L’Appel universel du 15 mars 2012

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Manifestation de femmes en libye
Women demonstrate in favor of a no fly zone in front of the Courthouse in Benghazi, Libya. March 2011 © Gratiane De Moustier/IRIN

Un appel, «Révolutions arabes, révolutions des femmes ? 8 mars, 8 femmes», a été lancé par 8 femmes arabes, largement relayé dans la presse en France. La tribune qui suit ne constitue pas une remise en cause de ces personnalités.

Notre souhait, ici, est de pointer des raccourcis et simplifications contenus dans cet appel: nous nous interrogeons sur la surexposition, dans le débat public en France, du monde arabe et plus particulièrement de la religion musulmane dès lors qu’il est question d’oppression des femmes.

Les inégalités dont sont victimes les femmes dans le monde arabe ne sont malheureusement pas spécifiques à cette région ; de même elles ne sont pas inévitablement imputables à sa religion majoritaire. L’Appel du 8 mars, relayé par des médias hexagonaux, semble avoir d’abord été destiné à l’opinion publique française, et lancé dans le contexte politique particulier de l’élection présidentielle avec les provocations que l’on sait. A cet égard, la dénonciation dans cette tribune du 8 mars de faits graves, sans autre forme d’avertissement, nourrit de dangereux stéréotypes sans pour autant soulager les souffrances des femmes. Ne pouvait-on mieux faire ? Nous le croyons, avec conviction, mais cela demandait un peu plus d’efforts. Pour être écouté et entendu par celles et ceux à qui cet Appel était destiné, vraiment. Et pour ne pas conforter certains esprits prompts à une instrumentalisation politique dès lors qu’il est question d’Islam et du monde arabe. (Version anglaise) (Version arabe)

Les premiers signataires citoyens de l’« Appel universel du 15 mars 2012 » sont :

Rony Brauman, ancien président de MSF et Directeur de recherche à la Fondation MSF ; Anne-Marie Laulan, Professeur émérite de sociologie; Céline Bardet, juriste internationale ; Latifa Tayah-Gueneau, responsable de programme, ONG média ; Houda Bouchaib, journaliste ; Chadia Boudarssa, Sociologue de l’humanitaire ; Khadija Mohsen-Finan, Universitaire ; Denis Beauchard, ancien diplomate ; Sébastien Boussois, Chercheur postdoctorant Institut d’Etudes Européennes/ Pôle Bernheim (Université Libre de Bruxelles) et chercheur associé au Centre Jacques Berque (Rabat) ; Yves Gonzalez-Quijano, Maître de Conférences Université Lyon2, traducteur, chercheur à l’IFPO ;  Alice Corbet, anthropologue ;  David Rieff, politologue, écrivain et journaliste ; Jérôme Larché, médecin, acteur de l’humanitaire ; Ali Chibani, chercheur, écrivain et journaliste ; Nassera Butin, psychologue, enseignante ; Joseph Dato, acteur de l’humanitaire ; Jacques Soncin, journaliste ; Fatima Chenaif, magistrate algérienne ; Beatrice Flory, animatrice culturelle ; Jean-Jacques Thibon, Maître de Conférences en langue arabe.

Cet Appel du 15 mars 2012 a été rédigé par Tourya Guaaybess, Universitaire et Jean-Jacques Louarn, journaliste.

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 L’Appel du 15 mars

« Nous avons été surpris, le matin du 8 mars, d’entendre sur France Inter l’actrice Dominique Blanc, annoncée comme un évènement avant son passage à l’antenne, lire un «Appel» emphatique comme aurait pu le faire le Général aux moments les plus graves de l’Histoire : «Nous, femmes Arabes» .

Nous avons été surpris d’entendre cet appel déclamé ici et en français, appel qui ne veut pas voir qu’il y avait sur nos écrans, dans les foules révolutionnaires, femmes et hommes mêlés dans un projet commun, appel qui méconnaît surtout la réalité du « monde arabe », lu encore une fois à travers les lunettes faussées d’un Islam oppresseur. Nous sommes méfiants, à la lecture de l’histoire récente, vis-à-vis d’initiatives catégorielles qui confinent au mieux à une certaine naïveté, au pire à une bienveillante condescendance.

8 femmes, originaires de 5 pays arabes, sont-elles suffisamment représentatives de plus de 150 millions de femmes, vivant dans une vingtaine de pays, pour que leur appel dramatique soit ainsi relayé ? Nous pensons que cet appel de 8 femmes et sa réception médiatique ne peuvent susciter qu’incompréhension, et probablement rejet au sein d’opinions publiques arabes en pleine mutation.

Quitte à lancer des appels, on pourrait s’enhardir et donner des leçons à tous les Etats du monde, la journée de La Femme est universelle : quid des femmes en Chine, en Inde, en Iran ou même en bas de chez nous, où tous les jours et demi une femme meurt sous les coups de son compagnon? Pourquoi cette obsession sur le statut de la femme arabe ? Placée – toujours par les mêmes – en victime, infantilisée, au nom de qui on parle toujours. Cet appel, relayé par les médias français les plus en vue, France Inter, le Monde, pour être transmis à la Présidence de l’Union Européenne, est confiscatoire pour toutes les femmes arabes qui souhaiteraient probablement qu’on ne les utilise pas et qu’on les laisse poursuivre leur combat ô combien difficile.

Le « monde arabe » pas plus que la France ne sortent grandis des discours affectés et totalisants d’un appel mêlant bons sentiments et erreurs d’analyse. Si l’histoire récente était un guide, elle nous suggérerait que souvent lorsqu’on a invoqué le droit des femmes dans un pays musulman, cela a fini par servir des raidissements politiques, voire des conflits qui, poursuivant d’autres buts, n’ont fait qu’aggraver leur sort d’une façon ou d’une autre.

Nous, citoyens, soutenons sans réserve le combat des citoyens arabes pour leur liberté, pour la mise en place par eux-mêmes de systèmes politiques reflétant leurs aspirations, et nous pensons que la meilleure aide qu’on puisse leur apporter est :

– de favoriser une meilleure connaissance du monde arabe, de son histoire et de sa richesse,

– de lutter contre les clichés assimilant le monde arabe à l’islam, et l’islam à l’oppression de la femme,

– de lutter contre toute forme de soutien catégoriel, qui ne fait qu’accentuer les divisions et brouiller les trajectoires de sociétés en mouvement,

– d’inciter nos gouvernants à mener des politiques claires, fermes et stables pour le respect, par tous les Etats, de la Déclaration des Droits de l’Homme et de la Femme, ainsi que de la charte et des résolutions des Nations Unies. »

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