Aborder la migration à partir du parcours d’intégration et d’identification des enfants de couples mixtes

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Anne Unterreiner participe à l’Atelier migrations de l’EHESS animé par Lila Belkacem, atelier interdisciplinaire mensuel qui est une interface entre des jeunes chercheurs, auquel Grotius international et l’Institut Panos Paris se sont associés. Elle travaille sur les parcours d’intégration et d’identification des enfants de couples mixtes, en abordant leur identification nationale à partir des liens tissés dans leurs pays d’« origine » et de résidence.

Alice Corbet : Votre recherche porte sur les enfants de couples mixtes…

Anne Unterreiner : J’effectue une comparaison européenne entre le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France, et cherche à voir comment les liens que les enfants de couples mixtes tissent dans différentes sociétés influencent leur identification à leurs origines nationales. Par « enfants de couples mixtes », j’entends les personnes ayant des parents nés dans des pays différents. Je ne me suis pas limitée aux individus ayant un parent né dans le pays de résidence, ni à ceux nés dans ce pays, ou encore à une zone géographique précise. Parmi mes enquêtés en Allemagne par exemple se trouvent une germano-italienne née en Allemagne, de même qu’une personne née en Allemagne d’un parent suisse et d’un parent américain, ou encore un franco-allemand né en France. Cette définition large de la population étudiée a permis de mettre en lumière comment le parcours migratoire des enfants de couples mixtes et de leurs parents, ainsi que la perception d’autrui, influencent leur définition identitaire.

Alice Corbet : Pourquoi vous êtes-vous intéressée au sujet et comment procédez-vous ?

Anne Unterreiner : J’en suis venue à m’intéresser aux enfants de couples mixtes à la suite de ma « rencontre » avec des familles franco-japonaises au Japon[1]. Peu de recherches existant sur le sujet, j’ai alors entrepris d’étudier les familles franco-japonaises au Japon, et ai effectué mon terrain d’enquête à Tokyo et Kyoto en 2006-2007[2]. De retour en France, j’ai poursuivi mes recherches sur les enfants de couples mixtes et leur identité en Master de sociologie à l’EHESS à partir de méthodes quantitative et qualitative[3]. De ces recherches, j’ai pu constater que la perception d’autrui et le mode de socialisation des enfants de couples mixtes diffèrent d’un pays à l’autre, ce qui m’a conduite à effectuer une comparaison intra-européenne en thèse de sociologie[4]. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont été préférés à d’autres pays car ils présentent des caractéristiques communes –être des pays anciens d’immigration, d’anciens Empires, et intégrés au processus de construction européenne depuis la première heure– mais ayant une conception différente du « Nous » et des « Autres », de la Nation, et de la mixité.

Dans le but d’étudier l’intégration structurelle des enfants de couples mixtes, c’est-à-dire leurs performances scolaires et leur intégration professionnelle, trois enquêtes quantitatives ont été sélectionnées, une dans chaque pays. Et afin de mettre en lumière le processus de définition identitaire des enfants de couples mixtes, une centaine d’entretiens semi-directifs auprès d’individus âgés de 14 à 56 ans ayant des parents nés dans des pays différents ont été menés.

Alice Corbet : Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les enfants de couples mixtes lors de leur intégration à la société ?

Anne Unterreiner : Ma recherche révèle des différences internes à la population mixte. L’analyse de leur intégration structurelle nécessite par exemple de prendre en compte leur origine sociale, et celle-ci n’est pas toujours équivalente à celle des individus sans origine migratoire. Une fois les caractéristiques individuelles et familiales prises en compte, il s’avère que les enfants de couples mixtes résidant en Allemagne, à l’exception de ceux dont un parent est né dans un pays de l’ancien bloc de l’Est, et certaines populations en France, ont plus de chances d’avoir un niveau de diplôme peu élevé. Cela dit, une fois cette étape passée, leur niveau de diplôme est proche voire meilleur que celui des individus sans origine migratoire, certains groupes exceptés. Mais leurs performances scolaires sont moins bonnes, toutes choses égales par ailleurs, que celles des descendants d’immigrés à de rares exceptions près. Concernant leur intégration professionnelle, certains d’entre eux rencontrent des difficultés à trouver un emploi, mais une fois embauchés, ils ne se distinguent plus des individus sans origine migratoire, voire ont même un emploi de catégorie supérieure.

