La Tunisie : du triomphe au naufrage ?

Mosquée de Kairouan
Mosquée de Kairouan ©Pierre Piccinin

Si la révolution tunisienne a triomphé des pièges qui ont eu raison du soulèvement égyptien, sa marche vers la démocratie est aujourd’hui en proie à deux fléaux dont il est permis de se demander si l’un ne joue pas de l’autre pour accroître son influence… La Tunisie aujourd’hui : entre salafisme et ennahdhisme, sur fond de benalisme…

En Égypte, en effet, le coup de colère social n’a pas abouti au renversement de l’appareil politico-économique qui s’était emparé du pouvoir peu après la disparition de Gamal Abdel Nasser, en 1970, et s’était peu à peu rendu maître de tous les rouages du pays, à la faveur des gouvernements successifs, corrompus, d’Anouar al-Sadate et d’Hosni Moubarak.

Quand les troubles ont éclaté, en janvier 2011, les Frères musulmans, dont les seuls objectifs consistent en un retour à la tradition islamique et à l’encadrement social des masses  défavorisées, se sont rapidement alliés à l’armée et à l’establishment et se sont accordés avec eux, mettant un terme aux espoirs de la jeunesse éclairée.

Certes, le bras de fer persiste entre les Frères et l’armée : tandis que les Frères mobilisent leur assise populaire (dont les troupes ont remplacé les jeunes de la place Tahrir et maintiennent la pression sur les militaires), le Conseil suprême des Forces armées, de son côté, a invalidé l’élection d’un tiers du parlement que dominaient les islamistes ; et la riposte ne s’est pas faite attendre : à peine élu à la présidence de la république, le Frère Mohamed Morsi s’est empressé de rétablir les parlementaires, d’autorité, bravant le Conseil constitutionnel… Néanmoins, l’entente est consommée entre les deux camps, chacun étant parfaitement conscient de son incapacité à vaincre l’autre et de la nécessité, dès lors, de trouver un modus vivendi (et de faire face ensemble à leur ennemi commun, les Salafistes, dont l’implantation sociale fait concurrence à celle des Frères et qui menacent les intérêts de l’armée et ses bonnes relations avec le Pentagone).

En Tunisie, en revanche, la société civile est de très loin plus éduquée. Elle se structure en outre à travers de nombreuses associations (mouvements de jeunesse, syndicats, organisations sportives, culturelles, régionales, coopératives agricoles, etc.), qui ont suppléé à l’inexistence de partis politiques d’opposition, interdits sous la dictature de Ben Ali. Cette société civile a donc su s’affirmer de manière organisée et a créé la Haute Instance pour la Réalisation des Objectifs de la Révolution, rassemblant ces principales associations et plusieurs mouvements politiques d’opposition de retour d’exil ou sortis des prisons.

En cela, la société civile a posé un acte révolutionnaire sur le plan institutionnel, car cette Haute Instance s’est emparée du processus électoral, en refusant l’élection d’un parlement avant une refonte complète de la Constitution et en évinçant l’ancien gouvernement qui, Ben Ali parti, continuait cependant de gérer le pays.

Cet acte révolutionnaire a mené à l’élection libre d’une Assemblée constituante, en charge de rédiger la nouvelle Constitution, préalablement aux élections parlementaires et présidentielles, qui devraient avoir lieu en mars ou avril 2013. L’Assemblée constituante a en outre désigné un gouvernement de transition, formé par une coalition d’opposants à la dictature et dont tous les acteurs de l’ancien régime ont été exclus.

Si l’insurrection syrienne (le dernier acte en cours des « révolutions » arabes), faute d’une aide extérieure, échouait à renverser le gouvernement al-Assad et devait s’achever dans le bain du sang des révoltés, la Tunisie serait ainsi, probablement, tout ce qu’il resterait du « Printemps arabe »…

Cela étant, la révolution tunisienne est aujourd’hui menacée par deux forces apparemment concurrentes, mais dont les accointances se révèlent peu à peu.

D’une part : Ennahdha…

Ennahdha, qui tente d’imposer toute sa volonté de promouvoir une islamisation conservatrice de la société, au sein d’un gouvernement où, sans être majoritaire, elle occupe néanmoins une place prédominante (nous aurions beaucoup apprécié pouvoir entendre le point de vue d’Ennahdha ; mais aucun des leaders sollicités n’a accepté de s’exprimer sur les thèmes que nous abordons dans cet article).

