La préparation et la formation des opérateurs de la solidarité et coopération internationales

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Les contextes géopolitiques, économiques et financiers de la solidarité internationale ont tellement évolué ces deux dernières décennies qu’il n’est plus envisageable aujourd’hui de s’engager dans cette voie sans, d’une part, avoir conscience de tous les aspects que recouvrent ce type d’activités ni, d’autre part, sans être solidement formé tant sur le plan technique que psychologique.

Il ne suffit plus d’être un bon technicien, un médecin, une sage-femme, une infirmière, un logisticien, un administrateur,  diplômés pour s’engager durablement dans cette voie. Les demandes sont nombreuses car elles correspondent parfois à un souhait temporaire de donner une autre dimension à son métier, à une envie de travailler ailleurs, soigner, aider, participer à une action de solidarité. Même si ce désir s’accompagne d’une forte motivation et d’un réel goût pour l’engagement (social, moral, politique, de citoyenneté), cela ne suffit pas pour pouvoir résister aux nombreuses contraintes et exigences du terrain.

Les compétences requises aujourd’hui pour répondre aux besoins et aux attentes des populations concernées (vivant dans des situations de détresse et de pauvreté sur des durées allant bien au-delà de l’urgence ou de la post-urgence) demandent une meilleure connaissance des enjeux sous-jacents de l’aide humanitaire, une bonne maîtrise des outils de management, d’opérationnalisation des projets, de rationalisation des coûts et un savoir-faire toujours grandissant en gestion des ressources humaines.

S’il est vrai que tous les terrains diffèrent à cause de leurs caractéristiques propres (situation géographique, économique, politique, sociale), il n’en résulte pas moins qu’il faut être préparé à s’engager avec une organisation pour un ou plusieurs projets qui nécessiteront d’évoluer au cours du temps en fonction de la conjoncture, de la sécurité et des enjeux financiers avec les bailleurs de fonds. La complexité de l’environnement même de l’organisation nécessite une approche multifonctionnelle de la part des responsables d’une mission qui peut très fortement déstabiliser, voire faire échouer un projet lorsque ces responsables sont insuffisamment formés et mal préparés. La diversité des actions à entreprendre, le niveau d’adaptabilité et les résultats attendus mettent à dure épreuve les capacités des chefs de mission et directeurs opérationnels.

Tout au long de mes missions qu’elles aient été opérationnelles ou d’évaluation et de conseil, je me suis posée des questions sur la pertinence des projets, sur leur efficience et surtout sur leurs objectifs, sans ignorer les moyens pour les mettre en œuvre en comparant des missions à petits budgets qui obtenaient des résultats tout à fait satisfaisants et des missions à gros budgets qui ne permettaient pas d’atteindre l’impact escompté. S’il est incontestable que les moyens financiers facilitent la réussite des mises en place des programmes et assurent leur faisabilité, ce n’est toutefois pas un gage de réussite et de performance.

Le véritable défi consiste non seulement à former mais à préparer ce personnel de manière à susciter et créer en permanence une cohésion d’équipe allant bien au-delà des motivations, du goût pour ce genre de pratique, afin de lui faire expérimenter les véritables étapes d’un projet d’un point de vue technique et psychologique. Ces deux aspects considérés de manière commune, avec la même importance tout au long de la formation, permettent de s’entraîner à mieux connaître ses ressources et de pouvoir les utiliser et les partager dans les moments les plus compliqués et les situations les plus stressantes. Ces considérations sont valables aussi bien pour des jeunes qui démarrent leur vie professionnelle que pour des professionnels qui ont une solide expérience dans leur pays mais qui ne connaissent ni ces contextes particuliers, ni ces conditions de vie et de travail.

En tant que professionnelle de la santé, puis du management d’équipes et de projets dans de nombreux pays et organisations internationales différentes, j’ai pu suivre l’évolution à la fois des besoins de ces organisations (gouvernementales et non gouvernementales), de leurs défis à relever, de leurs relations avec les partenaires institutionnels et privés, de leurs difficultés financières, mais également de leurs problématiques en ressources humaines. Au retour de mes années d’expatriation et de consultance pour les organisations internationales, d’enseignement pour les jeunes universitaires, la diversité de ces expériences m’a amené à créer P.E.M.S.C.I,  un cabinet conseil en voie de se transformer en association (dans les prochains mois) pour la Préparation des Expatriés ou futurs expatriés aux Missions de Solidarité et de Coopération Internationales.