Ainsi, contrairement aux descendants d’immigrés, les personnes issues d’unions mixtes semblent avoir moins de difficultés d’intégration professionnelle. Une exception serait les descendants d’immigrés portugais qui bénéficieraient plus fréquemment des ressources communautaires que les Franco-Portugais en France. Performances scolaires et insertion professionnelle peuvent être expliquées par l’articulation entre ressources familiales (aspirations familiales vis-à-vis de l’éducation, origine sociale, soutien de la famille, capital social du parent non migrant s’il en est) et stigmatisation de cette population.

Alice Corbet : Quels sont les avantages issus de la double culture des enfants de couples mixtes ?

Anne Unterreiner : Concernant l’hypothèse d’une « double culture » dont bénéficieraient les enfants de couples mixtes, il me semble nécessaire d’apporter deux éclaircissements. Premièrement, tous les enfants de couples mixtes ne se voient pas transmettre des éléments de la culture de leurs deux parents, la transmission parentale étant notamment fonction du parcours migratoire et d’intégration du parent migrant. Par exemple, les parents arrivés très jeunes dans le pays où va ensuite résider leur enfant transmettent moins fréquemment des référents identitaires en lien avec leur pays de naissance. Deuxièmement, si transmission il y a, la manière dont elle est incorporée par chaque enfant de couple mixte diffère selon son propre parcours. On peut ainsi dire que l’enfant de couple mixte hérite d’une certaine culture familiale qu’il va faire sienne selon les liens qu’il va tisser dans différents pays. Ceux qui estiment jouir d’un héritage pluriel déclarent que c’est un plus, apportant ouverture d’esprit et distance vis-à-vis des perceptions nationales ethnocentrées. Cela dit, il peut aussi être un fardeau lorsqu’autrui fait pression pour qu’ils fassent un choix entre l’une et l’autre identification nationale, les questionne sur leurs origines, voire les stigmatise du fait de leur altérité. Parler de « double culture » me semble être une perception essentialiste de l’identité des enfants de couples mixtes. Ceux-ci s’identifient à leurs origines nationales selon l’articulation entre les référents identitaires transmis, et la manière dont ils se les approprient selon leur parcours migratoire et les liens sociaux qu’ils tissent, ainsi que la force du lien familial. De même, la définition du « Nous » et des « Autres » dans les différents pays, ainsi que l’identité attribuée par autrui aux enfants de couples mixtes, influencent leur mode d’identification.

[1] Cette « rencontre » a eu lieu lors d’un stage que j’ai effectué à l’Alliance Française de Sapporo. Mes collègues en unions mixtes ainsi que la famille franco-japonaise chez qui je résidais alors m’ont fait part de leurs expériences.
[2] Cette recherche s’inscrivait dans le cadre de mon mémoire de fin d’études de l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon : Anne Unterreiner, Famille, Education et Identité des Franco-Japonais au Japon, Mémoire de fin d’études, IEP de Lyon, Lyon, Dir. Eric Seizelet, 2007.
[3] Anne Unterreiner, Les enfants de couples mixtes en France: L’existence d’une ‘mixte identité’?, Mémoire de Master de sociologie, EHESS, Paris, Dir. Serge Paugam, 2008.
[4] Anne Unterreiner, L’identité et l’intégration des enfants de couples mixtes : Une étude comparative en Europe, Thèse de doctorat, EHESS, Paris, Dir. Serge Paugam.

 

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