urbanisation – est d’arriver à fixer la jeunesse et de lui donner un avenir.

L’agriculture, qui nourrit une écrasante majorité d’Africains, requiert des investissements massifs de la part des Etats. Les accords du Nepad de Maputo de 2003 ne sont guère respectés : seulement une poignée d’Etats consacrent 10% de leur budget annuel à l’agriculture. C’est pourtant l’un des secteurs clés : en ayant des revenus décents du travail de la terre et la capacité de se développer (construire une maison, avoir l’électricité…), les jeunes auront moins la tentation de rejoindre les villes et de s’entasser dans des bidonvilles où les problèmes s’accumulent. L’avenir de la jeunesse – et de la prospérité du continent – passera-t-il par cette étape ?

Les ressources naturelles, que certains experts qualifient de « malédiction », n’ont, elles, pas apporté le bien-être attendu. Les pays aux sous-sols riches n’éradiquent pas la pauvreté : pire, elle y devient endémique, surtout parmi les jeunes avec des taux de chômage élevés. Les taux de croissance, seuls, ne garantissent pas la réduction de la pauvreté, ni la création d’emplois : un récent rapport de l’OCDE en apporte la preuve, étayé par les études des institutions financières internationales.

Si les projections de la Banque africaine de développement (BAD), publiées fin mai lors de ses assemblées générales annuelles à Marrakech, montrent que neuf pays africains dépasseront les 7% de croissance en 2013 – et qu’une vingtaine devraient se situer entre 5 et 7% -, quel avantage en retire l’Africain lambda, et le jeune au chômage ? Cette question – qui pointe la légitimité de certains gouvernants – avait été soulevée il y a quelques mois par la chaine qatarie Al Jazeera sur le Nigéria.

Un employé nigérian d’une grande ONG avait eu ses mots, pour le moins honnêtes sur le ton de l’exaspération. « La croissance ne crée pas d’emplois au Nigéria. Elle bénéficie aux multinationales du pétrole. Les jeunes vivent dans la misère, ils ne travaillent pas. Je vous invite à venir avec moi, vous verrez leurs conditions de vie. La vérité, c’est que cette croissance ne se traduit pas sur le terrain par des améliorations mais par une aggravation de la pauvreté », avait-il dit, suscitant un silence gêné chez le journaliste chargé de l’interroger. La vie dans le delta du Niger, à proximité de dizaines de plateformes pétrolières, est en effet terrible pour les populations riveraines, entre un haut niveau de criminalité et une pollution dévastatrice, qui tue à petit feu bétail et êtres humains.

L’argent brassé par l’exploitation des ressources naturelles n’est pas réinvesti dans des politiques sociales. Le manque de transparence et la corruption sapent encore trop souvent l’avenir de la jeunesse. Outre le manque d’initiatives et l’argent évadé, ces pratiques détournent des employeurs potentiels qui refusent de graisser la pâte aux dirigeants. Par ailleurs, les sociétés étrangères, quand elles veulent embaucher de la main d’œuvre qualifiée, ont bien du mal à en trouver. Les systèmes éducatifs africains ne parviennent pas toujours à former ce que les multinationales recherchent.

En Tanzanie, à titre d’exemple, il n’est pas rare de trouver Ghanéens et Nigérians dans les secteurs minier et bancaire, mieux formés que les Tanzaniens. Certains pays veillent à ce que les emplois aillent aux locaux. En Ouganda, un pays où du pétrole commercialisable a été découvert, on appelle clairement à ce que les investisseurs étrangers emploient des Ougandais.

L’industrie, et plus particulièrement la production manufacturière et agroalimentaire, est souvent vue comme une solution pour donner du travail à la jeunesse. Les zones franches ont fleuri ces vingt dernières années, attirant nombre d’investisseurs étrangers, européens et asiatiques. Le bilan, s’il est bon en termes d’implantations, est terne pour les populations africaines. Les emplois créés leur bénéficient mais ne leur permettent guère de sortir du cercle vicieux de la pauvreté en raison des bas salaires. Un employé du textile gagne moins de 40 dollars par mois dans nombre de pays avec des semaines de travail allant de 45 à 55 heures. Pour joindre les deux bouts, il leur faut souvent une autre activité. Mais à défaut de rien d’autre, ils sont nombreux à saisir ces opportunités qui peuvent, parfois, déboucher sur de meilleures offres ou bien payer la reprise des études.

L’entreprenariat est aussi vanté par les gouvernements auprès de la jeunesse pour lui donner un avenir et lutter contre le chômage. Ce secteur est certainement le plus dynamique, en raison du succès de l’enseignement technique dans certains pays. La jeunesse du continent – optimiste, ingénieuse, remplie de projets et d’idées – saisit cette chance d’entreprendre. Et a compris depuis longtemps qu’elle ne devait compter que sur elle-même. Couturières, cordonniers, électriciens, coiffeurs (ses), cuisiniers (-ère) ou encore épiciers : ils sont nombreux à ouvrir leur commerce avec des économies ou l’aide de la famille. Souvent ouvert tous les jours, du matin jusqu’au soir, ils font vivre leur famille et ne comptent pas leurs heures. Pour les plus chanceux et débrouillards, il est parfois possible d’ouvrir un autre magasin ou d’investir dans un autre business.

Les jeunes, qui souhaitent se développer, ont par ailleurs de grandes difficultés à obtenir des prêts des banques. C’est un problème épineux : les banques sont réticentes, et si elles acceptent les conditions sont draconiennes, avec des taux d’intérêt parfois proches des 20%. Restent alors les organismes de microcrédit qui plafonnent les prêts à de petits montants, mais heureusement les intérêts ne sont pas aussi élevés que ceux des banques. Les nouvelles technologies – à l’instar de ce qui se pratique au Kenya – ouvrent de belles perspectives pour les plus talentueux. La téléphonie mobile joue un rôle crucial dans l’innovation en répondant aux besoins. Les prix à la baisse, des téléphones devraient favoriser l’émergence de cette économie. D’autant que les jeunes sont toujours plus connectés et mieux formés.
Certains gouvernements, eux, ont compris que faute de solutions, il fallait accepter les mains tendues de l’étranger. La dernière annonce majeure – en date du mois de mai – concerne le Malawi. Joyce Banda, la présidente de ce pays d’Afrique australe, prévoit d’envoyer, au cours de ces prochaines années, 100.000 jeunes malawites âgées de 18 à 25 ans travailler en Corée du Sud pour un salaire d’environ 1.000 dollars par mois. Ils serviront dans les fermes et les usines coréennes. Cette intention de Joyce Banda et des autorités de Séoul vise à « aider les jeunes du Malawi ». Une partie de leur salaire sera bloquée sur un compte au Malawi : ils le retrouveront à leur retour, c’est-à-dire au bout de 5 ans. Cette somme, espère le Malawi, devrait leur servir à investir dans le pays.

L’émigration reste-t-elle encore ce qu’il y a de mieux pour la jeunesse africaine ? La question, redondante, trouve de plus en plus d’éléments de réponses dans le retour d’ anciens étudiants africains sur le continent, depuis l’Europe ou les Etats-Unis. L’avenir – s’il est ici – n’est donc pas le même pour tout le monde. Il se dessine assez bien pour les plus diplômés et mieux éduqués. A l’inverse, celles et ceux sortant prématurément du système scolaire doivent jouer des coudes pour se faire une place, souvent dans des emplois dits informels mais qui permettent de manger, de payer le loyer ou d’aider la famille.

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