Amérique latine : la presse face aux prédateurs ?

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«Dans mon pays, la situation de la presse est très grave parce qu’il devient de plus en plus difficile de travailler de manière critique et indépendante» : le 3 novembre dernier, William Echevarria, président du Collège national des journalistes du Venezuela saisissait la Cour interaméricaine des droits de l’Homme, en attirant l’attention sur la situation particulièrement inquiétante des médias dans son pays…

Cette accusation est a priori loin d’être dénuée de tout fondement. En effet depuis le 1er août dernier et l’adoption d’une loi sur la « responsabilité sociale » dans l’audiovisuel, plus de 32 stations de radio et 2 chaînes de télévision se sont en effet vues retirées leurs autorisations d’émettre. Réquisitions d’antenne, intimidations verbales, et même attaques physiques provoquées par des supporters du président Hugo Chavez : le président vénézuélien mérite a priori amplement les critiques qui lui sont formulées par les défenseurs des journalistes, ainsi que son statut de «prédateur» de la liberté de la presse décerné par Reporters sans Frontières.

Des dénonciations parfaitement légitime au demeurant, mais qui provoquent étrangement des réactions plus circonspectes et mesurées de la part de nombreux défenseurs des droits de l’Homme latino-américains, et plus largement, de spécialistes du paysage médiatique de cette région. Comment expliquer cette prudence, si ce n’est en se replongeant dans la composition et l’histoire souvent trouble de ce paysage médiatique latino-américain.

Latifundias médiatiques

6 août 2003 : à l’âge vénérable de 98 ans, Roberto Marinho s’éteint au Brésil. Sous le choc, le président Luis Ignacio da Silva (Lula), qui incarne alors une forme d’alternance pacifique toute récente sur le continent, décrète trois jours de deuil national. Roberto Marihno n’est pourtant ni un ancien chef d’Etat, ni une gloire de la «Seleção», ni même une étoile de la littérature ou de la musique brésilienne. Mais l’empire médiatique que ce «Citizen Kane» brésilien a monté, depuis la création en 1925 de son titre phare O Globo, en a fait l’un des personnages les plus importants et les plus puissants du pays. 15000 salariés, plus d’un milliard d’euros de chiffre d’affaire, le groupe Globo contrôle alors une grande partie de la presse et des entreprises audiovisuelles du Brésil. L’autre partie étant quant à elle sous l’emprise de quelques autres grands groupes financiers dont l’empire de presse Abrìl (propriétaire de Veja).

Depuis l’entre-deux guerres, ces multinationales, étroitement liées aux intérêts économiques du pays – et notamment à ceux des grands propriétaires terriens, à tel point que l’on a pu parler à leur égard de «Latifundias médiatiques» -, ont ainsi accompagné les pouvoirs politiques au Brésil. Elles ont suivi tous les gouvernements, accompagné sans plus de scrupules l’accession de la junte militaire au pouvoir en 1964 – la puissante chaîne de télévision Globo TV est par exemple née un an plus tard – et a plus ou moins soutenu le régime jusqu’à sa fin en 1985.

Une relation privilégiée accentuée par le rôle ambigu joué durant toutes ces années par l’Association de la Presse Brésilienne, statutairement présentée à l’origine comme «conseillère de l’État brésilien». Et de fait, nombre de patrons de presse sont devenus au fil des années des conseillers politiques avisés des dirigeants brésiliens, au niveau fédéral comme au niveau local.

Peu ou prou, l’ensemble du paysage médiatique latino-américain s’est constitué sur un modèle identique, avec une imbrication étroite entre grands groupes de communications, pouvoirs politiques et puissances financières. «En Argentine, se souvient ainsi Juan Carlos Capurro, Directeur du Comité d’Administration de la Justice (CAJ), toute la presse a été en faveur de la dictature et d’une façon générale, ils ont tous soutenu les politiques économiques et politiques des gouvernements qui lui ont succédé. Cela a particulièrement été le cas sous Ménem où l’on a pu assister à une relation « quasi-amoureuse » entre le gouvernement et les médias».

Au Paraguay ou au Venezuela, cette symbiose a été encore plus profonde, et les médias sont devenus avec le temps les bras idéologiques de ces pouvoirs politico-économiques. Ils ont par conséquent accompagné et justifié les politiques menées par les dirigeants de ces pays, n’hésitant pas à délivrer les pires messages, comme en Bolivie, où le racisme institutionnalisé a par exemple été relayé par les médias privés.

