Immigration : Frontex ne fait plus la «Une» au Sénégal

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Par Marie Casadebaig… En septembre 2006, le Sénégal a rejoint le dispositif Frontex, la mission européenne de lutte contre l’immigration clandestine. Aujourd’hui, les naufrages de pirogue se font de plus en plus rares au départ des côtes sénégalaises… les reportages aussi.

Depuis un peu plus de 3 ans, des vedettes de la marine sénégalaise sillonnent les côtes du Sénégal, épaulées par des avions de surveillance italiens et des navires espagnols plus  au large. Cette barrière militaire en pleine mer, pour stopper le départ vers l’Europe d’embarcations clandestines, a été lancée à grand renfort de communication par le ministère de l’Intérieur. »  Une communication à  « outrance » se souvient Babacar Sall de la radio privée RFM, qui fait partie du groupe de presse du chanteur Youssou Ndour.

« Comme beaucoup de journalistes, j’ai pu monter dans un hélicoptère de la gendarmerie pour assister à une patrouille ». Les bilans d’étape sont très réguliers. Tous les mois, et même toutes les semaines, lors du lancement de la mission, les autorités sénégalaises relayaient les « prises » de Frontex.

L’année qui suit, 2.700 clandestins sont interceptés au large du Sénégal. « Nous étions très sollicités au début, raconte Oumar Gnuingue, le rédacteur en chef de Walf  TV, la télévision du groupe privé Walf. On recevait de nombreuses invitations pour couvrir la visite d’une délégation européenne, pour des déclarations des autorités, des conférences de presse. On a joué le jeu, on a suivi par des reportages. Il faut dire que le contexte était particulier ».

A l’époque, des centaines de candidats au départ tentent chaque jour l’aventure vers l’Europe. L’archipel des Canaries, principale porte d’entrée pour les Africains de l’Ouest, est débordé. Plus de 30.000 clandestins débarquent sur ses côtes en 2006. « Nous faisions des articles quasiment tous les jours sur des naufrages, raconte Abou Aziz Seck, chef du desk du journal Le Populaire, qui se présente comme un organe d’opposition. Le gouvernement devait prendre ses responsabilités face à cette hécatombe ». C’est ainsi que le journaliste a présenté à l’automne 2006 l’accord signé entre Dakar et l’Union européenne : une réponse nécessaire à un drame insupportable.

Abou Aziz Seck reconnaît aujourd’hui que Frontex n’était pas bien vu de la population sénégalaise car, selon lui, le dispositif n’était pas bien compris et la rumeur assurait que l’accord ne profitait qu’à l’Union européenne… Une Europe qui entrave les Sénégalais dans leur déplacement. « Notre travail a donc été d’expliquer et de sensibiliser la population face aux dangers de la mer, explique le journaliste du Populaire. Je me rappelle d’un reportage sur des jeunes gens ramenés au port de Dakar par une vedette de Frontex. Ils ont pu me raconter leurs conditions de voyage, épouvantables. Ce qui m’a marqué c’est le nombre de grigris au fond de la pirogue. Les passeurs avaient assurés à ces jeunes qu’ils les sauveraient de la noyade. Je crois que ce genre de sujet suffit à faire comprendre l’intérêt d’un tel dispositif ».

Plus critique, Bacacar Sall de RFM doute de l’efficacité des moyens mis en œuvre pour lutter contre les départs clandestins. Et n’hésite pas à l’exprimer sur les ondes de sa radio : « Pensez-vous que quelques vedettes et un avion permettent de quadriller des centaines de kilomètres de côtes ? Les moyens ne sont pas à la hauteur des ambitions ». Sur Walf  TV, les critiques fusent aussi mais ce sont les téléspectateurs qui les expriment lors d’émissions interactives ou de libre antenne.

« Beaucoup disaient que le dispositif ne suffirait pas à endiguer le phénomène, précise Oumar Gningue. D’autres ne comprenaient pas comment des Sénégalais pouvaient empêcher d’autres Sénégalais de vivre leurs rêves. En tant que journaliste, il ne nous appartient pas de juger. Nous n’avons fait que notre travail, nous nous sommes cantonnés à couvrir ce qu’il se passait ».

