Le secteur humanitaire souffre d’un problème de renouvellement…

2

Colloques, débats, forums…Les acteurs humanitaires s’interrogent sur leur profession et les contextes dans lesquels elle s’exerce. Pour faire avancer cette réflexion, la jeunesse est conviée à s’exprimer et Grotius International n’échappe pas à la règle puisque nous donnons la parole à Vincent Pradier,  jeune diplômé de l’IEDES (Institut d’Etudes du Développement Economique et Social), spécialité « Crise : interventions d’urgence et actions de développement » et aujourd’hui chargé de mission pour le réseau Etudiants et Développement.

Geneviève Sababadichetty : Vincent Pradier, les formations humanitaires ont le vent en poupe depuis 15 ans, notamment avec par la multiplication des masters dans ce secteur.  Vous êtes un futur acteur de l’humanitaire, quelles sont vos motivations ?

Vincent Pradier : Même si cela peut paraître naïf, l’envie d’aider est pour moi l’élément moteur. J’ai toujours été impliqué dans le secteur associatif et particulièrement dans les mouvements d’éducation populaire. Pour moi, et malgré ce que  pensent certains, la notion d’engagement est fondamentale car elle implique de choisir une façon de vivre, plutôt que simplement un métier. Choisir le secteur humanitaire, c’est choisir des conditions de travail pas toujours faciles, une vie décousue, accepter une rémunération moindre que ceux qui sont dans des entreprises plus classiques…J’ai vu pas mal de jeunes diplômés avec des compétences techniques : gestion, management, marketing…qui déçus par leur expérience dans le milieu professionnel traditionnel se sont tournés vers l’humanitaire pour redonner un sens à leur activité.

GS : En même temps, beaucoup d’associations humanitaires obéissent à des logiques d’entreprise : même si elles ne sont pas amenées à générer des bénéfices, elles doivent se battre pour recevoir des subventions, motiver les donateurs, attirer l’attention du public…

Vincent Pradier : Cela dépend de la taille de l’association…Les ong importantes s’inscrivent dans une logique de marché. Dès que l’Union européenne lance un appel à projet, par exemple,  c’est l’association la plus rapide, la plus efficace…Celle qui finalement a le plus de moyens qui va l’emporter. La grosse difficulté c’est qu’elles sont sur un système concurrentiel et que si elles veulent continuer à exister, et garder un minimum d’indépendance, elles sont obligées de se plier aux règles de l’entreprise : marketing à outrance, appel au don agressif …Mais il y a beaucoup d’associations  du Sud ou même dans des pays en crise ou en conflit qui travaillent de manière différente. Pour moi,  c’est vraiment une question de structure. Avec des budgets de plusieurs centaines de millions d’euros la dimension associative a tendance à disparaître… Par ailleurs, remettre en question ce fonctionnement , c’est remettre en question la survie de l’association. Et quand on est responsable de 300 ou 400 salariés, je comprends que cela n’aille pas de soi…

GS : Toujours sur le registre de la « professionnalisation » des ONG, que pensez-vous des campagnes publicitaires menées par certaines d’entre elles pour forcer au don en jouant essentiellement sur le registre de l’émotion ?

Vincent Pradier : Ce qui est embêtant dans ce genre de campagne, c’est que ça ne fait pas  vraiment réfléchir sur les causes des problèmes. Prenons le cas de la malnutrition par exemple,  de manière caricaturale, on demande au public de donner de l’argent pour que l’enfant puisse se nourrir mais on n’explique pas que si ce petit enfant est en train de mourir de faim c’est peut-être lié au problème de l’accaparement des terres par l’industrie agro-alimentaire ou à notre façon de consommer à outrance qui a un impact direct sur les pays du Sud…Bien sûr, cela correspond à une logique commerciale…Ces ONG privilégient un mode de fonctionnement qui leur permet d’engranger de l’argent pour leur survie…au lieu de faire réfléchir sur les causes structurelles de la pauvreté, sur ce qui fait que ce sont toujours les mêmes pays qui sont en crise, et cela depuis tellement longtemps, quoi que l’on fasse…envoi de casques bleus, envoi de nourriture, de médecins…Si rien ne marche, il doit bien y avoir une raison… Pour moi, il faut sortir de la logique « de marché » et s’intéresser réellement aux problèmes !

Les colloques, les forums…c’est toujours pareil, toutes ces rencontres se déroulent toujours dans des lieux prestigieux et se terminent inlassablement par des petits fours et du champagne. Cela peut faire sourire mais j’ai encore du mal à comprendre comment on peut parler de la faim dans le monde un petit four à la main !

