Le Comité des mères de soldats de Russie : tant que les journalistes viendront…

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Couverture du livre“Les journalistes, c’est sacré”[1], affirme Valentina Melnikova, dirigeante de l’Union des comités des mères de soldats de Russie,  qui érige cette expression en principe d’action. Dans cette organisation non gouvernementale qui défend les droits des conscrits dans l’armée russe, on ne refuse jamais une interview, on laisse les journalistes interroger les bénévoles comme les visiteurs, filmer ce qu’ils veulent et consulter librement les dossiers de la permanence moscovite. Tout juste leur demande-t-on quelquefois de préserver l’anonymat de tel ou tel soldat qui se trouve dans une situation délicate. L’alliance avec les médias est essentielle pour les mères de soldats…

Créés en 1989 par un groupe de mères pour dénoncer les conditions déplorables du service militaire, les sévices infligés aux conscrits par des soldats plus âgés et le non-respect de leurs droits, les Comités des mères de soldats n’ont jamais cessé d’être débordés de travail. De nouveaux problèmes se sont ajoutés à ceux qui étaient soulevés par les Mères de soldats à leur création. Aujourd’hui, la violence à l’égard des soldats reste forte au sein de l’armée, de la part des autres conscrits mais aussi des officiers. Les droits les plus élémentaires des soldats continuent à être bafoués et les conséquences des deux guerres en Tchétchénie se font sentir dans la société.

Des milliers de personnes s’adressent chaque année aux Comités des mères de soldats, à Moscou ou dans les régions, en demandant de l’aide. La plupart des cas sont traités directement par les Mères de soldats qui font appel au commandement militaire, à la justice ou aux médecins pour aider tel ou tel soldat. Dans certaines situations cependant, l’appui de la presse est essentiel pour rendre publique une situation intolérable ou débloquer une situation où le pouvoir du Comité est insuffisant.

En Russie, médias et mouvement des mères de soldats ont grandi côte à côte, découvrant à la fin de la période soviétique la liberté de la presse, apprenant ensemble le pouvoir et les contraintes de la visibilité médiatique. La situation des conscrits dans l’armée a été parmi les premiers thèmes que la politique de la glasnost’ (« transparence ») a fait émerger dans le débat public. Depuis, bien d’autres problèmes dans l’armée ont régulièrement alimenté l’actualité.

Plusieurs fois par an, l’armée et le service militaire font la une des médias, rarement sur un ton élogieux. Très souvent, les journalistes sont alertés par le Comité des mères de soldats qui tient lui-même ses informations des parents des soldats, les premiers à réagir.

Les Mères de soldats, une source

L’armée russe – comme bien des armées du monde – n’est pas connue pour sa transparence. Si depuis la chute de l’Union soviétique elle s’est dotée de chargés de communication et a adopté la pratique de la conférence de presse, l’institution reste toujours aussi fermée et allergique à l’idée d’un contrôle social. Dans ce contexte, le Comité des mères de soldats qui détient des informations de première main, à savoir les témoignages de soldats et les plaintes de leurs proches, est une source précieuse d’informations sur l’armée.

C’est au moment de la première guerre en Tchétchénie que les Mères de soldats ont gagné une place d’expert de la situation militaire. Dans un contexte de guerre non déclarée et conduite dans une république éloignée, au Comité des mères de soldats de Moscou se croisaient des appelés qui ne voulaient pas combattre, des femmes tchétchènes venues proposer à l’armée d’échanger leurs fils prisonniers des Russes contre des conscrits russes capturés par les insurgés, des mères de soldats en partance pour la Tchétchénie pour aller chercher leur enfant… Les Mères de soldats ont vite commencé à établir des listes, à chiffrer les pertes et les disparitions, à alerter les journalistes.

Des chiffres, des histoires, des portraits, des interlocuteurs : le Comité des mères de soldats était devenu un petit épicentre de la guerre, au cœur de Moscou. Les volontaires se souviennent de cette époque comme d’un âge d’or où journalistes et Mères de soldats ont travaillé en symbiose, partageant les informations, s’aidant constamment, échangeant des contacts. Un âge d’or qui semble avoir duré jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine et  la mainmise du pouvoir sur la presse qui a suivi. Pour les médias étrangers, les Mères de soldats ont aussi été une bonne entrée dans la problématique de la guerre en Tchétchénie, car la protestation des mères contre l’envoi de leur fils à la guerre était immédiatement compréhensible pour tout lecteur, même ignorant de la Russie.

Le Comité des mères de soldats a continué après la guerre à être un lieu très fréquenté par les journalistes étrangers, bien que peu de volontaires y maîtrisent des langues étrangères.

