Athènes : des femmes dans la crise

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Dans cette mégalopole accablée par la récession, rien ne trahit vraiment la détresse des Grecs. Rien, sinon les confessions étonnamment similaires de nombreuses femmes.

Les gens d’ici portent tous en eux leur petite crise personnelle. L’intimité est sous occupation. On porte silencieusement ses dettes en soi, mais aussi celle des autres, des siens, de la nation. Dans le centre-ville d’Athènes, les majestueuses banques sont barbouillées de graffitis anarchistes et les citoyens de la ville circulent entre les immeubles, habités chacun par un licenciement humiliant, un petit frère qui pleure, un salaire divisé par deux, une maison familiale volée par la banque. Le FMI habite dans le secret de leur vie intérieure.

Tout à leur orgueil, les hommes d’Athènes travaillent sous le soleil brûlant, portant ceci, parlant de cela, téléphonant et conduisant. Des mendiants à la peau recuite tendent leur carte de chômeur. Et partout dans les quartiers de la capitale, sur les colonnes des arcades de béton, sur les vitrines barbouillées des magasins abandonnés, sur les placards électriques ou les volets fermés des maisons fantômes, des affiches rouges et noires clament qu’il est temps de faire la révolution, d’affronter la police, de brandir le poing, de chasser les banquiers des cœurs et des appartements. Mais autour, on travaille en silence, emportant ses petits problèmes. Un gobelet de café frappé en main, seules certaines femmes s’arrêtent et soupirent lourdement. Les hommes parlent politique ou football. Elles, d’autre chose.

 La « Grèce morte » a gagné

C’est peut-être une vue de l’esprit, mais tant pis. Il y aurait une littérature à écrire sur les femmes grecques d’aujourd’hui. Le prologue d’un roman tout en nuances, par exemple, sur Dimitra, une Athénienne de la quarantaine, le cheveu et l’œil clairs, qui sirote une bière glacée près de la place Syntagma. Jeune fille, elle a longtemps vécu à Paris, qu’elle a quitté en 2003 parce qu’elle était « fatiguée par la misère » dans les rues. « Je voulais retrouver une vie normale, à dimension humaine. Je voulais ressentir de nouveau notre personnalité grecque, nos secrets de famille, nos chansons, nos endroits. » Cette Grèce maternelle, elle ne l’a pas retrouvé, bien sûr. C’est son malheur. Mais elle a travaillé sans trop s’insurger, comme tant d’autres femmes. Au scrutin de juin, elle a donné sa voix à Syriza, révoltée d’être coincée entre « le nihilisme des intellectuels et la connerie de la droite ». Mais elle non plus, comme beaucoup d’autres, la défaite ne l’étonne pas. Ce sont les habitudes et la peur qui ont gagné et qui gouvernent le pays, encore une fois. « La Grèce morte », tranche Dimitra.

Il y aurait aussi des musiques de chanson à écrire sur les confessions de certaines. Comme celles de l’écrivain Maria Efstathiadi, qui porte un regard noir et triste, malgré ses vêtements blancs. Elle parle de sa Grèce malade comme on incante un sortilège. Sans élever le ton, elle brosse un impitoyable portrait de la classe politique dominante, toujours au pouvoir, changeant de masques à chaque scrutin, grâce à d’invraisemblables tours de passe-passe pour une population déboussolée. « Avec quel petit cadeau imbécile le gouvernement va-t-il réussir à rassurer les Grecs et à les faire rentrer dans le rang ? Une exemption fiscale ? La chasse aux Africains ? » Ses yeux se lèvent avec désolation vers les mendiants qui viennent interrompre les conversations aux terrasses des cafés du quartier libertaire d’Exarchia. Elle a senti « un petit espoir, une petite lumière naître » à la faveur du scrutin du 17 juin. En elle, d’abord. Sans présupposer que ses compatriotes l’avaient senti eux aussi.