D’autre part : les différentes mouvances salafistes, dont la principale, Ansar al-Charia (« les partisans de la Charia »), qui refuse le jeu politique, n’a pas hésité, en juin, à appeler à l’insurrection générale contre la république…

Quelques jours après qu’a circulé sur internet un discours d’Ayman al-Zawahiri (le successeur d’Oussama Ben Laden à la tête du tronc historique d’al-Qaeda), qui incitait le peuple tunisien à défendre la Charia, le chef d’Ansar al-Charia, le Cheikh autoproclamé Abou Iyadh (de son vrai nom Seif Allah ben Hassine, ancien djihadiste en Afghanistan) appelait au soulèvement contre les autorités constituées.

S’en sont suivis des troubles violents qui ont mis à feu et à sang plusieurs quartiers des banlieues défavorisées de la capitale, Tunis : les 11 et 12 juin, dans les banlieues d’Intilaka, Ettadhamen, Essijoumi, La Marsa, Carthage et Le Kram, des bandes de Salafistes, dont certains étaient munis d’armes blanches et de fusils de chasse, se sont attaquées aux bâtiments publics, dont plusieurs ont été incendiés et complètement détruits, et se sont confrontées aux forces de l’ordre, provoquant une centaine de blessés.

Première victime des troubles, le Printemps des Arts : cette exposition de peintures, qui se tenait à La Marsa (au Palais Abdellia), a été saccagée pas les Salafistes, qui considéraient que plusieurs œuvres présentées insultaient l’Islam et le Prophète Mohamed.

Le constat est sérieux : ces affrontements soudains ont contraint le gouvernement à imposer le couvre-feu dans plusieurs villes de Tunisie.

Et le phénomène est résurgent : en janvier déjà, un groupe de jeunes Salafistes s’étaient rendus maîtres de la petite ville de Sejnane, dans le gouvernorat de Bizerte, au nord, où ils avaient créé un tribunal et emprisonnaient les personnes décrétées coupables d’actes contraires à la Charia, la loi coranique. Certains condamnés, pour avoir bu du vin ou n’avoir pas été présents à la prière, ont été roués de coups. En mai, à Jendouba, un Califat indépendant avait même été proclamé, et les cafés, hôtels, restaurants et cinémas, fermés, les commerces d’alcool, vandalisés, et des locaux du syndicat de gauche, l’UGTT, pillés et incendiés.

Le gouvernement avait dû faire intervenir l’armée pour restaurer l’autorité de l’État dans ces deux villes. Nous nous y sommes rendus : les tensions restent vives entre une partie de la population, les jeunes surtout, et les Salafistes. Dans la rue, les deux camps se regardent en chiens de faïence. Les gens ont peur de parler, se méfient les uns des autres, et c’est en nous éloignant des groupes que, ici et là, il a été possible de recueillir le sentiment de  quelques habitants : les Salafistes n’agissent plus ouvertement, à présent ; tout se fait de manière cachée, pressions, menaces…Et plusieurs personnes auraient disparu.

À Sousse, des postes de police ont été incendiés et les bâtiments des partis de gauche ont également été ciblés.

Le 20 mai, à Kairouan, des milliers de Salafistes s’étaient réunis à l’appel d’Ansar al-Charia, sur le parvis de l’immense mosquée Uqba Ibn Nafi, une mosquée du VIIème siècle, presque contemporaine du Prophète…

Nous avons tenté de nous entretenir avec leur leader, le Cheikh Abou Iyadh. En vain : il se terre désormais. On nous avait donné rendez-vous dans une mosquée de la banlieue de Tunis, après la dernière prière du soir. Un groupe de barbus nous y attendaient en effet, mais, très poliment, ils nous ont fait entendre que la rencontre n’aurait pas lieu.

Qu’à cela ne tînt ; le lendemain, nous avons gagné le centre, le gouvernorat de Sidi Bouzid, là où avait commencé le « Printemps arabe » : dans la bourgade de Sidi Ali Ben Aroun, entre Kairouan et Gafsa, nous avons obtenu à l’arrachée un entretien avec celui que les Tunisiens qualifient de « référence spirituelle suprême des Salafistes d’Afrique », le Cheikh al-Khatib al-Idrissi, un homme courtois, presqu’aveugle et qui vit dans ce gros village en toute simplicité. Il est l’idéologue du mouvement salafiste en Tunisie, dont Abou Iyadh ne serait que l’exécutant, bien que les rapports entre ces deux leaders apparaissent en fin de compte assez tendus.

