Collaboration entre ONG confessionnelles et agences de développement

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Analyses croisées de Jean-Bernard Véron de l’Agence française de développement (AFD) et d’Anne Héry du Secours Islamique France (SIF).

Traditionnellement, les agences d’aide au développement financent principalement des projets portés par les pouvoirs publics des pays dans lesquels elles interviennent. Néanmoins, ces mêmes agences s’efforcent d’étoffer leur collaboration avec les ONG, y compris  confessionnelles. A ce titre, l’AFD a noué des partenariats avec plusieurs d’entre elles, dont le CCFD, le Secours Catholique et, tout dernièrement, le Secours Islamique de France, au motif que la prise en compte d’une dimension confessionnelle et, partant, la collaboration avec des acteurs qui s’en réclament lui permettent de mieux adapter ses projets au contexte local.

A titre d’exemple et pour ce qui est des pays africains de la bande sahélo-soudanienne, tels que le Sénégal, le Mali, le Niger ou le Tchad, tous pays où la religion et, plus généralement, la culture musulmanes sont dominantes, les avantages qu’elle y voit ont une double origine.

Il s’agit d’une part de la médiocre efficacité du secteur public dans ces pays en termes de délivrance de services aux populations, tels que la santé, l’éducation ou l’accès à l’eau. Ce dont il résulte que le relais est partiellement pris par des acteurs de la société civile, qui se sont multipliés avec les ouvertures démocratiques du début des années 1990. Donc, pour une agence d’aide, vouloir contribuer à l’amélioration de ces services suppose de travailler également avec ces associations.

Le respect de valeurs

Or, les associations en question sont modelées par la culture dans laquelle elles s’enracinent et qui leur donne leur dimension identitaire. De ce fait, les actions qu’elles mènent sont assez naturellement en cohérence avec les valeurs morales et culturelles des sociétés où elles interviennent.

Ces valeurs sont principalement, pour la région qui nous intéresse ici, celles de l’Islam et elles mettent l’accent, par exemple, sur la solidarité et la charité (la zakat). Elles fournissent une des clés de compréhension des sociétés concernées et, pour les associations qui s’y réfèrent, un vecteur privilégié d’acceptabilité par les populations au contact desquelles elles opèrent.

Pour une agence d’aide au développement l’intérêt d’une collaboration avec ces associations est alors de deux ordres.

Il s’agit d’abord de comprendre et d’écouter. Comprendre comment fonctionnent ces sociétés, en évitant de plaquer des modèles importés des pays du Nord.  Ecouter, afin non seulement de cerner la demande des populations, mais également de connaître la manière dont ces dernières appréhendent les problèmes à résoudre, et, ainsi, de faire le tri entre les solutions acceptables et celles qui ne le sont pas. Cette précaution est cruciale dans certains domaines, tels que le contrôle des naissances ou la scolarisation des filles. Or les associations confessionnelles, en symbiose culturelle avec les populations, sont potentiellement d’excellents outils d’analyse du contexte social.

Il convient ensuite d’agir. De ce point de vue, ces associations confessionnelles bénéficient d’un capital spécifique, qui est une vraie valeur ajoutée dans la mise en œuvre des fonds de l’aide qui ne transitent pas par le secteur public : elles ont naturellement l’oreille et la confiance des populations ; elles ouvrent des territoires culturels, au sens le plus général du terme, dont l’accès n’est pas évident pour un acteur venu du Nord ; elles produisent du lien social qui peut être utile, par exemple, dans la création d’une association d’usagers afin de gérer et d’entretenir un équipement ; enfin, elles sont un excellent vecteur de communication pour faire passer les messages indispensables à la réussite d’un projet.

Deux exemples pour illustrer ces propos…

Le premier est la lutte contre le VIH/Sida au Mali. Dans le cadre de sa stratégie Mali, l’agence d’aide américaine USAID a mis un fort accent sur la lutte contre ce fléau. Or, c’est là un sujet culturellement délicat pour une société islamique. L’USAID a donc fait transiter la communication accompagnant cette opération par diverses associations confessionnelles, ce qui a incontestablement accru l’efficacité de ce programme. Il est intéressant de noter que, pour une campagne de vaccination des enfants au Niger, l’OMS en a fait de même.

Le second exemple concerne l’AFD.  Celle-ci finance, depuis maintenant une quinzaine d’années, des programmes d’hydraulique pastorale au Tchad. Il faut savoir que ce pays possède un troupeau qui compte plusieurs millions de têtes, troupeau pour l’essentiel transhumant eu égard aux conditions climatiques. Donc ce troupeau se déplace dans l’espace du nord au sud du pays, parfois sur un millier de kilomètres, les vaches suivant l’herbe qui elle-même suit les pluies.

