La santé : bien public, bien fragile…

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Comme l’éducation, la santé fait pourtant partie des piliers essentiels à la construction de toute société. En Europe et partout ailleurs dans le monde, le combat pour une santé solidaire et égalitaire[1] devient plus que jamais une nécessité. Mais est-ce réellement l’objet d’initiatives comme le Global Health[2] ? Vaste débat que nous souhaitons initier au sein de Grotius International.

La débâcle du système de santé en Grèce

Un article récent de la revue médicale The Lancet a rapporté les effets sanitaires de la crise économico-sociale sans précédent qui frappe la Grèce. Contrairement au raisonnement linéaire qui voudrait que le recul de la prise en charge sanitaire de la population grecque soit uniquement lié à l’incapacité financière de se soigner, ce sont d’autres facteurs, principalement d’ordre organisationnel et gestionnaire au sein du système de santé du pays, qui expliquent le déficit sanitaire dont souffre aujourd’hui la population grecque.

Les délais d’attente, les distances à parcourir pour trouver une structure de santé, les coupes massives des budgets hospitaliers (- 40%), le manque de personnel et les pratiques de corruption en sont les principales causes. Comme le montre cette étude, les populations vulnérables sont les plus touchées par la dégradation du système de santé, mais ce ne sont plus les seules. Les activités de soins de santé primaire réalisées par les équipes de Médecins du Monde Grèce ont ainsi augmenté de façon exponentielle entre 2007 et 2010. Telle une spirale centripète, les exclus sanitaires ne se comptent plus seulement à la périphérie – populations immigrées, sans papiers, toxicomanes… – mais atteignent désormais les classes moyennes, rendant cette précarisation bien plus visible et, de facto, bien plus inquiétante.

La médecine humanitaire : « ici » ou « là-bas » ?

Pendant longtemps, la médecine humanitaire a été pensée et perçue comme une médecine exotique, parfois même tropicale, avec les accusations non-dites de servir une forme de néocolonialisme[3]. A l’inverse, la médecine pratiquée dans nos pays occidentaux, et particulièrement en France,  a toujours bénéficié d’une image d’excellence et de technicité, particulièrement dans le système public. Pourtant, inexorablement, ces frontières tendent à s’estomper, car la médecine aussi subit les transformations imposées par les dérives de la mondialisation.

La médecine humanitaire se pratique aujourd’hui « ici et là-bas », et peut-être demain plus « ici » que « là bas ».  Ainsi, les activités de MDM auprès des populations Roms en France s’apparentent énormément, tant sur les besoins identifiés que sur les modalités logistiques à déployer, à celles utilisées dans les camps de déplacés et de réfugiés, en Côte d’Ivoire, en République Démocratique du Congo, ou en Haïti.

Et pourtant, l’attitude des autorités dans les pays européens à l’égard de ces différentes populations en situation de précarité (voire de danger) est bien celle du « deux poids, deux mesures ». Penser que la distance abolit les problèmes témoigne d’une incapacité à appréhender  la réalité contemporaine, celle d’une interdépendance permanente, que n’arrêtent ni les expulsions par charters, ni les patrouilles coûteuses de FRONTEX, ni les discours politiques démagogiques et sécuritaires.

Parler des grands brûlés en Afghanistan et de la difficulté de leur prise en charge  renvoie aussi aux expulsions d’Afghans dans un pays en guerre. Exiger de tous les médecins hospitaliers français le signalement à leurs autorités sanitaires des Libyens qui viendraient à être hospitalisés[4] relève d’une critiquable stigmatisation fondée sur la nationalité et d’un véritable cynisme politique, alors que les cendres de la guerre en Libye sont encore fumantes.

Quelles solutions ?

Le vœu affiché par certains d’une Sécurité Sociale mondiale est certes louable mais difficilement réalisable, et cela pour au moins deux raisons. D’abord, les difficultés économiques actuelles et l’idéologie entrepreneuriale sous-tendant les solutions dégagées, notamment par les pays de l’Union Européenne, rendent cette option politique très peu réaliste (les promesses sont bien sûr gratuites…).

Ensuite,  parce qu’il s’agirait de décliner verticalement un modèle social occidental, prenant ses racines dans notre pays à l’issue de la seconde guerre mondiale, mais dont l’exportation mondialisée et uniforme paraît beaucoup plus incertaine. Le modèle de solidarité observable dans chaque pays est un « construit » qui se fonde sur une histoire et sur une sociologie donnée, mais surtout qui relève de la volonté politique et collective d’une nation à faire preuve de solidarité.

Les périodes de crises financières sont malheureusement plus propices à la rétractation et à la stigmatisation des différences qu’à l’ouverture et au partage des fardeaux. Pourtant, si cette idée généreuse d’un « accès aux soins pour tous » mérite d’être défendue aujourd’hui,  elle doit l’être, avant tout, le plan local, à la hauteur de la vie réelle des gens, et non dans des instances macro-politiques, comme le G20, qui n’iront pas au-delà des déclarations de bonnes intentions. Elle doit également être défendue avec le regard critique de ceux qui en bénéficieraient, et non avec le regard bienveillant du « distributeur de bonheur ».

Inverser le regard, se repositionner à l’échelle locale, voici des pratiques inévitables pour changer la situation sanitaire dans le monde. Cela n’empêche pas de faire de la santé un enjeu de débat public et politique, ici et là-bas, car la « la solidarité est une politique d’avenir »[5] .

[1] A. Grimaldi et al., Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire, Paris, éd. Odile Jacob, 2011.
[2] Concept globalisant, transdisciplinaire, à la jonction de la médecine, de la démographie, de l’économie politique, de l’épidémiologie, et de la sociologie.
[3] B. Hours, L’idéologie humanitaire ou le spectacle de l’altérité perdue, Paris, éd. L’Harmattan, 1998.
[4] Sous prétexte d’une présence médicale française à l’hôpital de Benghazi et de patients libyens transférés en France qui seraient porteurs de germes multi-résistants aux antibiotiques.
[5] A . Grimaldi et al., op. cit.