Le Cheikh s’est montré un peu capricieux, au début, mais, après quelques palabres et salamalecs, il a accepté de nous recevoir. Nous avons été accueillis avec une réelle gentillesse par sa communauté. D’une grande amabilité et sur un ton très posé, il a reconnu son soutien à al-Qaeda, tout en condamnant les violences survenues dans le pays, qu’il a attribuées aux « gauchistes » du parti d’extrême-gauche d’Hamma Hammami, le Secrétaire général du Parti communiste des Ouvriers de Tunisie (tout fraîchement rebaptisé « Parti des Travailleurs », pour  moins effrayer une société tunisienne en fin de compte très conservatrice et islamisée, comme l’ont  révélé les élections de l’Assemblée constituante) : selon lui, les « gauchistes » se collent des postiches, de fausses barbes, et engendrent la violence, pour discréditer les Salafistes…

Selon les représentants du Parti des Travailleurs que nous avons rencontrés, ce seraient plutôt des policiers, fidèles à l’ancien régime, qui agiraient ainsi, pour créer du désordre, nuire au gouvernement de transition et favoriser le retour des responsables du RCD (le Rassemblement constitutionnel démocratique, le parti de Ben Ali, aujourd’hui dissout) et inquiéter l’Occident dont les partisans de l’ancien régime espèrent le soutien. Le salafisme ne serait qu’un prétexte, exacerbé par ces derniers, et les attaques attribuées aux Salafistes procèderaient davantage de la crise sociale qui crispe le pays et génère des émeutes, dans lesquelles interviennent des hommes de main « déguisés » en Salafistes…

Si l’hypothèse n’est pas à exclure, elle n’explique toutefois pas l’ampleur des événements de Sousse, Kairouan, Tunis, Jendouba, Sejnane…

Ainsi, s’il ne semble pas avoir l’assise sociale de son alter ego égyptien, ni son organisation politique, et connaît par ailleurs certaines divisions, le  mouvement salafiste tunisien apparaît toutefois beaucoup plus radical dans ses méthodes et pourrait devenir, à terme, un facteur important de déstabilisation du pays, sur le plan économique notamment, la Tunisie tirant une grande partie de ses revenus de l’activité touristique que l’insécurité et les troubles provoquées par certains groupes salafistes, fussent-ils minoritaires, pourraient grever très sérieusement.

La situation est d’autant plus inquiétante que, depuis quelques mois, de plus en plus d’armes, en provenance de Libye, se vendent sous le manteau, jusque dans la capitale. Nous en avons nous-mêmes fait l’expérience, suite à des informations obtenues dans la Medina de Tunis, la vieille ville : pour une centaine de dinars (moins de cinquante euros), dans la banlieue nord de Tunis, il est possible d’acheter un Famas (arme de guerre de fabrication française, dont une grande quantité avait été parachutée aux rebelles libyens du Djebel Nafoussa, région berbère frontalière avec la Tunisie) ; et on peut acquérir une Kalachnikov pour moins cher encore, en négociant bien…

Mais, tout aussi inquiétantes furent les réactions du gouvernement de transition, face aux revendications des Salafistes…

À commencer par la lettre cosignée par les leaders de la Troïka au pouvoir, le Président de la république, Moncef Marzouki, le Président de l’Assemblée constituante, Moustapha Ben Jaafar, et le premier ministre ennahdhiste Hamadi Jebali, qui rendaient tous trois les artistes du Printemps des Arts responsables des violences : « l’atteinte aux symboles sacrés n’entre pas dans le cadre de la liberté d’expression. Son objectif est la provocation pour semer la discorde et exploiter la vulnérabilité de la situation. Nous condamnons avec la plus grande fermeté ces provocations car elles portent atteinte à l’unité nationale. » Dont acte…

Et le ministre de la culture, Mehdi Mabrouk (indépendant des partis de la Troïka), de renchérir : « l’exposition comportait beaucoup d’œuvres de mauvais goût et artistiquement médiocres, qui violent le sacré et portent atteinte à certains symboles de l’islam. Certaines appartiennent à des autodidactes qui n’ont rien à voir avec l’art plastique et véhiculent des messages politiques et idéologiques. L’art n’a pas à véhiculer une idéologie ; il n’a pas à être révolutionnaire ; il doit être beau. » (sic).

