En Centrafrique, qui est l’ennemi ?

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Au Mali, la situation était claire. Il y avait – pour simplifier, les gentils et les méchants. La France est intervenue pour stopper net dans sa progression vers le Sud et vers la capitale Bamako, une colonne de plusieurs centaines de djihadistes, des dizaines de pick-up Toyota, très bien armés.

La suite on la connait : Aqmi et ses alliés locaux se sont installés dans les grandes villes septentrionales maliennes, Kidal, Gao et Tombouctou. Ils ont appliqué la charia dans ses préceptes les plus inhumains, coupant chevilles et mains, mais n’ont pas gagné les cœurs.

La résistance fut celle notamment de cette jeunesse malienne… Pensons à cette adolescente qui a gravé sur son petit bureau d’écolière « j’aime ce garçon… ». Il fut, ici – un temps, interdit d’aimer. Et d’aimer son prochain. Le mot « aimer » était remplacé par « terroriser ». Il fallait terroriser son prochain.

Le Mali n’est donc pas la Centrafrique. Là, dans ce « ventre mou » de l’Afrique, la situation manque terriblement de clarté. Et en dehors du fait que Paris se retrouve en pointe dans deux contextes de guerre en si peu de temps sur le continent africain, la comparaison s’arrête là.

Certes, on pourrait évoquer longuement le retour fracassant de la France en Afrique… Et cela au moment même où les Affaires étrangères et la Défense redistribuent leurs cartes sur le continent, missions diplomatiques et bases militaires,  et où des grognements se font entendre au sein de la Grande muette parce-que repenser cette armée dans ces nouvelles missions – qui sont celles d’aujourd’hui déjà, est une saignée financière et humaine… Le temps des forces d’action rapide est là, sous nos yeux. Et celui du renseignement. En un mot : la lutte contre le terrorisme.

Mais que dire de cette Centrafrique que nous connaissons tous ? De Bokassa aux rebelles de la Séléka, en passant par la barbichette d’un Patassé… De l’empereur couronné par la France de Giscard d’Estaing à cette France volontaire de François Hollande ? Volontaire pour prévenir un génocide… Le mot a été lâché. A plusieurs reprises.
Puis abandonné comme s’il faisait peur ou comme si la com’ avait suffisamment « donné » et qu’il était inutile d’en rajouter dans la préparation des opinions publiques. « Au bord du génocide » a déclaré Laurent Fabius en écho au « pré-génocide » lancé par la Maison blanche.

Que dire, nous qui connaissons ce pays, son histoire et qui l’aimons ? Oui, aujourd’hui il faut intervenir. François Hollande a raison de dépêcher là-bas des renforts pour une montée en puissance à 1200 hommes (ils sont en route), avec armes et bagages, en appui aux troupes africaines, car tel sera le canevas.

France-Afrique… Une feuille de route qui se dessine pour les années à venir, loin de la Françafrique…
Maintenant : oui, la désintégration de la RCA était programmée… Bokassa, Patassé, Bozizé, et le chaos d’aujourd’hui. Historiquement l’Etat centrafricain se résumait à Bangui. Ce n’est même plus le cas. Et historiquement Paris est en partie responsable de ce chaos.

Mais là n’est pas le propos. D’ailleurs inutile puisque qu’aujourd’hui il faut tout simplement sauver des vies, des gens, des familles entières, de toutes confessions.  François Hollande n’est pas responsable de ce passé, pas plus que nous autres. Clairvoyants ou pas. Pas plus que ce journaliste radio dont on taira le nom ici qui commentait en direct avec fougue et passion les premiers pas de l’empereur Bokassa.

Maintenant : oui, je veux bien croire que derrière cette intervention militaire de la France l’on puisse trouver quelques arrières pensées et avec l’ex ministre Bruno Le Maire (UMP) dire « ça va être coûteux ». Coûteux ? Le vain mot. Nous n’avons que trop traîné pour aider les Centrafricains. Un confrère par ailleurs respectable (mais qui refusait tout reportage dans ce pays) avait cette formule : «  la RCA, c’est le trou du cul du monde ! ».

Certes… Mais aujourd’hui la France va devoir se salir les mains pour remettre de l’ordre et sécuriser Bangui et les principales villes du pays comme Bossangoa. Maintenant : au moment où nous écrivons et/ou au moment où nous publions, les Centrafricains ont peur d’eux même. Nous les connaissons, nous connaissons Bangui, ses quartiers, ses maisons, et les villes si lointaines de l’intérieur. La terreur gagne et mobilise. Les chrétiens ou les anti-Séléka d’un côté, de l’autre les Centrafricains musulmans associés ou supposés associés aux rebelles.

Pré-génocide ? Oui. Conflit inter-religieux ? Oui. C’est cette spirale de la peur/terreur qui valide cette notion de pré-génocide. Pour faire simple : nous sommes dedans. Déjà. L’armée française devra déployer une grande intelligence dans ce contexte afin d’éviter des représailles anti-Séléka (anti-musulmans, perçu ou compris comme tel). Des mots en Sango sont ici et là d’ores et déjà entendus, ils disent « vengeance ».

Les acteurs humanitaires devront se frayer un chemin dans ce chaos. Plus utiles que jamais.  Sans être « embedded »…

Jean-Jacques Louarn

Jean-Jacques Louarn

Jean-Jacques Louarn est journaliste à RFI.