Il est évident que lorsque cet immense troupeau pénètre dans les régions agricoles du sud, cela engendre des heurts, parfois violents, avec les communautés de paysans sédentaires, parce que les vaches divaguent et dégradent les cultures et du fait de la concurrence entre les hommes et les animaux pour l’accès à l’eau.

L’AFD a donc financé des programmes de points d’eau, sous forme de puits, de forages ou de mares sur-creusées, qui permettent de diluer le troupeau dans l’espace et de retarder sa descente vers les terres agricoles du sud après la période des moissons. Chacun de ces programmes comprend en outre une composante de gestion de conflits entre les agriculteurs et éleveurs, dans lesquelles les associations confessionnelles tiennent une place importante. Aujourd’hui, tous reconnaissent que ces programmes ont été des succès, y compris à l’aune de la réduction du nombre de morts d’hommes.

Jean-Bernard Véron (AFD)

 

Le point de vue du Secours Islamique France

Les partenariats noués par l’Agence française de développement avec différentes associations confessionnelles se fondent sur une volonté de mieux adapter les projets au contexte local. On peut dire que d’une manière générale, la motivation de l’AFD à travailler avec des ONG, qu’elles soient ou non confessionnelles réside essentiellement dans la volonté de travailler au plus près de la société civile des pays concernés.

L’idée que les ONG confessionnelles seraient en plus grande proximité encore avec les communautés a fait l’objet d’une réflexion de la part de l’AFD, réflexion qui a d’ailleurs été conduite conjointement avec le Secours Islamique France en novembre dernier lors d’un séminaire axé sur des études de cas en Afrique et au Moyen-Orient.[i]

Ces études de cas ont effectivement montré combien la dimension islamique d’une ONG comme le SIF pouvait faciliter certaines interventions, notamment du fait d’un préjugé favorable chez la population musulmane. La maitrise de certains des codes de la communauté, l’utilisation de références communes, notamment religieuses peuvent permettre d’aborder des sujets tabous, ou de battre en brèche des pratiques traditionnelles néfastes et de bâtir un lien de confiance plus durable avec les populations, qui ne craignent plus que leurs habitudes culturelles soient détournées.

Cependant, ces exemples ont aussi montré que cette capacité à établir des liens de confiance ne se limitait pas aux seules communautés musulmanes et que ça n’était pas seulement la dimension confessionnelle islamique qui était un atout, mais la capacité à intégrer les différences interculturelles et à ainsi veiller à apaiser les tensions entre les communautés.

Ainsi, ne voir dans ces acteurs dits confessionnels qu’un outil pour accéder à des communautés partageant une même religion, et dont on déduirait qu’ils partagent une même culture serait réducteur. D’autant que le terme « confessionnel » lui-même est à manier avec précaution, car il regroupe des acteurs pour qui la dimension religieuse n’intervient pas du tout au même degré ni de la même façon, que ça soit dans les finalités de l’action, ses modalités, l’origine des fonds,  le type de bénéficiaires, les partenariats noués.

Quelle que soit la religion à laquelle elles se réfèrent, les ONG confessionnelles du Nord sont avant tout ancrées dans une culture du Nord. En l’occurrence, la culture dans laquelle s’enracine le SIF est la culture française. L’organisation s’inspire des méthodes et de l’expérience de l’humanitaire occidentale. Les principes religieux islamiques sur lesquels elle se fonde, rejoignent les principes universels de solidarité et de l’action humanitaire. Or, cet universel doit s’incarner dans une culture donnée car au-delà des fondements religieux, un geste humanitaire peut être considéré comme digne dans une culture et mal perçu dans une autre.

Cette nécessité d’intégrer cette dimension culturelle dans la mise en application des principes apporte une expérience spécifique de l’approche interculturelle qui est certainement un atout dans la compréhension et le lien avec les communautés locales.

A l’instar des sociétés européennes qui sont riches d’identités multiples, la scène de la solidarité internationale est amenée à composer avec des acteurs issus d’horizons culturels pluriels. Confessionnels ou non, ils sont l’émanation de la solidarité d’une partie de la société française à l’égard du Sud. Ils participent de la diversité des acteurs, richesse de l’action de solidarité et garant de l’acceptabilité de cette solidarité par les sociétés civiles locales.

Anne Héry (SIF)

[I] Ce séminaire de réflexion, co-organisé par l’Agence Française de Développement et le Secours Islamique France, s’est tenu le 25 novembre 2010 sur le thème « Quelle compréhension de la diversité culturelle et religieuse par les acteurs de l’aide ? Regards croisés sur les pratiques de l’AFD et du SIF au Tchad et à Gaza »