 

Frontex a disparu des colonnes des journaux

« Je ne me souviens de plus la dernière fois que j’ai lu le mot Frontex dans un journal » indique Mamadou Wane de l’Observateur. Un peu plus de 3 ans après sa mise en place, Frontex a quasiment disparu du paysage médiatique. « Le dispositif n’a pas fait longtemps la « Une » de notre journal, précise-t-il. Ce n’était pas un sujet accrocheur et les interpellations sont devenues « routinières ».

Les bilans d’étape se font de plus en plus rares et les départs de moins en moins nombreux. Frontex communique très peu depuis plus d’un an. Selon les derniers chiffres officiels du dispositif, aucune embarcation au départ du Sénégal n’a été enregistrée depuis janvier 2009. « Les gens ne s’intéressent pas aux trains qui arrivent à l’heure, ironise Mamadou Wane. On ne fait des sujets sur l’immigration clandestine que lorsqu’il y a une actualité comme un accident, mais c’est rare aujourd’hui. »

« Personnellement, je ne sais pas où Frontex en est, je ne sais même pas si ça continue, avoue Babacar Sall de RFM. Et plus largement, on parle de l’immigration clandestine quand on a des infos sur un naufrage. Ces informations nous viennent de médias étrangers, lorsqu’une pirogue est arrivée en Espagne ou en Italie. Mais c’est très difficile de vérifier les faits avec les autorités sénégalaises. Elles affirment que les embarcations sont parties de Guinée-Bissau ou de Mauritanie mais nous savons très bien qu’il y a encore des départs depuis le Sénégal. »

Sur Walf  TV aussi, les reportages sur l’immigration clandestine ont disparu de l’écran mais le thème, lui, est omniprésent. « La question du départ, de quitter le Sénégal transpire dans tous les autres chapitres de notre actualité », explique Oumar Gningue. Babacar Sall confirme : « on ne peut pas parler d’éducation, d’économie ou encore de médecine, sans que très souvent nos interlocuteurs fassent allusion à leur envie de partir, de s’installer en Europe et au Canada ».

Le journaliste de RFM évoque la fuite des cerveaux, le désir des jeunes de faire leurs études à l’étranger ou tout simplement de fuir la pauvreté et le manque de perspective. « Lorsqu’on interroge les membres de notre gouvernement sur leur politique en direction des jeunes, c’est promesses sur promesses enrobées de mensonges, alors forcément… »

Le rôle des médias sénégalais dans la sensibilisation
des candidats au départ

La prolongation du dispositif  Frontex pour un an n’a eu que très peu d’écho dans les médias sénégalais. Le journal Le Soleil, proche du gouvernement, par exemple, s’est contenté de publier une dépêche de l’Agence France Presse (AFP), pour mentionner la signature de l’accord.

« Je ne suis pas sûr que Frontex explique, à lui tout seul, la quasi-disparition des départs de pirogues, commente Babacar Sall de RFM. La presse y est pour beaucoup ». Le sujet était en effet très régulièrement traité par les journalistes en 2006. Le lancement de Frontex, en septembre de cette année-là, a donné l’occasion aux médias de revenir sur le drame de l’immigration clandestine, à travers les cérémonies et communications officielles mais aussi à travers des reportages de terrain, à bord de vedette de la marine ou sur les plages de départ.

« Nos auditeurs ont été très choqués des témoignages que l’on a recueilli à l’arrivée des avions de rapatriement en provenance d’Espagne, poursuit Babacar Sall. Les jeunes sénégélais étaient ramenés au pays avec seulement une cannette et un sandwich en poche ». Les procès ont eu également un grand retentissement. « Nous continuons à couvrir les audiences. Ces jeunes interceptés en mer ou des passeurs sont obligés de s’expliquer devant la justice, raconte Abdou Aziz Seck du Populaire. Les candidats au départ sont généralement condamnés à de la prison avec sursis. »  « Les photos, les vidéos, les procès ont participé à briser l’envie de partir par pirogue, résume Mamadou Wane de l’Observateur.

Des spécialistes sont aussi intervenus dans les médias et un véritable débat s’est instauré dans la société sénégalaise. » Aujourd’hui, le thème de l’immigration clandestine a déserté les colonnes de la presse écrite. Le sujet n’est plus abordé que dans certains programmes de la télévision et de la radio. Trois chaînes – la télévision publique RTS, 2S TV et Walf TV, y consacrent une émission. Les animateurs donnent la parole aux candidats au départ, à ceux qui sont revenus et enfin à ceux qui aimeraient revenir…

 

Marie Casadebaig est journaliste indépendante