Journalistes érythréens et somaliens : la lente saignée

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En même temps que les journalistes érythréens ont fui, s’échappent ou, pour la plupart, chercheront encore à prendre la route de l’exil, les reporters somaliens qui ne sont pas tombés sous les balles des insurgés islamistes quittent eux aussi, un à un, leur pays ravagé. Constat catastrophique établi par Reporters sans frontières au cours des années 2000. La lente saignée…

En octobre 2008, RSF a envoyé un représentant aux frontières de la Somalie et de l’Erythrée pour rencontrer les autorités locales, les organisations d’aide aux immigrants et plusieurs fugitifs de ces deux pays en déliquescence. Consciente des difficultés qui attendent tous les réfugiés une fois les frontières de leur pays natal franchies, elle a souhaité mettre en place ou soutenir les initiatives de ces professionnels des médias qui tentent de refaire leur vie en Afrique, à proximité de leur patrie d’origine, dans une région pourtant instable et hostile à la liberté de la presse.

Djibouti, Ethiopie, Soudan : point de sortie des Erythréens

En plein jour, sous la chaleur écrasante du 10 juin 2008, les forces armées érythréennes ont ouvert le feu en direction des lignes de l’armée de la République de Djibouti. Les unités érythréennes suscitaient depuis des mois l’inquiétude des services de renseignements occidentaux.

Malgré les dénégations d’Asmara, celles-ci étaient observées creusant des tranchées en plein désert, sans raison évidente, le long de la frontière nord de Djibouti. L’armée de l’insaisissable dictateur Issaias Afeworki s’installait manifestement à portée de fusil du Ras Doumeira, amer stratégique surgissant à quelques encablures de la côte, à l’entrée du Bab-el-Mandeb, la « Porte des larmes ».

Ce goulet mythique marque le passage dans la mer Rouge. C’est là que débouche l’autoroute du pétrole transitant entre le canal de Suez et le golfe d’Aden. Mais ce jour-là, les cibles des soldats érythréens n’étaient pas les positions djiboutiennes, enfouies dans la rocaille brûlante, à quelques dizaines de mètres, à portée de voix des lignes de sacs de sable. Les officiers érythréens ont donné l’ordre d’ouvrir le feu sur certains de leurs propres soldats qui tentaient de déserter. Peu avant midi, quelques-unes des recrues érythréennes avaient en effet choisi d’enjamber les protections rudimentaires de cette armée dans laquelle, pour la plupart, ils avaient été enrôlés de force et de passer de l’autre côté, à Djibouti, pour refaire leur vie.

« Après avoir creusé des positions et tiré en notre direction, l’Erythrée a commencé à nous accuser de faciliter son invasion par les troupes éthiopiennes et américaines. Il s’agit de pure paranoïa. Un ultimatum a été lancé pour 18 heures et c’est ainsi que la guerre a commencé », a expliqué à Reporters sans frontières, quelques mois après les affrontements, le secrétaire général de la présidence djiboutienne, Ismaïl Hussein Tani.

Au terme de quelques jours d’accrochages, une mission d’enquête dépêchée par l’ONU a dénombré trente-cinq morts et plusieurs dizaines de blessés. Les enquêteurs des Nations unies n’ont pas eu accès au côté érythréen de la ligne de front.

Issaias Afeworki et son gouvernement leur ont refusé l’accès à leur territoire, allant jusqu’à nier la réalité des coups de feu échangés entre leur armée et les forces de sécurité djiboutiennes. Pour les autorités d’Asmara, l’incident meurtrier de juin 2008 était un montage, prétendument inventé par la propagande de ses ennemis, l’Ethiopie et la CIA, dans le but de renverser leur gouvernement.

Cet incident est révélateur de la dangerosité d’une armée commandée par un chef d’Etat imprévisible et paranoïaque, ou à tout le moins incompréhensible du point de vue de la diplomatie internationale, dans une région aussi volatile que la Corne de l’Afrique. Mais il trahit également le délitement de la société érythréenne et le désarroi de la population, plus encline à fuir la prison à ciel ouvert du président Issaias qu’à accomplir un devoir patriotique auquel beaucoup d’Erythréens ne croient plus.