Ce projet est né en février 2009 à Montpellier à l’issu de différentes missions de management et coordination d’équipes et de programmes dans des pays en conflits armés ou de catastrophes naturelles, de post urgence, de développement au sein d’ ONG françaises,  anglo-saxonnes, des Nations Unies, de l’Union Européenne, de centres de formation en coopération, des Universités de Paris 3, Lyon 2 et 3, Montpellier 1 et 2, de l’état-major des armées (Lyon).

Ce projet est le fruit d’un travail pratique sur le terrain , de concertation avec d’autres professionnels impliqués, d’un constat sur les besoins et les carences en matière de formation et de transmission des compétences d’une équipe à une autre, de personnels locaux aux personnels internationaux et réciproquement. C’est également la résultante d’un travail de capitalisation d’expériences pour des missions d’urgence de post urgence ou de développement dans des contextes considérés à haut risque d’insécurité et/ou de conflit armé. Adaptée pour répondre aux préoccupations spécifiques tant des organisations internationales et des institutions, que de leurs personnels expatriés (locaux et internationaux), des étudiants et des jeunes en formation ayant un projet professionnel à l’international, cette initiative ne se substitue ni aux enseignements universitaires proposés, ni aux préparations au départ effectuées par les organisations.

La mission principale de ce programme est d’assurer une préparation complémentaire optimale qui réponde à la fois aux critères et exigences des recruteurs que des contextes géopolitiques, humanitaires, de développement et de coopération de plus en plus complexes et parfois angoissants. Il prévoit également un accompagnement (pour les juniors) durant la mission et un soutien psychologique personnalisé lorsque celui-ci est demandé ou s’avère indispensable.

La Préparation consiste à offrir des prestations de qualité, individualisées en fonction des demandes et des propositions de missions internationales. En complément d’une formation de base ou spécialisée pour certains elle vient donner un ensemble d’informations pratiques et concrètes en conseil et évaluation du projet proposé, une orientation face aux choix de stage ou d’emploi en fonction du profil, une préparation aux entretiens et tests de recrutements. Un suivi de mission contractualisé avec la personne donne un cadre de référence et d’appui quant aux objectifs à poursuivre, une méthodologie permettant d’exploiter ses outils de management, des modalités de communication en situation de stress, un soutien psychologique en cas de besoin ou de nécessité, ou un coaching adapté à certains moments clés du projet. La préparation au retour de mission est également envisagée durant la mission afin de faciliter les démarches à effectuer dans son pays d’origine et prévenir les impacts psychologiques parfois inévitables dus aux difficultés rencontrées sur le terrain. L’accent est particulièrement mis sur le débriefing individuel au retour de chaque mission, afin de donner accès au contenu aussi bien technique que psychologique de l’expatrié, livrer son expérience dans toutes ses dimensions en toute confidentialité et respect de sa parole.

Dans un second temps, un espace est consacré au travail de groupe soit par le biais de groupes de parole permettant les échanges spontanés ou sur la capitalisation à partir des situations présentées. En cas de nécessité, souvent à la demande de l’expatrié, parfois à la demande d’un professionnel de santé, une consultation avec un psychologue peut s’avérer important pour pouvoir faire un travail psychique plus conséquent suite à un ou des incidents, d’événements particulièrement traumatiques vécus individuellement ou en groupe.

Ce type de préparation comportant à la fois un suivi durant la mission et un débriefing au retour ainsi qu’un bilan de fin de mission,  pour les premières missions quelque soient leurs âges, pour les responsables (coordinateurs, chefs de missions, directeurs, dirigeants d’organisations à des moments stratégiques) n’existe dans une aucune formation universitaire ou de toutes autres écoles. Souvent les apports théoriques sont livrés sans donner d’outils pratiques de gestion des nombreuses situations différentes qui peuvent se poser sur ces terrains. Les études de cas font également souvent abstraction de la dimension émotionnelle et psychologique, ainsi le travail de compréhension des comportements en situation de stress ou de haut niveau d’insécurité ou de danger, d’inquiétude, d’angoisse sont totalement déniés. Le rôle d’un chef de mission est alors amputé d’une partie considérable de sa fonction : gérer des ressources humaines dans des situations la plupart du temps totalement inhabituelles et imprévisibles, ce qui diffère du milieu de l’entreprise ou d’un cabinet de consultant. Cela n’a rien à voir avec les compétences techniques, puisqu’un chirurgien peut très bien exercer son métier dans un contexte de guerre lorsqu’il est rassuré sur les moyens matériels et sécuritaires qui lui sont garantis, cependant s’il est en position de coordinateur, il ne sera pas forcément opérationnel pour gérer du personnel en situation d’insécurité ou de danger.