C’est que, face à ces deux menaces islamistes, l’une qualifiée de « modérée », l’autre, de « radicale », les deux partis socio-démocrates et laïcs, qui forment avec Ennahdha la Troïka du gouvernement transitoire, font difficilement le poids et doivent composer en permanence.

Fragiles équilibres politiques

Le parti Ettakatol (le Forum démocratique pour le Travail et les Libertés) de Moustapha Ben Jaafar et le parti du Congrès pour la république (CpR) de Moncef Marzouki tentent tant bien que mal – et en dépit de questions de personnes et de divisions internes – de maintenir la révolution sur les rails de ses promesses et, au prix de concessions parfois extrêmes, d’éviter le conflit avec Ennahdha, qui n’a pas clairement condamné les mouvements salafistes, avec lesquels certains Ennahdhistes partagent un grand nombre de revendications, en matière de justice, de droit de la famille, des droits de la femme et d’enseignement, notamment…

Plus encore, les partis laïcs doivent faire face aux attaques répétées des Ennahdhistes, qui ont compris toute l’importance de contrôler l’information et mènent une véritable campagne de presse contre le président Marzouki.

Ennahdha, qui a mis le grappin sur les ministères les plus sensibles, a opéré un remaniement complet du personnel des médias publics ; et les journalistes restés en place subissent des pressions quotidiennes qui les obligent à suivre la ligne décrétée par les islamistes. Les pires bobards sont ainsi distillés à propos du président, du montant de son salaire, de ses mœurs : il serait alcoolique et sortirait secrètement la nuit du Palais de Carthage pour courir les filles à La Goulette, au point d’être incapable de travailler le jour, etc. (toutes choses que, pour connaître le personnage et son emploi du temps, nous pouvons sûrement démentir). Mais la calomnie a pris racine et, dans les cafés de Tunis, la rumeur est devenue conviction ; et la conviction, certitude…

La dernière attaque en date, la plus audacieuse, fut l’extradition illégale vers la Libye de Baghdadi Mahmoudi, l’ancien premier ministre de Mouammar Kadhafi.

Le Président Marzouki, médecin de formation et ancien président de la Ligue des Droits de l’Homme tunisienne, emprisonné sous Ben Ali, nous a expliqué, lors des entretiens qu’il nous a accordés, qu’il avait refusé cette extradition vers la Libye, car ce pays est actuellement en plein chaos ; et la torture et l’arbitraire y sont plus que jamais monnaie courante…

Or, c’est par la presse que, le 2 juin, le président tunisien a appris comment son premier ministre ennahdhiste, Hamadi Jebali, avait outrepassé le veto présidentiel et, de nuit, ordonné l’extradition de Baghdadi Mahmoudi…

Certes, la réaction de la présidence a été ferme et sans appel, qualifiant d’illégale l’action du premier ministre, coupable d’avoir sali l’image de la Tunisie, et le désignant comme personnellement responsable des sévices que pourrait subir Mahmoudi.

Mais cet épisode a porté un coup dur à l’image du président, qui n’a pas été compris de tous, en choisissant la voie de la modération et du dialogue, en calmant le jeu, pour sauvegarder l’unité du gouvernement et permettre la poursuite du processus constitutionnel.

Ce choix a entamé gravement sa popularité, ce choix d’encaisser l’affront et de préserver les nouvelles institutions, fragiles, ce choix de la part d’un président qui veut se démarquer, jusque dans son apparence vestimentaire, des dictateurs Bourguiba et Ben Ali.