Dans les années qui ont suivi, les Mères de soldats ont entretenu leurs contacts avec les journalistes, mais aussi cultivé leur expertise, menant leur bataille contre l’institution militaire par médias interposés, s’éloignant progressivement de l’image de pasionarias qu’elles avaient eu jusqu’alors. Ainsi, lorsqu’en 2003 le ministère de la Défense a affirmé que près de 4600 militaires russes étaient morts en Tchétchénie entre 1999 à 2002[2], le Comité des mères de soldats a contre-attaqué en avançant le chiffre de 12 000 morts, expliquant qu’il se fondait sur les données recueillies dans les comités régionaux, en prenant en compte les soldats blessés au combat et morts suite à leurs blessures[3]. Le chiffre donné par les Mères a beaucoup circulé et a finalement été déclaré proche de la réalité.

A partir des données qu’elles recueillent des conscrits et de leurs familles, les Mères de soldats chiffrent, évaluent, analysent. Elles jouent également le rôle d’expertes de la législation militaire, maîtrisant le contenu et les failles de chaque acte juridique touchant les conscrits. Il n’est pas rare que les journalistes appellent les Mères pour avoir une précision sur telle ou telle disposition de la loi sur le service militaire.

Le Comité des mères de soldats ne pourrait pas se passer des journalistes pour rendre publics les problèmes de l’armée. Cependant, ce que les journalistes transmettent du message des Mères s’apparente souvent au reflet d’un miroir déformant.

Un miroir déformant

Prenons un exemple récent. Au début du mois de janvier 2009, un décès de soldat[4] et des centaines d’hospitalisations de conscrits de la flotte militaire de la Baltique ont été rapportés par les médias. Les matelots hospitalisés, tout comme le soldat décédé, étaient atteints de pneumonie[5]. C’est la dirigeante du Comité des mères de soldats de la région de Kaliningrad, Marina Bontsler, qui avait alerté les journalistes après avoir reçu de nombreuses plaintes des parents.

Tous rapportaient que les jeunes conscrits, tombés malades peu de temps après leur incorporation, avaient été forcés à dormir dans des casernes chauffées à +10°C, au milieu de l’hiver, et à porter des vêtements encore humides, fautes d’endroit pour les faire sécher[6]. Contactés par l’influent hebdomadaire Nezavissimoie voennoe obozrenie[7], spécialisé dans les questions militaires, et par l’agence RIA Novosti[8] pour commenter l’affirmation du Comité des mères de soldats, les responsables de l’hôpital miliaire et de la flotte armée de la région avaient nié tout problème dans leurs unités. En revanche, le parquet militaire, responsable du contrôle sur les unités militaires, avait ouvert une enquête suite à la plainte du Comité des mères de soldats[9], sans doute poussé par le décès d’un des conscrits hospitalisés. Très rapidement, il avait rendu ses conclusions, confirmant les accusations des Mères de soldats et sanctionnant plus de vingt responsables militaires. Le message des Mères était passé, et si la sanction infligée aux responsables n’était pas à la hauteur de la faute, au moins les faits n’avaient-ils pas été laissés sous silence.

L’hiver dernier, la situation s’est répétée quasiment à l’identique : un conscrit est mort, laissant derrière lui une femme et un bébé, et une soixantaine d’autres ont été hospitalisés avec une pneumonie aigue, dans la région de l’Oural. L’enquête a révélé une fois de plus que les soldats dormaient dans une caserne non chauffée, alors qu’il faisait vingt degrés en dessous de zéro dehors. Mais cette année-ci, le contexte se prêtait à un traitement plus « people » de la situation dans les casernes.

Les jeunes conscrits étaient en effet vêtus, pour la première année, d’un nouveau modèle d’uniforme baptisé « uniforme Yudashkine », du nom du créateur de mode ayant participé à son élaboration. Très rapidement, le nouvel uniforme, supposé trop léger, a été accusé d’être la cause de l’épidémie de pneumonie dans les casernes. Les médias se sont massivement saisis de l’affaire – même à l’étranger où l’actualité de l’armée russe parvient rarement[10] -, manifestant bien plus d’intérêt pour les conscrits malades que les années précédentes.