La maîtrise de son métier demande suffisamment de savoir-faire, de contrôle et d’énergie pour accomplir au mieux sa tâche. Coordonner, gérer, anticiper, soutenir, rassurer, encourager ses équipes fait appel à d’autres compétences et d’autres expériences qui permettent de valider son savoir être dans des situations nouvelles, originales voir marginales.

C’est pourquoi le centre de débriefing représente un des outils les plus importants de ce projet permettant d’apporter une écoute, des échanges et des réponses éclairées et adaptées aux problématiques, aux questions et aux informations essentielles des personnels et recruteurs qui en font la demande. Il est avant tout un espace d’écoute et de parole, libre, confidentiel, approprié aux différents types de débriefing, aux différents types de missions et de responsabilités occupées durant le séjour ou l’expatriation.

L’expérience du terrain et l’évolution des contextes de crises ont permis de mesurer et d’évaluer la situation des expatriés sur tous les continents, leurs conditions de travail, de vie collective ou individuelle. Les exigences des postes proposées, les contraintes locales, la vie d’équipe ou l’isolement entraînent parfois des difficultés à conserver ses propres repères et rester performant sur la durée d’une mission. L’énergie fournie pour s’adapter à la fois à son poste, à la nouvelle culture, à la compréhension des enjeux du projet, l’accumulation de la fatigue, des tensions d’équipes, l’engagement qui demande disponibilité, réactivité, efficacité dans un temps déterminé, peuvent rompre l’équilibre et la santé de l’expatrié. Le suivi en mission (extérieur à l’organisation qui emploie les individus) prend toute son importance, car il met en exergue les premières difficultés ou obstacles. Un travail de réflexion et de mise à distance va donner un autre éclairage permettant d’élaborer les solutions et de prendre les décisions adéquates de manière plus sereine.

Les efforts fournis par les organisations pour faciliter les moyens de transport, de communication (avec l’arrivée d’Internet) permettent souvent une meilleure gestion de la vie matérielle et psychologique des individus. Cependant, la vie collective quasi permanente, la continuité entre le temps de travail et la vie privée ne contribuent pas toujours à préserver un bon équilibre de ses ressources individuelles. Ces situations, lorsqu’elles perdurent, entraînent souvent des états de stress plus ou moins importants pouvant mener à une dépression passagère ou chronique. Cela additionné aux autres facteurs environnementaux de la mission, lieu géographique éloignement de la capitale, moyens de transport et déplacements limités pour des raisons de sécurité, vie sociale appauvrie, ou loisirs et culture quasi inexistants, échanges avec la population locale réduite, peuvent aussi amener à des états de stress dépassé, parfois au PTSD, ou au  burn-out, qu’il faut apprendre à détecter, traiter et soulager.

Les effets de l’expatriation dans ces contextes particulièrement sensibles (catastrophes naturelles, famines, conflits armés, insécurité, extrême pauvreté, injustices) sont réels. Ils doivent attirer l’attention de toutes les organisations internationales qui emploient ces personnels afin d’identifier les symptômes, les risques et le type de soutien ou de traitement à proposer en toutes circonstances et à tous les stades de l’évolution des effets.

Riches de toute l’expérience des missions et de leurs échanges avec d’autres expatriés, ce lieu et cette équipe viennent répondre à la nécessité de garantir un débriefing de qualité avec des propositions d’actions adaptées aux demandes de chacun en fonction des situations vécues (soutien psychologique par téléphone, par courrier, groupes de paroles, entretiens, consultations).

Le centre de débriefing est un lieu neutre n’appartenant à aucune organisation ou institution. Il est ouvert à tous les personnels expatriés et aux personnels locaux venant en formation en France. Il l’est aussi pour les cadres des organisations, entreprises, écoles, universités qui ont en charge des expatriés ou des futurs expatriés, ainsi que des jeunes en formation. Il complète le premier débriefing effectué ou non en interne. C’est un espace dédié à toute personne et à toute organisation qui en fait la demande. Il se veut ouvert, accueillant, indépendant, garant de la confidentialité de toutes les situations.