« Un président n’est pas un papier-mouchoir ; on ne traite pas un président comme ça », m’a lancé un homme rencontré à une terrasse de café de l’avenue Bourguiba. « Il devait attaquer ou démissionner ; si al-Marzouki avait démissionné, tous les Tunisiens auraient voté pour lui aux prochaines élections. »

« Marzouki est un homme très intelligent », a ajouté un autre. « C’est un docteur, un écrivain ; il parle bien le français ; mais il n’est pas un homme politique ; ça, il ne sait pas faire, et on ne le voit jamais à la télévision, pas comme Ben Ali ; il doit s’affirmer comme doit le faire un président ; il représente le peuple et doit être fier et bien habillé, avec une cravate et tout ce qu’il faut. » « Ce qu’a fait Ennahdha, ce n’est pas correct : il y a la Troïka et tout le monde doit se respecter ; mais, Ennahdha, ils ont voulu montrer qu’il s’en f… de Marzouki et du CpR, et qu’ils font ce qu’ils veulent. »

Le peuple tunisien n’a semble-t-il pas encore tourné la page et conserve de la présidence l’idée de l’homme fort, aux costumes impeccables, celle du prince, du raïs, qui est au-dessus des autres. Il demeure sensible au bling-bling et ne perçoit toujours pas exactement qui se soucie réellement de son bien-être… Mais quel peuple, en Europe aussi, pourrait lui donner des leçons sur la question ?

Le fait est aussi que, dans les ministères et les gouvernorats, tapis dans l’ombre, les fonctionnaires de l’ancien régime restent en place. Comment le pays pourrait-il en effet renverser toute son administration en quelques mois ? Et, tandis que le médecin humaniste travaille du matin jusqu’au soir au Palais de Carthage, les médias, qui ne se ressentent plus de leur toute nouvelle liberté d’expression, s’en donnent à cœur joie à alpaguer l’ancien hôte des geôles bénalistes, alors que, dans le même temps, dans les restaurants huppés de Tunis –là où nous avons observé la classe dirigeante, quelques soirées durant-, les grands commis de l’État, qui ont apparemment davantage le sens des « réalités », corrompus à souhait, ne se privent pas de festoyer comme au « bon vieux temps » de la dictature, à grand renfort de filles et d’alcool, tout en brocardant le nom du président, souvent affublé, de surcroît, du sobriquet « al-Tartour » (« l’Inutile ») sur les réseaux sociaux, par une jeunesse impatiente de changements et qui n’a pas compris qu’elle assiste peut-être au naufrage de son seul atout…

En tentant de maintenir sur les rails la coalition tripartite et le gouvernement provisoire en charge de gérer la transition démocratique, le président Moncef Marzouki a passé l’éponge sur la trahison éhontée des leaders d’Ennahdha, dont l’aile radicale surfe sur la vague salafiste.

Le geste de Moncef Marzouki permettra peut-être à l’Assemblée constituante élue en octobre 2011 d’achever ses travaux et de doter le pays d’une Constitution. Mais, à l’aune de l’incompréhension populaire, ce geste pourrait bien lui coûter l’élection de mars 2013 et livrer la Tunisie, pieds et poings liés, à un islam radical ainsi débarrassé de toute forme de contre-pouvoir.

Bien que… S’il faut en croire la rue, Ennahdha a beaucoup déçu; et l’extradition de l’ex-premier ministre libyen, tout en déforçant le président Marzouki, a également écorné l’image des Ennahdhistes.

Aussi, la scène politique tunisienne pourrait voir émerger deux nouvelles formations : celle du riche homme d’affaire Hechmi Hamdi, d’une part, Al-Aridha Chaabia (La Pétition populaire pour la Liberté, la Justice et le Développement).

Plus souvent à Londres qu’à Tunis, Hechmi Hamdi semble pourtant avoir le vent en poupe : sa fortune et son ambition font rêver plus d’un Tunisien…

Et celle de Béji Caïd Essebsi (85 ans), d’autre part, Nida Tounès (L’Appel de la Tunisie) : ancien membre du RCD et ancien président de la Chambre des députés, Béji Caïd Essebsi avait succédé à Mohamed Ghannouchi au poste de premier ministre, après la chute du dictateur.

Son nom revient fréquemment dans les conversations des Tunisiens, pour qui il incarne le pouvoir, « un vrai président », promesse du rétablissement de l’ordre, de la fin des grèves sauvages et de l’insécurité galopante, et du retour des touristes…

« Je ne sais pas pourquoi il revient, parce que les gens devraient le rejeter à coups de pierres », nous a confié un ami journaliste ; « mais, non : ils le réclament ; la rue réclame un chef ! »

La Tunisie post-révolutionnaire, si elle échappait à l’islamisation, pourrait ainsi se décliner entre un populisme décomplexé et une manière de retour à l’ancien régime.