« Les instructions que nous avons données à nos unités frontalières étaient claires. Il faut accueillir les déserteurs et appliquer la règle du non-retour. Pour les déserteurs renvoyés en Erythrée, c’est l’élimination systématique », a affirmé Ismaïl Hussein Tani au représentant de Reporters sans frontières qu’il a reçu en octobre 2008. La trentaine de déserteurs érythréens a, de fait, été confiés au Comité international de la Croix-Rouge (CICR). On ignore en revanche le sort réservé aux soldats djiboutiens faits prisonniers par l’Erythrée, Asmara refusant toute collaboration avec la Croix-Rouge ou les organisations humanitaires internationales.

L’Erythrée d’Issaias Afeworki est donc un étouffoir, un bagne et un cauchemar quotidien pour nombre de ses citoyens, qui choisissent d’abandonner leur patrie, malgré les trente ans de guérilla héroïque qu’il a fallu pour se libérer du joug éthiopien et qui a coûté si cher aux familles.

Depuis le 18 septembre 2001, l’aile réformatrice du parti unique croupit dans des geôles secrètes disséminées dans les montagnes et les déserts du pays, la presse privée est interdite et ses principaux animateurs agonisent en cellule, sans contact avec l’extérieur. Parmi les fugitifs et les exilés, de nombreux journalistes érythréens sont parvenus à fuir une bureaucratie ubuesque, la prison ou l’enrôlement de force dans l’armée. D’autres ont fui avant les grandes rafles qui ont débuté en 2001. D’autres encore profitent de leur discrétion au sein de l’appareil de propagande du parti-Etat pour, à la moindre occasion, faire défection à l’étranger.

Les journalistes ne sont néanmoins qu’un épiphénomène dans un océan de détresse. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) recense chaque mois environ un millier de passages clandestins de la frontière de l’Erythrée par des hommes, de femmes et des enfants en quête d’une délivrance sans contour précis. A Addis-Abéba, l’agence onusienne enregistre environ plusieurs centaines de nouveaux réfugiés chaque mois, en provenance du « frère ennemi » qui fut autrefois la façade maritime de l’Ethiopie.

Du côté du Soudan, dont la frontière est plus poreuse et les chemins mieux connus des passeurs, le chiffre est un peu supérieur. La communauté érythréenne y est forte d’environ 200.000 individus, parfois installés à Kassala ou Khartoum depuis plusieurs années. Dans ces deux grands pays frontaliers, le délai d’attente pour une « relocalisation » (ressettlement) dans un pays tiers garantissant une protection et un statut est d’environ deux ans.

De son côté, Djibouti a recensé entre 200 et 300 Erythréens sur son territoire, qui sert aux quelques fugitifs transitant par ce petit morceau de désert ensommeillé au bord de l’eau de tremplin vers d’autres destinations où se trouvent des compatriotes, en Europe ou dans le Golfe persique, dont les rivages sont visibles de l’autre côté de la trentaine de kilomètres qui séparent l’Afrique du Yémen. Peu à peu, à mesure que les années passent, l’Erythrée se vide. Sur une population de quatre millions d’individus environ, près du tiers se trouve en diaspora.

Après dix-huit mois passés dans un container en métal, un type de cellule collective fréquemment utilisée dans les prisons érythréennes, Aklilu Solomon est ainsi parvenu à franchir la frontière ultra-surveillée de l’Ethiopie, une nuit d’août 2006.

L’ancien correspondant à Asmara du service en tigrinya de la radio publique américaine Voice of America (VOA) a été installé dans le grand camp de Shimelba, dans la région du Tigré, à quelques dizaines de kilomètres de son pays natal qui l’a tant maltraité.

