La Grèce, au bord du gouffre, retient son souffle

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Bulletins de vote
© Léonard Vincent

Les élections législatives du 17 juin en Grèce se sont déroulées dans une atmosphère pesante. Les résultats ont été accueillis avec résignation. Impressions…

Bâtisse jaune un peu écaillée, bordée d’arbres frissonnants dans la chaleur, le grand lycée du quartier de Kypselis est tapissé de listes électorales et de dessins d’enfants.
Avalés par la bouche d’ombre de la porte d’entrée, quelques électeurs entrent pour voter. Dans les étages, quatre assesseurs appliqués patientent dans les salles de classe, avec leur urne transparente, leurs listes et les liasses de grands bulletins de vote. La présidente, une avocate francophone, explique volontiers la complexité du scrutin, flanquée par sa petite équipe d’adjoints polis et timides.

Parfois, un représentant d’un des partis politiques en lice passe une tête dans la salle et sourit. Et pour le PASOK, qui représente sa vie, sa famille nationale, la garantie de ses petites entrées ? De ses yeux écarquillés et un peu troublés, il interroge le bâtiment du regard. Ses réponses sont évasives et confuses. Soudain, il confesse que c’était ici son lycée, qu’il n’espère plus rien, qu’il vit à l’étranger et que c’est tant mieux, qu’il aime son pays et qu’il veut l’aider, qu’il hait la gauche et qu’il n’a pas peur des fascistes, que d’honorables vieux messieurs en costume du dimanche arrivent à leur bureau de vote en pleurant et que c’est ce qui sauvera le pays. Et pour le PASOK, qui représente sa vie, sa famille nationale ? « Rien, je n’espère rien », lâche-t-il, surpris de sentir ses yeux se remplir de larmes.

Silencieux, moite et étouffant, le dimanche s’éternise. Autour du square où courent les enfants, les familles traînent à table. Les assiettes sont vides et encombrées de queues de poisson. Partout des écriteaux, des affiches, des autocollants, des flèches, des appels : « à vendre », « à louer ». En marchant dans les rues de ce quartier de boutiques abandonnées et de résidences à moitié vides, Nikos raconte que son frère est chômeur, sans ressources et jeune papa. On refuse dorénavant de prendre son enfant à la crèche, sous prétexte qu’il peut s’en occuper puisqu’il ne travaille pas. Que les médicaments sont rares et que, de toute façon, la moitié des pharmacies de la région sont au bord de la saisie. Nikos a été élevé dans ce quartier excentré du nord de la capitale, qui était tellement joli, tellement vivant, soupire-t-il.

En discutant avec des policiers, devant un bureau de vote rencoigné dans une impasse, encore un sourire mélancolique. Non, pas de photos. Ou juste la porte, à la rigueur. Kypselis est un quartier dont il faut se méfier. La nuit, c’est autre chose. Ici, c’est paraît-il un bastion des miliciens gothiques d’Aube dorée et leur folklore runique. En bande, ils viennent faire la chasse aux Soudanais et aux Egyptiens qui sont assis sur des chaises, à l’écart, sous les arbres nains des rues aux dalles disjointes. Le plus gradé des deux dit qu’il échangerait volontiers sa position contre la nôtre.

Bureau de vote en Grèce
© Léonard Vincent

Un chat gris et maigre traverse la rue en trottinant. Soudain, le quartier s’est vidé de ses passants.Entremêlés dans les câbles qui strient le ciel, les immeubles lépreux ne bougent pas. Dans le rose pâle du coucher de soleil, seuls quelques martinets criaillent. Sur les larges boulevards où d’habitude foncent des taxis et des motos, quelques rares voitures glissent presque sans bruit. L’asphalte est encore chaud. Athènes s’est figée,  peu avant 19 heures. Dans quelques minutes, les chaînes de télévision vont donner les premiers résultats sortie des urnes.

Les rues alentours ont été abandonnées aux cartons, aux épluchures et aux lambeaux d’affiches révolutionnaires qui tapissent les arcades de béton. Dans les rues défoncées, près de la grande place Omonia, une poignée d’Africains regardent un match de football, dans une échoppe éclaboussée de néons. Rien encore. Pas un bruit ne vient des appartements. Moins de huit minutes.