Tout ce travail de préparation ne se réaliserait pas sans la complémentarité des enseignements universitaires ou d’autres écoles qui sont la base de la formation. Les masters de la solidarité internationale, humanitaire, de coopération, les diplômes universitaires du domaine de la santé, du droit, des sciences politiques, toutes les formations qui dispensent un enseignement dans le secteur humanitaire sont indispensables pour appréhender ces métiers qui se développent rapidement, car ils répondent à une réelle demande et un réel besoin de donner une autre dimension à son parcours d’étudiant ou à son parcours professionnel. Il n’est pas nécessaire de classer ces formations puisqu’elles correspondent à un cursus d’études ou à une demande précise des jeunes ou des professionnels désirant acquérir un niveau de connaissance supplémentaire, un changement d’orientation ou une spécialisation.

En revanche, ces enseignements même supérieurs ne dispensent pas de recourir à des compléments de préparation au début des missions compte tenu de la diversité des projets et des organisations qui possèdent leurs propres critères de recrutement avec des profils très standardisés ou spécialisés par fonctions, des règles et des termes de référence très spécifiques. Or les plus jeunes (ou parfois les professionnels sans expérience de l’action humanitaire), souhaitant partir en mission à l’international, sont souvent attirés par les postes de chefs de projet, de coordinateur ou de chef de mission. Cependant, leur manque d’expérience ne leur permet pas d’accéder dans un premier temps à ces fonctions. Ils devront pour cela suivre un parcours plus ou moins long qui permettra à certains de finaliser leur projet. Les autres abandonnent en cours de route, car il s’agit parfois d’un parcours du combattant pour être recruté dans une organisation.

C’est pourquoi, en collaboration avec l’université de Montpellier, de la faculté de droit et des sciences politiques, mon intervention dans l’enseignement du master de coopération internationale est la création et mise en place d’un nouveau diplôme universitaire intitulé « Management des projets de coopération internationale » ouvert dès la rentrée universitaire de 2011. Cette formation vient répondre aux exigences de formation des jeunes qui vont s’engager dans les métiers de la solidarité internationale. Les étudiants bénéficiant déjà de compétences techniques tels que les ingénieurs, les infirmiers, les administrateurs peuvent compléter leurs formations académiques ou professionnelles avec les techniques de management adaptées aux projets et aux organisations internationales.

Un autre diplôme universitaire intitulé « Médecine humanitaire, Médecine de catastrophe » a été déposé à la faculté de médecine de Montpellier afin de former les médecins, infirmiers et sages-femmes aux problématiques de l’urgence dans les pays en voie de développement.

Ces initiatives rendent compte des besoins et des préoccupations d’offrir des enseignements et des formations pratiques de qualité. Elles sont adaptées aux nouvelles exigences contextuelles. Elles permettent ainsi, d’une part, d’augmenter les capacités en ressources humaines avec des professionnels ayant des compétences et, d’autre part, de répondre plus efficacement aux attentes des recruteurs et des populations bénéficiaires des services de soins et d’assistance.

La complémentarité entre une solide formation universitaire de base technique ou d’une école de formation avec les services spécifiques proposés dans le cadre d’une préparation adaptée (PEMSCI), un suivi en mission, un bilan de fin de mission, avec possibilité d’échanges sur sa pratique et d’évaluation, participeront à la mise en valeur des compétences acquises. Ces étapes permettent également d’acquérir de nouveaux outils pratiques transmissibles à d’autres jeunes en formation, d’analyser les échecs et les réussites, d’élaborer de nouvelles approches et techniques de management. Elles offrent enfin une valeur ajoutée à chaque expérience pour augmenter la potentialité de réussite des projets envisagés en faveur des pays et populations concernées.

Quelques soient les options sélectionnées d’un enseignement ou d’un autre, il est important de savoir quels sont les domaines d’intervention dans lesquels chacun souhaite travailler. Il est tout aussi impératif de bien connaître les fonctions que l’on veut accomplir et ainsi choisir les voies qui proposent les atouts nécessaires, les compétences particulières et spécifiques. Cela n’exclut pas un travail sur soi pour connaître ses propres limites et ses propres potentiels en cas de stress intense. Cet élément est essentiel pour parfaire une formation ou une réelle préparation pour ce type de métier.

 

Nassera Butin

Nassera Butin

Nassera Butin, consultante organisations internationales.