Lampedusa : Le bal des hypocrites…

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Le choc. Un reportage diffusé mi-décembre au TG2, le journal de la deuxième chaîne de la télévision publique italienne, a montré des réfugiés nus, dehors, passés au jet d’une solution contenant un produit contre la gale. Ces images ont été tournées avec un téléphone portable par un rescapé syrien du naufrage du 3 octobre, présent donc depuis 65 jours dans le centre d’accueil. «On est traité comme des chiens» affirme-t-il. Un traitement réservé aux hommes comme aux femmes.

Ce traitement infligé aux migrants à leur arrivée dans le centre d’accueil de Lampedusa a suscité une vague d’indignation en Italie et en Europe. Les autorités italiennes et l’Union européenne (U.E) ont semblé découvrir le sort réservé aux migrants. Mais la communauté internationale ferme les yeux et laisse faire depuis belle lurette. Elle sait. Elle savait. Ici nous expliquerons – certes trop rapidement (notamment dans la description des mécanismes financiers), le système qui prévaut, ce que nous appellerons le « business du migrant ».

 Le terme n’est malheureusement pas trop fort. L’émoi suscité par ce reportage de TG2 fait écho à l’émotion début octobre 2013 lorsque quelques 400 personnes, en majorité des femmes et des de jeunes gens, périrent dans deux naufrages au large de Lampedusa.

A cette occasion, de nombreux responsables politiques avaient fait le déplacement sur l’île, et rendu visite (in extremis) aux rescapés dans le centre d’accueil. Ils avaient donc pu constater de leurs yeux les conditions d’hébergement réservées aux migrants, quelques 800 personnes pour 250 places à ce moment là, dans un lieu jamais reconstruit depuis qu’un incendie a détruit une partie des bâtiments il y a quelques années. Ils ont vu les couvertures et les cartons tendus sous les arbres, la promiscuité, le surpeuplement.

Parmi ces personnalités, le président de la Commission européenne, Jose-Manuel Barroso, et le vice-président du Conseil et ministre de l’intérieur italien, originaire de Lampedusa, Angelino Alfano. Ce dernier, après la diffusion de la vidéo choc, a annoncé la résiliation du contrat de gestion du centre de Lampedusa, confiée au consortium Ssifo. « Ce qui s’est passé est inadmissible et intolérable, la dignité des la personne et le respect des droits humains et de l’intimité doivent passer avant les considérations économiques. L’immigration ne peut être considérée comme un business », s’est indigné Monsieur Alfano.

Et pourtant. Aujourd’hui, c’est bel et bien de business qu’il s’agit. La plupart des centres d’accueil sont gérés en Italie par des sociétés privées. Des multinationales aux entreprises gérées par Communion et Libération, en passant par le spécialiste français des prisons Gepsa. Ou encore La Miséricorde qui pour un budget de 28 millions d’euros par an gère le centre de l’île de Capo Rizzuto, où la plupart des réfugiés dorment dans de vieux containers rouillés.

Le système actuel est « simple » : le gouvernement italien lance un appel d’offre et l’organisme qui a le meilleur dossier qualité-prix remporte le marché. Les conditions matérielles d’hébergement des migrants passent ici au second plan. Le montant moyen alloué par le ministère de l’intérieur va d’environ 45 euros par jour pour les adultes à 70 pour les mineurs.

Valeria Carlini, porte-parole du Conseil Italien pour les Réfugiés (CIR) explique: « Nous dénonçons le fait que les organismes qui remportent ces appels d’offre, dont le budget peut atteindre 50 millions d’euros par an, sont en général des entreprises à but lucratif, car ce sont celles qui font les offres les plus avantageuses, mais en économisant sur le niveau des prestations et droits des personnes qui doivent être accueillies dans ces centres. Quand on a de la part du gouvernement pour seul critère l’intérêt économique, ce qui se passe c’est que les gestionnaires des centres rognent sur la qualité des services fournis. On a vu des centres prévus pour 2.000 personnes et qui en accueillent 4.000, ou d’autres encore où la quantité de nourriture était insuffisante à la bonne santé des demandeurs d’asile. Et tout cela pourquoi, parce que ces centres sont gérés par des gens qui gagnent de l’argent sur le nombre de migrants qu’ils hébergent. Plus il y a de migrants sur une période donnée plus leurs revenus augmentent sur cette période. C’est évidemment en contradiction avec les droits humains de ces personnes. »

Voilà rapidement décrit donc un système… Mais il y a une responsabilité partagée ou à partager. Les politiques africains pour leur part, si peu soucieux de leur population malgré les beaux discours, ne font rien ou si peu. « Travailler au pays, manger, voilà mon rêve… » dit un Sénégalais qui a par deux fois échoué à Malte puis une autre à Lampedusa. La responsabilité des pouvoirs en place sur le continent est patente. Entre incurie, corruption, incompétence des administrations et des élites soucieuses de leur ventre il est bien difficile de dégager des solutions à court et moyen terme.

En forme de conclusion…

Le business de la migration? Oui. La mafia dit-on n’est pas loin. D’un bout à l’autre de la chaîne, nous sommes face à une véritable traite d’êtres humains, du racket des passeurs à l’exploitation d’une main d’œuvre bon marché.

Encore une fois nous savions. Nous savons. A Bruxelles, Rome et Paris etc.

Aucune envie ici de retranscrire l’émoi affiché par ces capitales.

Aucune envie de parler ici de ces pays européens qui refusent de renforcer la « flottille de sauvetage » sous prétexte que ce serait un feu vert lancé à toute la misère du monde.

Aucune envie ici de parler de mon ami, de mon frère, de cette jeune fille joyeuse qui espérait des études, qui avale de l’eau et qui est morte.

Que revienne le temps du témoignage.

Tristes fêtes, endeuillées par nos silences.

Jean-Jacques Louarn

Jean-Jacques Louarn

Jean-Jacques Louarn est journaliste à RFI.