Et puis, au pied de la Bibliothèque nationale, parodie de Parthénon douchée par l’éclairage public, des voix professionnelles discutent fort dans des hauts-parleurs. Voici un petit kiosque où sont rassemblés les partisans de Syriza, le jeune parti de la gauche alternative qui pourrait peut-être accéder au pouvoir. Une centaine de militants et de cadres du mouvement ont les yeux rivés sur l’écran plat qui diffuse l’émission du soir. Un compte à rebours se dévide, dans un coin. Moins quatre minutes.

Dans le brouhaha des commentaires, on entend « exit polls » et « too close to call ». « Sondage sortie des urnes » et « trop proches pour être départagés ». Ceux qui sont assis sous le kiosques se rongent les ongles. La foule de cameramen étrangers mettent l’œil dans le viseur. Moins d’une minute.

Enfin les histogrammes sont affichés. Syriza et Nea Democratia sont un peu en-dessous de 30%, avec un petit avantage pour la droite libérale. Les néo-nazis d’Aube dorée auront des députés, en nombre. Le PASOK est neutralisé. Les visages rivés aux écrans ne bougent pas. Pas un klaxon, pas un slogan. Sur la place Syntagma, au pied du Parlement, à quelques centaines de mètres de là, les partisans de Nea Demokratia sont eux aussi réunis sous leur kiosque, sans un mot, au milieu des rares passants fatigués qui vont s’engouffrer dans le métro.

Aris est un grand garçon au crâne tondu, dont les longs bras illustrent les propos. La nuit, toujours brûlante, est tombée sur Athènes. A 20 heures 30, la très courte défaite de Syriza a été annoncée sous le kiosque et il sourit avec douceur. Lui aussi, comme tous les autres rencontrés ce soir, parle de « sentiment doux amer ». Il n’est pas étonné par la victoire du système, aussi lourd à bouger que les grands navires ancrés dans le port du Pirée. Il se dit fier de ce qui a été accompli. Les Grecs n’ont pas plié devant les injonctions des médias européens, des dirigeants en cravate, des banques pleines de chiffres, de théorèmes inhumains et de courbes. Pour lui, les résultats prouvent que le message du jeune leader de la gauche alternative grecque, Alexis Tsipras, est passé. La route du pouvoir est ouverte, dit-il, et avec lui tous ces jeunes militants qui gravitent autour de la tente aux hauts-parleurs, fumant des cigarettes sans sourire et sans pleurer.

Ainsi Maria, une jolie militante brune aux yeux de renard, hausse les épaules gentiment en disant que ce gouvernement de costumes gris ne tiendra pas six mois. Drapés dans leur dramaturgie verbeuse, empochant de confortables pensions, les anciens députés, les anciens ministres successifs, les cadres des partis soumis, ne tiendront pas le coup. Pour Syriza, à qui il n’a manqué que 200 000 voix pour l’emporter, il s’agira simplement de combattre la peur instillée par la télévision, les journaux, les déclarations, les communiqués de presse, les gros titres, les poses des nostalgiques du monde d’avant. Le monde des ingénieurs en chef des choses qui s’écroulent toujours.

L’Acropole surveille tout cela, indifférente et lointaine. Rien n’a changé.

N’est-ce que cela, une nuit de révolution ? Des émissions de télévision diffusées dans les rues, des journées de tractations à venir, un long dimanche sans surprise ? Dans les cafés des boulevards, tard dans la nuit, des hommes regardent la Coupe d’Europe de football. La circulation est encore rare sur les avenues gigantesques qui zèbrent Athènes de part en part. Des autobus, des taxis, des scooters, en grappe. Feu rouge, feu vert.

Soudain une escouade de cinq motos des forces Delta, l’unité d’élite de la police, tourne dans une rue. Gyrophare bleu. Des bagarres ont paraît-il éclaté au Pirée. Mais toujours pas un klaxon, ni un drapeau, ni une clameur, ni des chansons. Crisis as usual.

 

Note de la rédaction : Le nouveau Premier ministre grec s’appelle Antonis Samaras. Son équipe gouvernementale associe sa formation conservatrice, la Nouvelle Démocratie – qui a remporté le scrutin, à la gauche modérée. Le portefeuille-clé des Finances a été confié à Vassilis Rapanos, président de la Banque nationale de Grèce.

 

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