Symbiose

Cette symbiose a pourtant perduré dans l’ensemble des pays du sous-continent pendant de longues années, et les médias ont clairement défendu les intérêts communs des groupes privés et des pouvoirs politiques, à l’image de la Colombie, un des rares pays à ne pas avoir connu de transition politique. Aujourd’hui en exil à Bruxelles, Luis Guillermo Pérez Casas, ancien directeur du Collectivo de Abogados (Colombie) n’en continue pas moins de lutter contre les dérives sécuritaires du gouvernement d’Alvaro Uribe en Colombie.

Il dénonce tout particulièrement la collusion idéologique entre les grands médias (les groupes Planeta et Prisa), le gouvernement, et l’armée. «Ils n’informent pas de façon impartiale, bien au contraire, sur le conflit armé interne. Ils se limitent à transmettre la version officielle des forces armées, et se déplacent par exemple dans des hélicoptères militaires.»

Et alors que la communauté internationale s’interroge sur un possible prochain jugement de tous les responsables des crimes commis en Colombie, les médias, eux, paraissent très sélectifs dans leurs accusations «Pour ce qui concerne les violations des droits de l’Homme imputables à l’Etat ou aux forces paramilitaires, ils sont nombreux à les justifier comme des attaques légitimes contre la guérilla, et à l’inverse, présentent le travail des défenseurs des droits de l’Homme comme servant les intérêts des délinquants ou des terroristes». Une attitude qui selon lui, fait peser de graves menaces sur les syndicalistes et responsables associatifs dans son pays, qui détient le sinistre record du nombre d’assassinats politiques pour tout le sous-continent.

Luis Guillermo Pérez, par ailleurs secrétaire général de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme, est resté extrêmement critiques à l’égard de ces grands groupes multimédias du sous-continent. Selon lui, «avant de défendre la démocratie, ils défendent avant tout leurs intérêts particuliers (…) ils ne doivent pas être vus comme des médias de communication indépendants en matière d’information, mais comme des instruments de pouvoir». Et ceci explique naturellement selon lui les tensions qui sont apparues dans les pays qui ont basculé à gauche ces dix dernières années.

Nul n’est besoin de préciser en effet que l’arrivée au pouvoir dans certains ces pays, de militants de gauche, issus parfois des communautés indigènes, et dont les programmes pouvaient prôner la  nationalisation de pans entiers de l’économie (dans les secteurs notamment de l’énergie et de l’industrie), n’a pas soulevé un enthousiasme débordant au sein des comités de rédaction de ces grands médias.

Pire, selon Jeannette Habel, enseignante à l’Institut des Hautes Etudes d’Amérique Latine (IHEAL), les attaques à l’encontre de ces leaders ont été «particulièrement agressives», et «ont largement contribué, par exemple aux premiers échecs de Lula au Brésil». Pour atténuer leurs critiques, certains observateurs soupçonnent même ce dernier d’avoir apporté des gages aux milieux financiers.

Au Paraguay, où Fernando Lugo est arrivé au pouvoir en 2008, rappelle Jeannette Habel, la presse s’est depuis déchaînée et a lancé contre lui «des campagnes très dures, en révélant par exemple des paternités secrètes attribuées à l’ancien «évêque des pauvres». «De telles attaques ad nominem, précise-t-elle, dans des pays où la tradition catholique est fortement ancrée, ont souvent des effets dévastateurs».

Selon elle, la question ne réside cependant pas uniquement dans la question de l’attitude des groupes privés, mais a contrario dans l’absence quasi-généralisée de secteur public de l’audiovisuel. Ainsi, au delà des dérives anti-démocratiques que l’on peut dénoncer au Venezuela, la politique de Chavez tente à sa manière d’organiser «un rééquilibrage entre les différents secteurs (…) C’est ce qui explique par exemple la création de chaînes publiques nationales comme TVES, ou de Telesur, une chaîne hispanophone transnationale qui apporte une autre information. Que les contenus de ces télévisions soient plus ou moins bons, c’est autre chose, mais elles participent en tout cas d’un nécessaire – et encore très timide – rééquilibrage médiatique sur le continent».

