« Web 2.0 » : les nouveaux terroristes…

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A l’heure des enlèvements à répétition de Français à l’étranger et des attaques incessantes contre les humanitaires ; à l’heure où les hommes politiques et les responsables de la sécurité jugent que la menace terroriste n’a jamais été aussi élevée… Quoi de neuf et pourquoi ? Décryptage d’un spécialiste, Mathieu Guidère, qui vient de publier Les Nouveaux Terroristes (Editions Autrement)

1. Un nouveau contexte

L’expression « Web 2.0 » désigne l’ensemble des technologies et des usages du World Wide Web (WWW) qui ont succédé à la forme initiale d’Internet, en particulier des fonctionnalités inédites permettant aux internautes d’interagir de façon simple, créant ainsi des formes nouvelles de communication telles que le « Web social » ou encore le « Web participatif ».

Ces appellations font référence à Internet considéré comme un espace de socialisation, un lieu dont l’une des fonctions principales est l’interaction et la collaboration entre les personnes et non plus uniquement la mise à disposition de documents.

Ainsi, un réseau social est un lieu d’échange et de partage entre individus reliés entre eux par des interactions verbales ou audiovisuelles comme les messages ou la webcam. Il existe d’innombrables applications sur Internet qui permettent de se trouver des amis, de rencontrer des partenaires ou encore de créer une communauté virtuelle.

Celle-ci désigne un groupe de personnes qui communiquent par l’intermédiaire d’Internet en fonction d’affinités et de centres d’intérêt particuliers. Certaines communautés sont purement virtuelles, tandis que d’autres ont des prolongements dans la réalité.

L’évolution du terrorisme au cours des dernières années suit de près les progrès de la technologie, et en particulier d’Internet, de sorte qu’il n’est pas exagéré de parler aujourd’hui d’une génération « Qaïda 2 », apparue dans la foulée du « Web 2.0 », caractérisée comme lui par ses réseaux sociaux et ses personnages virtuels. Et comme l’on évoque déjà l’avènement du « Web 3 », voire du « Web 4 », il y aura probablement une nouvelle génération de « qaïdistes » pour accompagner chaque version nouvelle du Web.

2. Une nouvelle génération

Ben LaddenLa présente enquête se focalise sur la génération actuelle, celle du Web 2.0, nourrie au sein technologique et internautique. Cette dernière n’a pas nécessairement l’appareillage critique lui permettant d’appréhender la complexité et le foisonnement du monde virtuel qui s’offre à elle en ce début de siècle, parallèlement aux crises et aux conflits bien réels qui secouent la planète.

Aussi, la question posée au début de cette enquête n’est pas celle de la propagande jihadiste dans son ensemble, mais plus précisément celle de son appropriation par les internautes non affiliés à la mouvance jihadiste. Cet intérêt se manifeste à travers les téléchargements les plus fréquents, les commentaires postés au sujet d’une séquence vidéo ou encore les demandes d’explications au sujet de tel ou tel document mis en ligne par des jihadistes.

En effet, la démocratisation de l’accès à l’information sur Internet et l’accessibilité des réseaux de partage dans la plupart des langues internationales font que tout un chacun peut lire les textes de propagande ou visionner des vidéos postées par des jihadistes ou par des sympathisants d’Al-Qaïda où qu’il se trouve. La question est, par conséquent, celle de l’impact de ce contenu audiovisuel sur les individus qui le consultent occasionnellement ou régulièrement.

Les commentaires et les réactions spontanées des internautes permettent de mieux comprendre le processus de radicalisation qui peut intervenir en cours de route, en particulier la possibilité d’un auto-endoctrinement et d’une auto-radicalisation à partir de ce type de matériau.

Ainsi, les membres de la nouvelle génération sont plutôt jeunes et instruits, se radicalisent dans leur coin en s’inspirant d’une idéologie ou d’une organisation terroriste pour mettre au point des attentats. Ils sont parfois aidés par un complice mais la plupart du temps, ils sont à la fois le chef et l’exécutant, sans subalternes ni supérieurs, et c’est souvent par un pur hasard que les services de sécurité découvrent leurs projets terroristes.

Par la voix de son chef suprême, Oussama Ben Laden, Al-Qaïda encourage désormais ce type de terrorisme parce qu’il permet à n’importe quel sympathisant dans le monde d’augmenter son impact en commettant un attentat en son nom.

En règle générale, le seul lien avec l’organisation terroriste est virtuel : grâce à Internet, le sympathisant s’auto-radicalise dans son coin et apprend à fabriquer des bombes à domicile (cf. le magazine Inspire).

Ce matériau considérable est disponible sur les principaux sites d’information, sur les forums de discussion et sur les réseaux de partage, tels que YouTube, Daily motion, Facebook et autres Twitter. C’est l’individualisation du terrorisme.

3. De nouvelles motivations

Dans le flux des informations à sens unique des médias traditionnels, Internet offre l’avantage de la réciprocité et de l’interactivité. Il permet l’échange entre sujets intéressés par les mêmes

les nouveaux terroristes
Les nouveaux terroristes

événements ou ayant les mêmes centres d’intérêt. Cependant, l’absence d’un contact direct rend la communication – et la relation ainsi instaurée – totalement virtuelle et quelque peu déshumanisée, créant de fait une impression d’incommunicabilité et, partant, un déficit de réalité. De cette virtualisation des rapports humains peut naître la tentation de la radicalisation et le basculement dans le terrorisme solitaire.

