Algérie : élection présidentielle et droits humains

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Chape de plomb sur les médias

Par Ali Dziri à Alger

Une page est tournée et après ? Le chef de l’Etat algérien Abdelaziz Bouteflika, 72 ans, a été réélu sans surprise à la présidence pour un troisième mandat avec 90,24% des voix à l’issue du scrutin du jeudi 9 avril, dont le taux de participation a atteint 74,54 %. Selon les résultats d’une analyse de la couverture médiatique de la campagne électorale, la presse a largement favorisé Abdelaziz Bouteflika. Deuxième enseignement, les droits de l’Homme ne font pas «recette» dans la presse algérienne. Les campagnes internationales, comme celles menées par Amnesty international, ne sont que rarement reprises et traitées par les journalistes…

Le président de la Ligue algérienne de défense des droits de l’Homme (LADDH), M° Mustapha Bouchachi est catégorique : «les droits de l’Homme n’ont pas été un des thèmes de campagne de la présidentielle de 2009». Ce constat est le résultat d’une opération de monitoring réalisée en coopération avec International Media Support. L’étude portait sur les temps d’antenne et les espaces consacrés aux six candidats à travers onze quotidiens publics et privés, la télévision d’Etat et les deux principales chaînes de la radio nationale.

Ces médias ont ignoré, évacué les droits de l’Homme. Il faudrait aussi y ajouter la soixantaine de quotidiens souvent liés au pouvoir et aux groupes d’intérêts qui dépendent d’une manière ou d’une autre de l’Etat. Ces organes de presse s’alignent systématiquement sur les positions officielles qui se caractérisent d’abord par une hostilité envers les défenseurs des droits de l’Homme, organisés en associations autonomes telles que la LADDH ou la LADH.

C’est que l’Etat a sa propre structure en charge des droits de l’Homme : la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’Homme (CNCPPDH) dirigée par l’avocat Farouk Ksentini, nommé par décret présidentiel. Il est l’auteur de cette formule lâchée au sujet des milliers de disparus : «l’Etat est responsable mais pas coupable». La presse l’a rapporté, dans son ensemble, sans commentaire de fond, comme si cette presse voulait se dédouaner de son attitude laxiste, voire tacitement complice sur cette question de la violation des droits de l’homme depuis 1992, l’année du déclenchement de la spirale de la violence et de la contre-violence. Cette posture éditoriale s’est appuyée sur l’idée, vivement encouragée par la tendance dure du pouvoir, qu’il n’y a pas «de droits de l’Homme pour les ennemis de la liberté», les islamistes armés ou pas, en l’occurrence.

A l’exception notable d’El Watan (2ème tirage national francophone) et à un degré moindre d’El Khabar (2ème tirage national arabophone), tous les autres quotidiens n’ont pas encore réussi ou voulu apurer ce passif. Durant cette dernière décennie, ces deux journaux ont régulièrement fait état des violations des droits de l’Homme et se sont fait les relais des organisations non-gouvernementales telles que Reporters Sans frontières, Human Rights Watch et Amnesty International. C’est ainsi que contrairement à la majorité des journaux, El Watan s’est fait l’écho pendant la campagne électorale du dernier message d’Amnesty international adressé au prochain président algérien, intitulé «Pas de réconciliation nationale envisageable sans vérité ni justice».

La radio et la télévision d’Etat sont sévèrement contrôlés par le pouvoir et ne disent jamais un mot des violations des droits de l’Homme – sauf lorsqu’elles sont commises par les «terroristes». La presse privée ne fait guère mieux… A sa décharge, elle est muselée par la loi. En effet, les textes législatifs sur la réconciliation nationale interdisent, sous peine de sanctions pénales, de revenir sur les violations des droits de l’Homme commises avant 1999. Il reste que depuis cette année-là, l’Algérie n’est toujours pas devenu un modèle. Les condamnations dont elle fait l’objet, périodiquement, à la Commission des droits de l’Homme de l’ONU à Genève ont été ignorées par la majorité des médias nationaux, publics ou privés. La justification avancée reprend les mots prononcés par le pouvoir lui-même : «en parler serait porter atteinte à la souveraineté de l’Algérie».

Dix ans après la mise en route du processus de réconciliation nationale, la violence s’est banalisée et «la déshumanisation des algériens bascule lentement vers le nihilisme», relève un militant aguerri des droits de l’homme qui souligne que «l’ensemble des médias ont une part de responsabilité morale et sociale dans cette tragique situation».

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