Transitions médiatiques ?

En 2004, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) publiait un rapport détaillé sur la « Démocratisation en Amérique latine », qui partageait sensiblement les  mêmes observations. Selon ce rapport, loin d’être un facteur de paix et de démocratie, les médias sont au contraire considérés comme «des facteurs qui limitent le pouvoir des institutions politiques (et ont) la capacité d’éroder l’image de figures publiques à travers la manipulation des dénonciations».

Une critique qui évoquait là encore à mots couverts l’attitude des médias privés vénézuéliens, qui n’avaient pas hésité, l’année précédente, à appeler au soulèvement de l’armée ou à la désobéissance civile. Des discours, qui n’auraient bien entendu pu être tenus sur les chaînes françaises, soumises à des cahiers des charges très stricts, mais inexistants dans la plupart des Etats latino-américains. Ca n’est d’ailleurs certainement pas un hasard si la fameuse loi sur la responsabilité de la radio et de la télévision adoptée cet été à Caracas, s’inspire très largement de la législation française en matière de régulation.

Les conclusions des auteurs du rapport du PNUD étaient relativement alarmistes. Cette même année en effet, près 60% de la population latino-américaine reconnaissait qu’ils étaient prêts à accepter une régression démocratique, pour peu que celle-ci leur apporte une sécurité financière et alimentaire.  C’est pourquoi, les auteurs du rapport préconisaient un nécessaire renforcement des «bases de la démocratie» – parmi lesquels se trouvent naturellement les médias – en accentuant sur cet aspect de régulation nécessaire.

Il serait utile de savoir si, cinq ans plus tard, cette proportion est toujours la même, au vu des évolutions constatées dans certains pays. Au Brésil, les attaques des médias privés n’ont certes pas cessé, ni les révélations sur les scandales de corruption touchant des proches du président brésilien, d’ailleurs. Et la télévision Globo diffuse toujours, après le Journal Télévisé, un éditorial cinglant à forte tonalité antigouvernementale. Mais Lula a cessé de trop s’en inquiéter, et a été confortablement réélu en 2006. Il a même été l’un des rares chefs d’Etat sur le continent, avec Michelle Bachelet au Chili, à critiquer implicitement l’interdiction d’émettre de la RCTV au Venezuela.

En outre, l’opinion publique se lasse de cette hostilité permanente, et la plupart des titres appartenant à ces grands groupes brésiliens ont vu leur lectorat chuter spectaculairement ces dix dernières années. En Argentine, l’Union sacrée entre le pouvoir politique et les médias s’est définitivement brisée en au moment de la dévaluation de Duhalde, à l’origine de l’une des pires crises économiques et sociales qu’il ait connu. «Tous les médias ont été contre cette décision, précise Juan Carlos Capurro, et « nous pouvons affirmer que nous assistons depuis progressivement, à une certaine transition médiatique en Argentine».

Même si le paysage médiatique reste concentré au mains de grands groupes, «il y a un pluralisme de plus en plus visible, avec trois titres que l’on pourrait comparer au Figaro, au Monde et à Libération, il s’agit respectivement de Clarín, La Naciòn, et Pagina12» Une évolution similaire a encore pu être constatée au Chili, où l’élection de Michelle Bachelet n’a par exemple pas été l’objet de combats aussi âpres que dans d’autres Etats. Le paysage médiatique, cependant, souffre toujours d’un manque flagrant de pluralisme, en dépit d’aides apportées par l’Etat à ce secteur au lendemain de la dictature.

Mais toute l’Amérique latine n’a pas encore connu cet espoir de transition médiatique, et beaucoup d’Etats en sont même encore loin. Certaines réponses apportées par des chefs d’Etat comme Hugo Chavez à ce qu’ils considèrent comme des attaques dirigées depuis l’étranger – le Collège national des journalistes du Vénézuela est par exemple régulièrement accusé d’être subventionné par les Etats-Unis – doivent naturellement être dénoncées , surtout lorsqu’elles sortent du cadre démocratique, mais elles montrent qu’une évolution vers plus de régulation et de pluralisme est de plus en plus nécessaire. Car si le président vénézuélien mérite à bien des égards son titre de « prédateur » de la presse, les groupes auxquels il se heurte sont quant à eux tout, sauf de paisibles herbivores…