Plus globalement, il faut que les ONG réfléchissent sérieusement à leur mode de fonctionnement. Ces associations qui ont un énorme pouvoir médiatique parce que qu’elles ont des professionnels compétents, surtout en communication,  disent qu’elles font de la communication. Pour  moi, elles font de la « pub » comme n’importe quelle entreprise marchande car elles n’utilisent pas leur capacité à influencer l’opinion publique ou les gouvernements de la bonne manière. On est encore loin d’une « éducation au développement ».

GS : En France (et c’est beaucoup un débat franco-français) le discours sépare urgence et développement. Pourtant  le rapprochement urgence et développement commence à devenir une réalité…

Vincent Pradier : Effectivement ne pas reconnaître le continuum urgence-développement, c’est  commettre une erreur. Il y a 2 problèmes : d’abord nous ne sommes pas du tout sur les sur les mêmes échelles. Les urgentistes ont un poids énorme par rapport aux autres ONG. Ensuite, les développementistes assument un côté politique alors que les urgentistes interviennent pour sauver des vies. Ils ne cherchent pas à agir pour faire évoluer les systèmes à l’origine des crises ou des catastrophes. Même si cela est en train de changer, les urgentistes ont du mal à se remettre en question et à revoir leur fonctionnement. Alors que pour moi, humanitaires et urgentistes doivent échanger leurs expertises et se compléter.  On dit généralement que les urgentistes gèrent les crises et que les autres s’occupent de l’après…L’urgence fait partie du développement. Une crise c’est un changement.C’est le passage d’un système sociétal à un autre, et donc un processus intégré au développement d’un pays. La vraie question c’est de savoir si les interventions d’urgence freinent ou accélèrent ce processus, notamment d’un point de vue politique.

GS : Vincent Pradier, est-ce qu’à l’heure actuelle vous encourageriez d’autres jeunes à rejoindre le secteur humanitaire ?

Vincent Pradier : oui, absolument. L’engagement n’est pas simplement un moment dans une vie. C’est un processus. Un jeune qui s’engage s’ouvre à l’autre, apprend différemment et acquiert des compétences. Nous sommes tellement submergés d’images violentes que ça ne nous fait quasiment plus rien. Quelqu’un qui part sur le terrain et se confronte à la réalité, c’est autre chose. Bien sûr,  les humanitaires ne sont pas tous sur le terrain mais le simple fait de s’engager dans le social ouvre sur le monde, apprend à sortir des clichés, forme des citoyens éclairés.

A l’heure actuelle, il faut cependant reconnaître que les associations humanitaires et plus largement le monde associatif, ne donnent pas vraiment aux jeunes la place qu’ils méritent. On ne leur reconnaît pas le droit de réfléchir ou même celui d’être ce qu’ils sont, c’est-à dire des porteurs de changement, d’idées nouvelles avec une certaine naïveté peut-être mais pourquoi pas ?  Regardez les conseils d’administration des grosses structures humanitaires…On y trouve des dinosaures ! Il y a un vrai problème de renouvellement des compétences. Je ne remets pas en cause les connaissances des plus âgés mais je regrette vraiment  leur manque d’ouverture.

Notre association, Etudiants et Développement, fonctionne différemment.. Chez nous, ce sont les jeunes qui posent les questions stratégiques et politiques. C’est le choix qui a été fait et depuis que nous nous sommes joints au collectif de Coordination Sud, toutes les autres associations veulent nous associer à leurs événements. Nous sommes devenus la caution « jeunes » du  secteur. Dernièrement, nous avons participé à un colloque où nous étions censés avoir la parole…Comme d’habitude, ce sont les « vieux sages » qui ont tenu le haut du pavé et qui ont mis en avant leur longue expérience…Nous, les jeunes, nous n’avons quasiment pas eu la possibilité de nous exprimer…

GS : pensez-vous que les associations humanitaires doivent forcément se positionner sur des questions sensibles ?

Vincent Pradier : Je pense que les ONG doivent assumer un certain rôle politique. Il y en a qui se limitent à mettre des pansements sur les plaies, moi je pense qu’il faut faire en sorte de soigner la maladie. Les ONG doivent interpeller les pouvoirs locaux, les gouvernements, l’opinion publique…Une excellente manière de le faire et certaines le font déjà, c’est de travailler ensemble, de créer des espaces collaboratifs qui en donnant plus de poids aux ONG permettraient de porter de vrais enjeux sociétaux et de redonner sens au mot « association » qui n’est pas simplement une structure légale et juridique permettant de payer moins d’impots, mais une vraie façon d’organiser le travail et donc – « le vivre ensemble » – différemment.