Rencontré par le correspondant en Ethiopie de Reporters sans frontières en novembre 2008, le journaliste a raconté ses mois de calvaire entre les mains de l’armée érythréenne et l’interminable attente pour une hypothétique « relocalisation » dans un pays tiers. Géré par un gouvernement éthiopien toujours méfiant envers des fugitifs parmi lesquels, estime-t-il, pourraient se cacher des agents d’Asmara, le camp de Shimelba est une petite cité érythréenne en plein désert, où la pauvreté, la maladie et le désespoir sont le lot quotidien des réfugiés.

Selon la délégation locale de l’UNHCR, rencontrée par Reporters sans frontières à Addis-Abéba, 500 nouveaux réfugiés parviennent chaque mois à franchir, vivants, la frontière. Ces derniers manquent de tout : nourriture, soins, éducation… et avenir, confient les fonctionnaires onusiens, tout en soulignant que, dans la région, « les Erythréens constituent une priorité pour les programmes de relocalisation ».

Ceux qui échouent dans leur fuite hors du pays sont soit abattus par les gardes-frontière érythréens, soit incarcérés selon le bon vouloir des barons du Front populaire pour la démocratie et la justice (PFDJ, parti unique) dans l’un des camps de travaux forcés qui ceinturent la zone désertique, de l’autre côté du no man’s land frontalier (Cf. Communiqué de presse sur Daniel Kibrom).

Pour la plupart des journalistes érythréens qui sont parvenus à quitter l’enfer totalitaire qu’est devenu leur pays en quelques années, le rêve est de pouvoir un jour rentrer à Asmara et recommencer là où ils ont été contraints d’arrêter.

« J’espère pouvoir retourner en Erythrée un jour », a ainsi raconté un ancien journaliste de la chaîne publique Eri-TV, rencontré en Ethiopie par le représentant de Reporters sans frontières. « Depuis que j’ai été contraint de quitter mon pays, en 1998, je ne parviens pas à m’en éloigner. J’ai vécu en Arabie saoudite et en Ethiopie, mais j’espère que ce n’est que temporaire. » Un autre, récemment enfui et vivant misérablement à Addis-Abéba, confirme : « Le jour où je retournerai à Asmara, je remercierai Dieu et j’embrasserai la terre. Puis je me rendrai au siège de la télévision pour reprendre le travail tel que je le conçois, sans censure et sans propagande. Les machines, les caméras et les salles de montage me manquent. Je sais que les dictateurs ne durent pas et que ce cauchemar finira un jour. »

C’est pour répondre à ce désir de continuer d’œuvrer pour la nation érythréenne que Reporters sans frontières a lancé, en juin 2009, Radio Erena (« Notre Erythrée »), une station indépendante animée par des journalistes en exil à destination de leurs compatriotes de l’intérieur.

Emettant depuis Paris sur le bouquet ArabSat, cette petite radio d’information et de divertissement entend offrir à une population maintenue dans l’intoxication et la surveillance permanente une fenêtre sur le monde extérieur, sans parti pris et sans complaisance pour le gouvernement ou pour l’opposition. Son rédacteur en chef, Biniam Simon, ancien présentateur d’Eri-TV, a fait défection en 2006 pour échapper à l’incarcération systématique des journalistes de la radiotélévision alors soupçonnés de vouloir, comme disent les Erythréens, « abandonner le gouvernement ».

Cette initiative fait partie d’une stratégie de Reporters sans frontières, visant à offrir aux journalistes en exil des salaires plutôt que des bourses d’assistance. Une expérience similaire a été tentée avec des journalistes venus d’un autre pays martyrisé de la Corne de l’Afrique : la Somalie.

Somaliland, Djibouti, Kenya : les portes de la Somalie

Au sud de la petite République de Djibouti commence l’immense territoire somalien. L’Etat autoproclamé du Somaliland, délimité par les frontières de l’ancienne Somalie britannique, ne se trouve qu’à une trentaine de kilomètres au sud de Djibouti-Ville.

