Calmer les esprits et cadrer les secours…

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Par Jean-Hervé Bradol

(CRASH-MSF) – Une des premières tâches pour construire une réponse appropriée au désastre est de libérer les autoroutes de l’information des poncifs qui embouteillent les ondes et nuisent à la diffusion de messages favorisant l’organisation des secours. Il faut couper le micro aux prophètes de la fin du monde qui voient à travers le béton et annoncent des chiffres de morts invérifiables, et aux illusionnistes qui annoncent déjà qu’ils seront capables de secourir des millions de personnes ou de reconstruire le pays sans avoir encore pris connaissance de la situation sur le terrain.

L’économie soudainement créée par la réponse aux catastrophes excite toutes les convoitises. La soudaine violence de l’événement et les mises en scène médiatiques de représentations de l’Apocalypse échauffent des esprits. Le fait de déplorer l’indisponibilité immédiate des secours internationaux et les flottements dans leur coordination, une évidence les tous premiers jours d’une opération de cette ampleur, est un facteur supplémentaire de confusions et d’angoisses inutiles.

La répétition incessante du terme chaos, l’état de confusion générale des éléments de la matière avant la formation du monde, induit ce qu’elle prétend signifier et ne permet pas de saisir les réalités de Port au Prince.

La destruction d’une partie de bâtiments ne signifie pas la disparition de la société haïtienne, des individus, de leur culture et de leurs relations sociales. Les institutions du pays, la famille, l’État, les églises, sont certes affaiblies mais elles ont survécu au désastre. Elles sont mobilisées et ce sont ces cadres institutionnels que les individus utilisent pour porter secours à leurs proches, à leurs voisins et à leurs concitoyens.

Après une courte période de sidération chez certains, la catastrophe induit en réponse des dynamiques sociales pour faire face aux nécessités immédiates de la vie quotidienne. C’est ainsi que l’essentiel des secours se produit. Pendant que des équipes spécialisées, bien entraînées et équipées, montent dans des avions pour parcourir des milliers de kilomètres, les blessés coincés sous les décombres doivent leur survie, pour la grande majorité des cas, à l’initiative de leurs proches, d’un passant ou au travail des équipes locales de secouristes.

Les équipes des organismes humanitaires internationaux qui résident dans le pays, composées en grande majorité de personnel haïtien, sont déjà à pied d’œuvre en dépit des pertes en personnel subies. Médecins Sans Frontières a commencé sur plusieurs sites à recevoir environ trois mille blessés sous tentes. Quelques blocs opératoires de fortune ont été mis en service. Les blessés les plus graves (traumatismes crâniens, thoraciques ou abdominaux sévères) sont le plus souvent hors de portée des ressources chirurgicales disponibles. Les blessés toujours ensevelis ont désormais un mauvais pronostic.

Dans ce domaine, les quelques anecdotes à l’issue heureuse, diffusées en boucle sur les chaînes de télévision, ne sont pas représentatives de l’énorme charge de travail médical. Il est toujours possible d’éviter un grand nombre de décès parmi les blessés qui présentent des plaies et des fractures de membres.

Encore faut-il préciser que le risque d’éboulement de bâtiments déjà fragilisés persiste et qu’il n’est pas impossible que le nombre de blessés continue d’augmenter. Les cadavres de personnes décédées par écrasement et non d’une maladie transmissible ne représentent pas en eux-mêmes une urgence infectieuse mais une urgence sociale et psychologique. L’absence d’identification des corps et le remplissage de fosses communes dans la précipitation sous la pression d’une menace infectieuse médicalement irrationnelle entraînent immanquablement des séquelles psychiques fréquentes et parfois très invalidantes (…).

 

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Jean-Hervé Bradol, médecin, ancien président de Médecins sans frontières, est Directeur d’études à la Fondation MSF.