Le sentiment d’isolement

Le premier stade du basculement dans le cycle de la radicalisation est celui du sentiment d’isolement. L’individu se sent isolé psychologiquement et émotionnellement de sa famille ou de sa communauté ou encore il souffre d’un sentiment de démarcation vis-à-vis de son entourage professionnel. Il y a les autres, perçus comme distants ou différents, et l’individu, qui se sent étranger par ses idées ou par ses préoccupations.

Dans la pratique, l’individu vit seul, éprouve un sentiment d’ennui et de solitude qu’il compense par un usage extensif d’Internet lui permettant ainsi de se créer une communauté virtuelle en restant au contact d’autres internautes qui éprouvent les mêmes sentiments.

C’est lors de l’interaction virtuelle, notamment au sujet de l’actualité et des événements du monde, que le lien se crée et rompt l’isolement en instaurant la présence des autres, même quand cette présence est ressentie douloureusement (par exemple, dans le cas des Palestiniens ou des Afghans).

Le suivi de l’actualité permet de trouver, dans le malheur de ces autres, un sens à sa propre vie. L’individu s’investit dans une cause lointaine qui lui semble proche et familière par la magie de la technologie. Grâce à elle, il oublie son isolement et ressent une certaine chaleur humaine.

Ce processus crée, avec le temps, une tension intérieure, faite d’incapacité à agir et de culpabilité à être un simple spectateur. En s’isolant encore davantage, l’individu va peu à peu se refermer sur lui-même, devenir taciturne et se consacrer à l’actualité de ses « frères » de façon obsessionnelle, chacun ayant sa communauté virtuelle d’adoption.

L’obsession des « frères afghans, irakiens, yéménites, somaliens, algériens, etc. » semble rapprocher l’individu de ceux dont il croit partager l’identité et le combat. Mais cette obsession fraternaliste le coupe aussi du reste du monde qui, progressivement, lui devient indifférent, voire insupportable et invivable. Le processus d’identification aux « frères combattants » tend ainsi à renforcer l’isolement de l’entourage immédiat et le renfermement sur soi.

Suivre l’actualité des « frères » sur Internet et les événements du monde à la télévision ne résout rien sur le fond. Il masque seulement le sentiment d’isolement, en ce sens que l’individu se sent en phase avec la «communauté lointaine» des musulmans par opposition à la «communauté proche» de ses concitoyens.

En étant émotionnellement connecté aux « frères », l’individu cesse d’être seul dans sa tête, mais il commence à éprouver, paradoxalement, la solitude avec autrui, c’est-à-dire avec son entourage proche, qu’il soit familial ou professionnel.

Cette expérience de la solitude in situ est source de confusion et de tiraillement, surtout si elle est confortée par un sentiment de victimisation où l’individu se sent la cible du système ou victime d’une injustice sociale ou professionnelle. De là, naît, généralement, le ressentiment qui conduit au basculement dans la violence.

Le ressentiment

Le lien imaginaire avec la communauté lointaine permet de dépasser le sentiment d’isolement mais crée et fige le ressentiment, le souvenir des offenses subies, avec le désir de se venger des offenseurs, sans mesure et sans discernement.

L’explication de ce ressentiment est donnée par l’historien Marc Ferro dans Le Ressentiment dans l’Histoire (2007) : « À l’origine du ressentiment chez l’individu comme dans le groupe social, on trouve toujours une blessure, une violence subie, un affront, un traumatisme. Celui qui se sent victime ne peut pas réagir, par impuissance. Il rumine sa vengeance qu’il ne peut mettre à exécution et qui le taraude sans cesse. Jusqu’à finir par exploser. »

L’ensemble de ces éléments se retrouve dans les documents écrits et les vidéos émanant des activistes de la mouvance jihadiste : «blessure» et «affront» sont souvent exprimés en termes d’humiliation subie dans le contexte familial, social ou professionnel ; la «violence» et le «traumatisme» renvoient souvent aux pratiques policières de certains régimes autocratiques. Le sentiment de victimisation et d’impuissance conduit à la décision de vengeance après une période de rumination plus ou moins longue, « jusqu’à finir par exploser » comme le dit si justement Marc Ferro mais au sens propre du terme en ce qui concerne les auteurs d’attentats-suicides.

Les rédacteurs de textes jihadistes développent à satiété le thème de «l’injustice» et de la «victimisation» dans l’histoire contemporaine : l’usurpation des terres palestiniennes par les Israéliens, le soutien inconditionnel de l’Occident à l’Etat hébreu, les guerres en Irak et en Afghanistan, la persécution des musulmans en Inde, en Chine, en Tchétchénie, etc.

De ce rappel litanique, ils tirent argument pour appeler à l’action violente comme seul recours face à «l’injustice internationale». Mais cela est fait au nom de la religion, car le but ultime est la défense de l’Islam et des musulmans, c’est-à-dire la seule foi considérée comme véridique.

Au passage, la révolte contre l’Occident s’accompagne d’une disqualification des valeurs démocratiques, incapables aux yeux des jihadistes, d’assurer ou de rétablir la justice entre les nations. Elle s’accompagne également d’une survalorisation des valeurs islamiques, ainsi que des pratiques traditionnelles d’une communauté mythifiée, la Oumma.