Bien qu’il ne soit reconnu par aucun Etat au monde, ce pays fantôme, enclavé entre la région semi-autonome du Puntland et la frontière sud de Djibouti, l’Ethiopie et le golfe d’Aden, est bien structuré et fonctionne sur un modèle démocratique. Il dispose d’un gouvernement, d’un parlement, d’un hymne, d’un drapeau, d’une monnaie et d’une armée. La population parle le Somali et a partagé avec ses frères du sud la même histoire et le même patrimoine jusqu’à la chute du dictateur Siad Barré, en 1991.

Mogadiscio et toutes les régions méridionales ont très vite succombé aux luttes de factions qui ont déchiré le pays au point de l’émietter. Le Somaliland, quant à lui, a immédiatement quitté le giron somalien pour vivre sa vie propre, loin des carnages des milices de Mohamed Farah Aïdid ou Ali Mahdi. Depuis cette époque, tout ce qui est somalien éveille la méfiance dans ce territoire relativement pauvre, mais stable.

Ainsi, à partir de 2007, en pleine vague d’exécutions sommaires des journalistes de Mogadiscio par les tueurs à gage des jihadistes et d’opérations coup de poing des policiers du gouvernement fédéral de transition, appuyés par l’armée éthiopienne, les journalistes de la capitale somalienne ont commencé à fuir une guerre qui devenait intenable pour eux.

Depuis cette année-là, une quinzaine de journalistes éminents ont été liquidés et au moins autant de professeurs, d’intellectuels, de médecins ou de cadres gouvernementaux, accusés de s’être mis à la solde des « ennemis de l’Islam ». Un groupe d’une dizaine de reporters, pour la plupart issus du groupe de presse Shabelle Media Network, a alors pris la route du nord, avec quelques dollars en poche et des passeports qui n’ont guère de valeur dans les aéroports du monde.

Parvenus à Hargeisa, capitale du Somaliland, les journalistes pensaient avoir trouvé une base de repli hospitalière. Mais, apprenant leur présence sur leur territoire, les autorités somalilandaises leur ont très rapidement ordonné de partir, de peur que le conflit entre le énième embryon gouvernemental somalien et les milices al-Shabaab ne contamine leur pays. « Ils nous ont dit que nous devions quitter le Somaliland au plus vite. Alors nous avons repris nos affaires et nous nous sommes dirigés vers le nord, vers Djibouti, sans trop savoir ce qui nous attendait », a raconté un ancien reporter de Radio Shabelle, rencontré par Reporters sans frontières à Djibouti en octobre 2008, sous couvert de l’anonymat.

Un matin, le groupe de journalistes a donc franchi la frontière désertique qui sépare le «territoire des Afars et des Issas» où sont basés plusieurs milliers de soldats occidentaux et le « pays qui n’existe pas » constituant le tiers nord d’une Somalie atomisée. Apprenant leur arrivée, les autorités de Djibouti leur ont fait bon accueil.

Pour Omar Faruk Osman Nur, secrétaire général de l’Union nationale des journalistes somaliens (NUSOJ, principal syndicat de journalistes) et secrétaire exécutif de l’Association des journalistes d’Afrique de l’est (EAJA, fédération régionale des associations de journalistes), leur attitude a été exemplaire. « Mes confrères ont franchi la frontière sans savoir quel sort leur serait réservé », raconte-t-il. « Avec quelques papiers et à peine de quoi acheter à manger, ils ont marché depuis Mogadiscio en quête d’une vie plus sûre. Et le gouvernement de Djibouti, solidaire de ses frères somaliens, les a aidé comme il l’a pu, en leur fournissant un permis de séjour et un petit pécule. »

Ancien journaliste de Mogadiscio qui ne peut plus rentrer dans sa ville natale où sa tête est mise à prix, Omar Faruk Osman Nur a recensé, entre 2007 et 2008, soixante-dix-huit cas de confrères qui ont quitté le pays dans des conditions dramatiques, comme de nombreux réfugiés fuyant la guerre. Certains ont pris la direction du Kenya, où les services de renseignements kenyans, éthiopiens et américains traquent les infiltrés islamistes, au risque d’être arrêtés et détenus au moindre soupçon. Plus couramment, ils sont empêchés de quitter la zone des combats. D’autres ont pris la route du nord, en direction de Djibouti, traversant des zones incertaines et, donc, moins surveillées.

