Pour une militarisation supranationale de l’aide humanitaire

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Par Patrick Aeberhard

En ce début de siècle, le nombre des catastrophes naturelles s’est multiplié : davantage de désastres, davantage de victimes au cours de la dernière décennie (source: OFDA/CRED UCL)(1). Les premiers mois de 2010 furent meurtriers : d’abord à Haïti, puis au Chili et même dans le sud-ouest de la France.

Certains spécialistes pensent que cette augmentation trouverait ses sources dans les modifications du climat et qu’elles vont se développer. On estime qu’à Haïti il y a eu 200.000 morts, 300.000 blessés, 1.300.000 sans-abri, une capitale détruite. L’une des catastrophes les plus graves après le Tsunami en 2004. L’accès aux victimes de catastrophes naturelles est en principe acquis depuis décembre 1988 (résolution 43/121 des Nations Unies). Hors la Birmanie, la Chine ou même les Etats-Unis en Louisiane, la responsabilité internationale fonctionne le plus souvent.

Mais la même scène se reproduit, les médias arrivent les premiers sur le terrain, officiels ou amateurs, et il faut plusieurs jours avant de pouvoir accéder aux victimes. Nous savons tous l’importance qu’il y a à intervenir dans les premières heures. Les ONG sur le terrain sont le plus vite à pied d’œuvre. Mais très vite des problèmes logistiques compromettent l’action de ceux qui sont sur place et ceux qui arrivent les premiers jours.

En Novembre 1985, survient la catastrophe d’Armero en Colombie, elle va faire 25000 morts, mais surtout pointer l’incompétence humanitaire. Une petite fille Omayra va agoniser sous l’oeil des caméras, elle sera morte là, à l’arrivée des secouristes.

Le 8 décembre 1988, l’assemblée générale des Nations Unies a voté à l’unanimité la résolution 43/131 sur le droit à l’assistance humanitaire des victimes de catastrophes naturelles et situations d’urgence du même ordre. Ce fut à la demande de la France et sous l’impulsion de Bernard Kouchner, alors secrétaire d’Etat à l’Action humanitaire dans le gouvernement de Michel Rocard.

En même temps, un affreux tremblement de terre ravagea l’Arménie alors membre de l’Union Soviétique: dès le lendemain, comme président de Médecins du Monde, je fus le premier homme à passer sans visa les frontières du bloc de l’Est. Nous avons débarqué à vingt médecins et infirmières, pour beaucoup d’origine arménienne, nous apportions vingt tonnes de médicaments. Cela ne s’était jamais vu et c’était moral.

Vingt ans plus tard et malgré la résolution du millénium de l’assemblée générale des Nations Unies sur la responsabilité de protéger, l’aide aux Birmans frappés par le cyclone Nargis a fait polémique (2). Nul pays sauf la France n’a songé à contraindre la dictature et à lui imposer l’accès aux victimes.

Sauver dans l’urgence un maximum de vies

Les spécialistes de l’intervention en situation de catastrophe savent que la réponse d’urgence puis la reconstruction posent des problèmes majeurs à tous les pays, même aux plus développés : on l’a bien vu aux Etats-Unis, dans la Louisiane ravagée par le cyclone Katrina. Sauver dans l’urgence un maximum de vies…

Dans ces situations-là, on ne sauve des vies en nombre que dans les premières quarante-huit heures: tout dépend de la vitesse, des qualités techniques, des moyens en personnel et en logistique fournis. Le gouvernement birman s’est opposé à l’aide humanitaire, cela s’appelle non assistance à personnes en danger. Dans ce cas, la loi internationale autorise toute action pour parvenir jusqu’aux victimes en danger de mort. Encore faut-il le vouloir et l’imposer au gouvernement récalcitrant.

Cette aide doit être rapide et efficace. Elle doit utiliser les compétences des pays proches. La Chine, elle même en plein essor peine à venir en aide aux victimes du tremblement de terre. Il est de notre responsabilité de la convaincre d’accepter l’aide d’experts. Mais il est déjà trop tard en Birmanie comme en Chine: des milliers de personnes sont mortes de l’incompétence et du refus de l’étranger.

A Haïti, la solidarité internationale a proposé une aide massive, la gravité de la situation a provoqué une émotion justifiée et déclenché une action difficile. Le gouvernement local était totalement déstabilisé, la mission des Nations Unis décimée par le séisme.

Les ONG sur le terrain depuis longtemps ont pu répondre les premières, mais très vite les structures d’accueils aéroport et port ont été bloquées, les communications paralysées. Face à un tel drame seules les armées possèdent les moyens logistiques nécessaires, nous le savons tous et les ONG s’en servent en cas de besoins.

Les milliers de personnes ensevelies doivent être secourues le plus vite possible, plus de 15 jours après le tremblement de terre des victimes ont pu être secourues. Combien sont restées bloquées sous les décombres agonisant dans la solitude et l’angoisse ? Combien d’hommes, de femmes et d’enfants auraient pu être sauvées par une organisation plus performante ?

La mise en place de structures médicales militaires, hôpitaux de campagne, salles d’opérations, matériel chirurgical en quantité suffisante aurait pu également améliorer les performances des secouristes. Les Etats-Unis ont tenu ce rôle, ils ont rétabli les communications, rouvert l’aéroport, mis à disposition des hôpitaux de campagne ou des navires hôpital, acheminé du matériel. La France voisine aux Antilles y a contribué de son coté.

Les ONG ont été admirables, des sauveteurs de tous les pays du monde ont débarqué avec du matériel léger de recherche des personnes ensevelies et des chiens. Mais la coordination des différentes actions s’est révélée difficile parfois impossible à mettre en place.

D’autres catastrophes vont survenir. Que faire pour que cette carence ne se reproduise pas la prochaine fois. Il faut anticiper. Aujourd’hui la solidarité internationale privée à diminué, les ONG ont moins de moyens, des milliers d’enfants méritent une prise en charge psychologique car ils ont tout perdu. Des milliers de blessés nécessitent encore des soins.

La conférence internationale de New York a promis des dons importants, mais cela ne représente que l’indispensable, la reconstruction. C’est à l’ONU de se préparer pour les catastrophes naturelles à venir, puisqu’ il n’en manquera jamais. C’est à elle de créer une force internationale d’intervention capable de se déployer vite et partout dans le monde en liaison étroite avec les ONG, les organisations intergouvernementales et gouvernementales. Dans les situations de catastrophe et d’urgence, le droit de l’Homme à rester en vie prime la souveraineté des Etats. Sans la remettre en cause: qu’on la suspende simplement pour l’opération de sauvetage (3).

Le modèle des casques rouges, force internationale humanitaire de réaction rapide, pourra préfigurer cette force d’intervention. Ainsi, les Nations Unies pourront-elles compter sur des pôles décentralisés, disposant de ressources préalablement identifiées et d’équipes entraînées à intervenir en coopération (3).

Cette aide doit être supranationale basée sur les différents continents, avec des moyens militaires et capable de se mobiliser le plus rapidement possible. Il n’existe nul autre moyen de sauver dans l’urgence un maximum de vies.

(1) The OFDA/CRED International Disaster database Université Catholique de Louvain 06/2009

(2) Responsabilité contre souveraineté, le Monde, 14 Mai 2008.

(3) Casques rouges : www.casques-rouges.org

Patrick Aeberhard, professeur associé Université Paris 8, ancien président de Médecins du monde.

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