Des chansons, des balades, des complaintes… Sur ces grand-mères qui tiennent les stands de fatras dans la rue. Sur ces jeunes employées qui fument une cigarette entre elles, en partant dans de grands rires sonores. Sur ces serveuses de café, ces guichetières de banques. Sur celles qui trottinent sur les boulevards l’après-midi, masquées par de grandes lunettes de soleil et les bras encombrés de dossiers. Sur Marianthie, une élégante employée qui cumule les extras pour survivre, élégante malgré ses vêtements de deuil. Dans le petit jardin à l’ombre, derrière le musée de la Monnaie, elle dit elle aussi ce qui désole beaucoup d’Athéniennes. « Dans les familles, on ne se parle plus, on ne se voit plus. La crise a distendu les liens de solidarité si forts qu’entretenaient les familles. Même la dictature des Colonels n’était pas parvenue à abîmer cela. » Les exilés, les militants de gauche, les pourchassés étaient toujours soutenus par un oncle de droite, une sœur surtout occupée à élever ses enfants, des cousins bienveillants. « La folie de la surconsommation a tout dégradé », dit-elle. « On nous a fait croire qu’il fallait devenir comme les autres, avaler de la télévision, acheter à crédit et fréquenter les grandes surfaces pour être prétendument modernes. Et nous voilà. » Mais les Grecs ont tellement honte d’admettre qu’ils traversent une période difficile de leur existence, qu’ils font comme si de rien n’était. C’est son constat.

Mais c’est évident. Si ce n’était pour les panneaux « à vendre » ou « à louer » qui tapissent presque toutes les façades, on ne devinerait pas grand chose ici de l’effondrement d’un monde qui s’est cru moderne, et qui est aussi le nôtre. Pourtant la violence est bien là, quelque part, dans certains silences, dans certaines colères, dans certains refus. Une dispute, un vol, un manque de respect et voici les poings des hommes qui se serrent, les voix qui s’élèvent, les coups qui partent. Sur le boulevard Akadimias, en plein après-midi, un voleur à la tire a échappé de peu à la violente furie d’un homme. Et la vie ordinaire a repris, puisqu’il faut bien gagner sa croûte… La ville est toujours une capitale populeuse, affairée. Le lendemain de la courte victoire de Nouvelle démocratie, le parti de droite, un journal a titré : « Ouf ! ND a gagné. » On peut reprendre « sa petite vie opprimée », résume cruellement Marianthie.

 Elevées « comme des combattantes »

Dans cette Grèce où les femmes se sont courageusement affranchies du regard noir des popes et des grand-mères, il est tout de même paradoxal qu’elles doivent également porter aujourd’hui le poids des familles. Pourtant, c’est le cas. Mais Pépy s’en amuse. De toute façon, « les filles grecques ont été élevées comme des combattantes », raconte cette professeur libérale de la banlieue nord d’Athènes, la quarantaine célibataire, flamboyante et mélancolique. « Nos frères ont été protégés de la violence de la vie. Les femmes grecques ont élevé leur fils comme le mari qu’elles auraient aimé avoir. »

Mais tout de même… Pour Pépy, les épreuves ont été nombreuses, depuis l’étouffoir des Colonels jusqu’à la vie adulte de « Caramanlis, Papandréou et les autres ». Mais cette fois, la violence de la crise est d’une autre intensité. Après avoir tout vendu, renoncé à tout, enterré de nombreux rêves, elle est toujours couverte de problèmes d’argent. Pour la première fois de sa vie de femme libre, Pépy a senti qu’elle était proche de l’abdication. Donc elle ne sort plus beaucoup. A quoi bon ? Pour répéter les mêmes choses, chanter les mêmes complaintes devant les mêmes gens impuissants, recroquevillés sur leurs propres secrets ? « Seulement, certains week-ends, je vais chez une amie à Epidaure me baigner dans notre mer, notre délicieuse mer », s’extasie-t-elle en riant pour conjurer les dettes.

Oui, Athènes est une femme, mélancolique, brouillonne et secrète. Un hibou femelle. Celui que la Grèce de Périclès a frappé sur ses pièces de monnaie. L’oiseau du mystère, de la nuit. Le symbole de la ville et de sa protectrice, Athéna, la déesse qui pour obtenir sa garde offrit un olivier plutôt que l’étalon guerrier que proposait le mâle Poséidon. Les femmes d’Athènes, chats noirs et distants, buffles aux yeux de biche, magiciennes insolentes et sentimentales… Ce sont elles qui tiennent boutique, qui protestent, qui répondent au téléphone, qui cuisinent, qui sourient, qui consolent. Ce sont elles qui, peut-être, rêvent encore.

 

 

Léonard Vincent

Léonard Vincent

Léonard Vincent est journaliste, ancien responsable du bureau Afrique de RSF.
Il est l’auteur du récit « Les Erythréens » paru en janvier 2012 aux éditions Rivages.

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