Lorsque les responsables du Comité des mères de soldats ont été interrogées sur la question, elles n’ont pas partagé l’enthousiasme des journalistes. « Ni dans l’armée soviétique, ni dans l’armée russe il n’y a jamais eu d’uniforme dans lequel on aurait pu servir, quel que soit le climat. (…) Les soldats ont toujours eu froid », a affirmé Valentina Melnikova, dirigeante de l’Union des comités des mères de soldats de Moscou. « Les jeunes appelés sont malades parce que dès leur entrée dans l’armée on leur fait quatre vaccins d’un coup. A cause de cela, leur système immunitaire se trouve artificiellement affaibli et ils tombent malades. »[11] La présidente du Comité des mères de soldats de Nizhni Novgorod, Natalia Jukova, confirmait: « Il y a beaucoup de cas où, par la faute des médecins, on incorpore dans l’armée des jeunes gens absolument inaptes à servir. La cause principale du taux élevé de maladies chez les appelés, ce n’est pas le nouvel « uniforme Yudashkine », mais l’incurie des médecins, leur incompétence, leur négligence à l’égard d’appelés. »[12].

Cependant, les mères de soldats et certains responsables militaires avaient eu beau répéter leurs arguments, c’était peine perdue : les médias avaient fait de l’uniforme Yudashkine le centre de l’affaire et continuaient encore à en parler plusieurs mois plus tard. Le message des Mères de soldats s’était noyé dans le raz-de-marée du scandale de l’uniforme. Lorsque quelques semaines plus tard, des hospitalisations massives de soldats pour pneumonie se sont répétées dans une autre garnison de l’Oural,[13] puis à nouveau dans la région de Kaliningrad[14], c’est à peine si les nouvelles ont eu droit à des brèves dans les médias.

L’attention médiatique a ainsi, pour les Mères de soldats, son revers : la priorité est donnée aux composantes poignantes, spectaculaires ou inédites des cas évoqués. Ainsi, alors que les cas de maltraitance des soldats dans l’armée sont très fréquents et se terminent souvent de manière tragique, seuls quelques cas parviennent jusqu’aux médias. Lorsqu’en 2006 l’histoire du soldat Andrei Sytchev, torturé par ses aînés, fait le tour des médias, les analystes ne s’y trompent pas. La journaliste Ioulia Kalinina décrit la situation avec réalisme, affirmant que si la presse s’est intéressée au garçon, c’est à cause de l’horreur extrême de ce qu’il avait subi, puisque suite aux sévices il avait dû être amputé non seulement de ses deux jambes, mais de ses organes génitaux. Voilà qui rendait le cas plus saisissant. Si des centaines de cas semblables n’ont pas pu être médiatisés, a-t-elle souligné, c’est tout simplement parce qu’on considère dans les rédactions qu’ « on a déjà parlé des conscrits la semaine dernière, ça suffit. »[15]

Donnant-donnant

Les Mères de soldats ne sont pas dupes de cette situation et choisissent avec soin les quelques cas proposés à la presse. Elles cultivent également l’art de la formule simple et percutante qui contraste avantageusement avec la langue de bois des militaires. Plutôt que de « conscrits », elles parlent de « garçons », utilisent le terme « fugitifs » au lieu de « déserteurs », et qualifient d’esclavage la conscription obligatoire. Ce langage simple et terre-à-terre est devenu une marque de fabrique des Mères, soulignant leur distance avec les autorités officielles. « Je suis prête à parier une caisse de brandy arménien avec n’importe quelle famille que leur fils est inapte au service militaire »[16], répète souvent la dirigeante de l’Union des comités des mères de soldats. « Ne croyez pas les officiers quand ils sont en service ! »[17], clame-t-elle aux parents. « Je n’ai absolument pas pitié de vous, j’ai pitié de vos fils », déclare aux mamans la présidente du Comité de la ville de Tchelyabinsk[18]. « L’armée n’est toujours pas une école de courage, mais une école d’humiliations et des tortures »[19], dit-on au Comité des mères de soldats de la région de Nijni-Novgorod. Les médias reprennent, commentent, réagissent.

Le Comité est aussi un lieu photogénique qui dit bien des choses sur la Russie contemporaine : des femmes et de jeunes garçons, des uniformes et des chapkas, des vêtements bon marché, de petits locaux exigus, des slogans sur les murs (« Parents, en envoyant votre fils à l’armée, préparez l’argent de son enterrement »). Et surtout les visages, creusés par la fatigue, figés par la peine ou illuminés par la détermination.

Depuis l’arrivée à la présidence de Vladimir Poutine, la relation avec les journalistes est devenue moins facile : les rédactions censurent quelquefois les déclarations trop critiques des Mères à l’égard du pouvoir. Malgré cela, et contrairement à ce que les leaders du mouvement craignaient parfois, les médias et les Mères de soldats ne sont pas en froid.