L’ancienne colonie de la « Côte française des Somalis » est du reste constituée pour un quart par des réfugiés des pays avoisinants. Selon le gouvernement, 4000 Somaliens et 2000 Somalilandais vivent sur son territoire, tandis que le flux des réfugiés est d’environ 200 à 250 par mois. Sur une population totale d’à peine plus de 500 000 habitants, dont 300 000 dans la capitale, ces chiffres auraient de quoi effrayer nombre de gouvernements. « Il nous paraît normal de partager la misère.

Tout ce que nous pouvons offrir, c’est la paix. Et c’est déjà beaucoup », explique toutefois le secrétaire général de la présidence de Djibouti. Le gouvernement djiboutien affirme que ses représentants ont plusieurs fois rencontré le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés et plusieurs ambassades occidentales pour plaider la cause des Somaliens. Ismaïl Hussein Tani insiste pour dire que ces derniers, en attendant de trouver une destination pérenne, peuvent « librement s’installer et travailler en ville », mais que « la vie est chère ». « Ils ont besoin de formation et d’éducation. Le risque est de sacrifier une génération », conclut-il.

Le groupe de journalistes somaliens fuyant les combats de Mogadiscio, en sécurité mais oisifs, s’est effectivement installé dans une grande maison de la banlieue de Djibouti-Ville, avec le soutien financier de Reporters sans frontières. Rencontrés par le représentant de l’organisation en octobre 2008, tous étaient à la recherche d’un avenir, tâtonnant ici et là, selon leurs contacts, cherchant à savoir quelle destination leur permettrait de retrouver un emploi, un logement, un revenu. « Ma femme est installée à l’étranger et je cherche un moyen de la rejoindre.

Mais, comme elle se trouve au Yémen, j’ignore si je pourrais trouver un emploi dans ce pays », explique l’un d’eux, tiraillé entre son envie de continuer son travail et son désir de vivre paisiblement. « J’accepterais n’importe quel emploi, pourvu que je reprenne une activité », s’impatiente un autre, dont l’identité est gardée secrète pour des raisons de sécurité. « Bien sûr, j’aimerais reprendre mon métier de journaliste. Mais je ne me fais pas trop d’illusion. Il n’empêche qu’il est insupportable pour nous d’être assis là, à ne rien faire, sans savoir ce que nous allons devenir. »

C’est dans ce climat d’immobilité que Reporters sans frontières, la NUSOJ et l’EAJA ont décidé de mettre sur pied une agence de presse indépendante somalienne, basée à Djibouti, pour remettre au travail quelques-uns de ces journalistes fugitifs. « Ils ont des compétences, une immense envie, une excellente connaissance de leur pays et une expérience unique. Il était logique d’utiliser tous ces atouts, au bénéfice des Somaliens et de ceux qui s’intéressent à ce qui se passe dans le pays », plaide Omar Faruk Osman Nur, qui a supervisé l’installation de ce nouveau média.

Basée à Djibouti, son organisation a convaincu le gouvernement d’autoriser le fonctionnement de l’agence, baptisée Somali Independent News Agency (Somina), dans la grande cité portuaire endormie dans la chaleur. Le Centre de Doha pour la liberté d’information, alors dirigée par Robert Ménard, ancien secrétaire général de Reporters sans frontières, a accepté de financer la première année de fonctionnement de la structure.

