Dossier Moyen-Orient 9 – Turquie : changement de cap ?

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Introduction du Dossier
Couverture de Moyen-Orient (janv-fev-mars)

Le 14 décembre 2010, les ministres des Affaires étrangères des 27 États membres de l’Union européenne (UE) ont refusé d’ouvrir un nouveau chapitre dans le cadre des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE. Candidate reconnue depuis bientôt onze ans, le pays se voit reprocher de ne pas en faire assez ou assez vite par les 27. Pourtant, depuis l’accession au pouvoir des islamistes modérés du Parti de la justice et du développement (AKP) en 2002, la Turquie connaît de profondes évolutions en matière de démocratisation et commence par conséquent à considérer l’attitude de Bruxelles à son égard trop négative et à reconsidérer sa politique étrangère en direction du Moyen-Orient.

Alors que des élections législatives seront organisées en juin 2011, le dossier du présent numéro se propose de dresser un bilan politique et économique de la Turquie afin de saisir les dynamiques en cours tant vis-à-vis de l’Europe que du Moyen-Orient, espace géographique et historique auquel elle appartient. Il analyse non seulement la politique étrangère du gouvernement de l’AKP, le renouveau de ses relations avec ses voisins moyen-orientaux, où Ankara est de plus en plus proactif, mais passe également au crible son rapport à la laïcité. Il traite enfin de la société civile turque sortie de sa torpeur au profit du vent de démocratisation qui souffle dans le pays depuis une décennie et de la situation des Kurdes, principale minorité du pays, tend à se normaliser.

Extrait : La Pax ottomana
Une politique en direction du Moyen-Orient et de l’Europe ?

Par Aziz Enhaili, Spécialiste du Moyen-Orient

 

L’affaiblissement de l’autorité américaine au Moyen-Orient a suscité une campagne de charme assez efficace de la part de la République islamique d’Iran en direction des peuples musulmans de la région, et également le « grand retour » de la Turquie sur la scène régionale avec le déploiement de sa Pax ottomana. Un levier destiné à la fois à neutraliser la concurrence iranienne et à augmenter ses chances d’adhérer à l’Union européenne.

 

La Pax ottomana (« paix ottomane ») recouvre les initiatives menées par la Turquie, en particulier au cours des années 2000, dans son ancienne zone d’influence impériale (Moyen-Orient, Caucase, Balkans), et au-delà, en vue de la « pacifier ». Il ne s’agit pas de nostalgie ou de projet voulant redonner vie à l’ancien Empire ottoman, mais plutôt d’un programme géopolitique cohérent et réaliste au service de l’intérêt national d’une Turquie consciente de son nouveau poids économique. Elle traduit également sa détermination à jouer un rôle politique de leader au Moyen-Orient. Des éléments qui montrent un changement de paradigme pour la politique étrangère turque dans cette région.

 

La Pax ottomana au service de l’intérêt national turc

Comme l’héritage islamique était tenu responsable du retard enregistré en terre d’islam vis-à-vis de l’Occident, Mustafa Kemal (1923-1938), fondateur de la République turque, a privilégié l’occidentalisation comme levier de modernisation de son pays. Ankara a ainsi adopté plusieurs mesures de rupture avec les traditions islamiques, dont l’abolition du califat en 1924, l’adoption de l’alphabet latin pour écrire le turc, la reconnaissance en 1949 d’Israël, l’adhésion à l’OTAN (Organisation du traité de l’Atlantique nord) en 1952 et au Pacte de Bagdad (une alliance pro-occidentale hostile au nationalisme arabe) en 1955. Sans oublier les démarches encore vaines en vue d’adhérer à l’Union européenne (UE) et ses votes à l’ONU en faveur des intérêts occidentaux. Ces initiatives ont cultivé dans le monde islamique l’image d’une Turquie occidentale qui a tourné le dos à son environnement civilisationnel « naturel ».

La signature en 1996 d’un accord de partenariat stratégique avec Israël, permettant une coopération militaire et un transfert de technologie et de renseignement, a encore renforcé cette représentation.

Pour dépasser cette image, Ankara doit donc rassurer son nouveau public cible (2). La fin de la guerre froide a « libéré » au Moyen-Orient plusieurs conflits, notamment ethniques, jusqu’alors contenus. Même si cette nouvelle dynamique est contraire à l’intérêt national turc, il a fallu attendre l’arrivée au pouvoir du Parti justice et développement (AKP) pour que l’establishment turc de politique étrangère et de défense change de paradigme et prenne acte des implications de ce changement. Un réalignement au service, entre autres, des milieux d’affaires qui va de pair avec l’approfondissement de la démocratisation des institutions politiques turques.

Partant du principe que le premier intérêt national turc consiste à avoir la paix à domicile et chez ses voisins, l’idée de l’actuel ministre des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, du « zéro problème avec les voisins de la Turquie » devient le cadre rationnel et pragmatique de la politique étrangère d’Ankara. Comme celui-ci l’a décrit en 2001 dans son ouvrage Profondeur stratégique : la Turquie sur la scène internationale, la nouvelle politique étrangère ressemble à l’Ostpolitik allemande des années 1960 (3). Conformément à cette politique de bon voisinage, la Turquie prône le rapprochement et la détente, y compris avec ses « ennemis » d’hier.
Cette diplomatie proactive vise à résoudre tous les problèmes de sécurité dans la région, et en prônant le recours au dialogue politique entre les différents acteurs, elle souhaite favoriser l’entreprise turque de « pacification » de son environnement régional.

L’intégralité du dossier dans Moyen-Orient 9

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