Certaines figures marquantes parmi les Mères ont aujourd’hui des fonctions officielles : elles sont membres du Conseil social auprès du Ministère de la Défense, du Conseil sur les droits de l’homme auprès du Président de la Fédération de Russie. Même si ces titres sont souvent des coquilles vides, ils  permettent au moins aux journalistes de citer ces dirigeantes des Comités des mères de soldats dans leurs articles sans être censurés. Si les médias traitent moins de sujets de fond, ils continuent cependant à solliciter le Comité dès qu’un sujet d’actualité concerne les conscrits. Les Mères de soldats font désormais partie du paysage. Les journalistes étrangers, quant à eux, continuent à avoir une image positive des Mères de soldats, ONG non soumise au pouvoir russe largement critiqué à l’Ouest… sans forcément venir les voir, car d’autres acteurs sociaux occupent la une du palmarès médiatique.

Les Mères sont cependant convaincues que les journalistes les défendront si elles sont trop violemment attaquées par le pouvoir. En effet, lorsqu’en 2004, un député de la Douma, chambre basse du parlement russe, accuse le Comité des mères d’être à la solde de l’Occident dans l’objectif de détruire l’armée russe et ouvre une enquête sur l’organisation, les médias – même proches du pouvoir – relaient l’affaire en prenant le parti des Mères de soldats. Ce soutien est essentiel aux Mères qui se savent quand même fragiles dans une Russie peu amicale envers les organisations non gouvernementales indépendantes.

Cette confiance des médias vaut bien quelques sacrifices. Les Mères de soldats ont beau pester contre les titres racoleurs et les témoignages déformés par les articles, elles continuent à expliquer et réexpliquer le service militaire à des journalistes novices, à trouver des histoires et des chiffres utilisables par les médias, à réunir des conférences de presse et à trouver des formules choc. Car tant que les journalistes viendront nombreux au Comité des mères de soldats, l’association existera dans l’imaginaire des citoyens russes. Tant que les parents sauront trouver les mères de soldats, de jeunes garçons pourront être aidés. Tant que les Comités des mères de soldats seront soutenus par les médias, ils risquent moins d’être menacés ou purement et simplement liquidés.

Pour aller plus loin :

Les ouvrages de la journaliste russe Anna Politkovskaya, assassinée en 2006, proche du mouvement des Mères de Soldats : La Russie selon Poutine, Douloureuse Russie, journal d’une femme en colère, Tchétchénie, le déshonneur russe, tous les trois sortis chez Gallimard.

En anglais, Dedovshchina in the Post-Soviet Military: Hazing of Russian Army Conscripts in a Comparative Perspective, Chez Ibidem-Verlag.

Le roman du brésilien Bernardo Carvalho, ‘Ta mère, publié chez Métailié, qui évoque par la biais de la fiction le travail des Mères de soldats.

 

[1] Les petits soldats, page 136
[2]
http://www.newsru.com/russia/17feb2003/dead.html
[3]
http://www.echo.msk.ru/programs/beseda/23663/
[4]
http://www.rg.ru/2009/01/19/reg-ural/novobranec-anons.html
[5]
Komsomolskaya Pravda, 12 janvier 2009, http://kp.ru/daily/24224.5/426743/
[6]
http://www.ng.ru/nvo/2009-01-14/100_baltflot.html
[7]
http://www.ng.ru/nvo
[8]
http://rian.ru/society/20090113/159121355.html
[9]
http://www.ng.ru/nvo/2009-01-14/100_baltflot.html
[10]
http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/russia/8203978/Russias-too-thin-designer-uniform-leads-to-pneumonia-and-flu.html
[11]
http://www.svobodanews.ru/content/article/2313315.html
[12]
http://www.pravda-nn.ru/archive/number:885/article:14242/
[13]
Site d’information ura.ru, 1er février 2011. http://ura.ru/content/svrd/01-02-2011/news/1052124691.html
[14]
Chaîne de television Rossia 1, division régionale de Kaliningrad.  http://kaliningrad.rfn.ru/rnews.html?id=68607&cid=
[15]
http://www.svobodanews.ru/content/Transcript/131500.html
[16]
http://www.echo.msk.ru/programs/beseda/21359/
[17]
http://www.svobodanews.ru/content/article/106373.html
[18]
http://vecherka.su/katalogizdaniy?id=25413
[19]
http://movu1-perm.narod.ru/vk7.htm

 


Anna Colin Lebedev

Anna Colin Lebedev

Anna Colin Lebedev est docteur en science politique, chercheur associé au Centre d’étude des mondes russe, caucasien et centre-européen (EHESS, Paris). Elle travaille sur l’action collective dans l’espace postsoviétique. Elle a vécu plusieurs années en Russie et en Ukraine et enseigné la sociologie à des étudiants russes. Parmi ses publications, l’histoire du mouvement des mères de soldats, coécrite avec Valentina Melnikova en 2001 : Les petits soldats : le combat des mères russes, publié chez Bayard.