C’est ainsi que, le 29 avril 2009, la cérémonie d’inauguration de la Somina s’est déroulée dans le bureau climatisé de l’agence, situé au quatrième étage d’un immeuble moderne du centre-ville de Djibouti.

Employant trois journalistes permanents à la rédaction centrale, un correspondant permanent à Mogadiscio et sept pigistes dans les principales villes somaliennes, cette source d’information neutre sur l’un des pays les plus troublés du monde couvre en temps réel l’actualité quotidienne dans l’ensemble du territoire somalien, dont le Somaliland, en publiant gratuitement des dépêches en somali et en anglais sur son site internet http://www.sominaonline.com et par courrier électronique sur simple demande (info@sominaonline.com).

« Nous sommes très fiers d’avoir permis à nos confrères de reprendre leur travail, malgré l’expérience traumatisante de leur fuite hors de leur pays natal », a confié Omar Faruk Osman Nur, le jour de l’inauguration. « Il s’agit d’une première historique. » Mais cette initiative est fragile et, si les journalistes de la Somina ne parviennent pas à trouver des sources de revenus propres au terme de la première année d’existence de leur agence, ils devront retourner à l’inactivité et, sans doute, à un autre chemin d’exil.

Des pistes pour l’avenir

L’immigration est peut-être un problème pour des gouvernements européens qui répètent à l’envi qu’ils « ne peuvent accueillir toute la misère du monde ». Toute, non. Mais au moins les Vingt-Sept pourraient-ils prendre en compte les situations exceptionnelles de l’Erythrée et de la Somalie. Pourquoi une grande conférence sur l’exceptionnelle émigration des peuples hors de la Corne de l’Afrique, la fuite des cerveaux et des cadres érythréens et somaliens, ne serait-elle pas organisée par l’Union européenne ?

Ce geste serait à la fois humanitaire et politique, puisque la lente saignée de ces deux pays ferait l’objet d’une attention particulière, en prenant pour point de focalisation le sort des hommes et des femmes qui ont choisi, au péril de leur vie et au détriment de leur passé, de fuir des pays invivables.

Non seulement les individus concernés verraient leurs appels à l’aide enfin entendus, mais les gouvernements de leur pays d’origine comprendraient peut-être que leur politique intérieure, leurs dénégations et leurs attitudes autistes ne pose pas un problème qu’à leur population, mais également à l’Union européenne.

Car l’histoire de l’Erythrée et de la Somalie n’est pas que l’histoire de l’Afrique contemporaine. La fuite des populations, et leur fréquent échouage sur les rivages de l’Italie notamment, embarquent les pays européens dans une histoire qui devient de fait collective. Incapable de faire valoir ses vues sur des dictatures africaines qui se drapent dans leur «souveraineté nationale» pour opprimer leurs peuples, l’Europe aurait alors une occasion unique de faire comprendre aux pires des régimes que leur politique totalitaire ne concerne pas qu’eux.

S’agissant de la liberté de la presse et des journalistes, cibles privilégiées des prédateurs de la région, il est absurde de n’aborder le problème que d’un strict point de vue « droits de l’hommiste ». Ce n’est pas seulement le degré de liberté dont bénéficient les populations locales que modifie la fuite des journalistes hors d’Erythrée ou de Somalie.

Le problème n’est pas statistique. C’est surtout l’invraisemblable gâchis organisé par une communauté internationale mal préparée à l’exil rapide d’une population qualifiée qu’elle croit devoir absorber dans une masse informe de « malheureux », alors qu’elle pourrait très bien l’aider à s’organiser depuis l’Afrique, par exemple, pour retrouver un travail, une dignité et un destin.

Les journalistes du tiers-monde ont davantage besoin d’autonomie que d’assistance. C’est aujourd’hui le pari fait par Reporters sans frontières et quelques autres organisations de défense de la liberté de la presse ou des droits de l’homme. Mais ce combat pour une gestion volontariste et humaniste de l’immigration est, pour l’instant, mené dans une solitude qui pourrait à terme devenir paralysante.

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