Le sommet humanitaire mondial (SHM), une réelle opportunité pour l’humanitaire que les acteurs doivent saisir

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Pour la toute première fois dans l’histoire de l’humanitaire, les États membres des Nations Unies ont convenu d’organiser une rencontre des chefs d’État sur un sujet que certains gouvernements minimisent, négligent ou ignorent dans leurs propres pays. C’est une réelle source espoir. L’humanitaire n’a jamais eu une si belle occasion d’être mis au-devant de la scène et d’occuper une place aussi importante dans l’agenda mondial. En soi, ceci est une réussite qui aurait dû se faire beaucoup plus tôt.

Les acteurs humanitaires d’Afrique de l’Ouest et du Centre placent en ce sommet l’espoir d’un nouveau départ pour une action humanitaire plus efficace. L’approche de rencontres régionales pour aboutir à un engagement fort des politiques à Istanbul suscite de l’espoir pour les acteurs. Au jour d’aujourd’hui, aucun indice n’indique le contraire. Rappelons-nous des commentaires sur la COP 21 avant sa tenue.

Pour avoir abrité la première des six consultations régionales en juin 2014, la Côte d’Ivoire a réuni les acteurs humanitaires d’horizon divers d’Afrique de l’Ouest et du Centre. À l’échelle de la région et tenant compte des réalités de cette partie du monde, les acteurs ont formulé des recommandations pertinentes qui, sans attendre Istanbul, se mettent en place. Le rapprochement progressif entre le monde humanitaire et le secteur privé en est une résultante. Le projet de création d’une plateforme commune et d’un mécanisme de financement de l’humanitaire par les acteurs privés est en discussion.

L’initiative d’un SHM a créé en Côte d’Ivoire une dynamique nouvelle, féconde d’espérances. La concertation globale des acteurs des sociétés civiles nationales d’octobre 2015 à Genève en prélude au SHM, de par la nature des débats, a mis la lumière sur l’importance croissante du rôle fondamental des États, des ONG nationales, du secteur privé, des diasporas et du milieu académique dans la conduite des opérations humanitaires. Je ne peux que me réjouir du rôle grandissant de ces différents acteurs sur l’échiquier humanitaire. Cette tendance fait partie des changements qui s’opèrent dans l’humanitaire et que le professeur Jean François Mattei ne cesse de souligner dans ses ouvrages et durant ses conférences. Ces différentes rencontres ont permis aux acteurs humanitaires d’être entendus comme jamais auparavant. Comme le disait Solange Koné de l’ONG nationale ASAPSU qui a participé à la consultation de Genève, “où aurions-nous pu tout simplement demander que 20 % des financements humanitaires aillent directement aux ONG nationales ?”

Les acteurs humanitaires sont unanimes à reconnaître l’importance croissante et rapide des besoins humanitaires et les difficultés qu’éprouvent les acteurs à y faire face. Cette augmentation s’explique par la fréquence et la gravité des crises humanitaires (plus de 600 % d’augmentation des besoins entre 2004 et 2015), leur durée de plus en plus longue ; les moyens requis ne peuvent qu’augmenter (de 3 à 17 milliards de dollars US au cours de la même période). Pour les millions de réfugiés, de déplacés et autres vulnérables hélas de plus en plus nombreux, l’humanitaire reste le seul espoir auquel ils s’accrochent lorsque tout s’effrite autour d’eux. C’est pour mieux assister ces femmes, enfants et hommes que les décideurs politiques au plus haut niveau se sont donné rendez-vous au mois de mai à Istanbul.

Si la politique, les relations internationales et la diplomatie avaient été plus efficaces, l’Europe aurait-elle eu des vagues de réfugiés syriens, irakiens ou sub-sahariens ? Si l’aide humanitaire avait été fournie adéquatement aux victimes syriennes, des drames comme celui du petit Aylan Kurdi et de bien des milliers d’autres anonymes auraient pu être évités.

Il est important d’éviter l’amalgame entre les problèmes et les solutions à ces problèmes. Les crises humanitaires comptent parmi les causes de mortalité et de dégâts matériels les plus importantes de nos jours. Sans se tromper de cible, le SHM ne s’adressera certainement pas aux causes des crises humanitaires, mais constituera un levier et une référence essentielle pour l’aide humanitaire à venir.

L’humanitaire et le SHM ne constituent pas une panacée et ne sont certes pas exempts de critiques. Loin d’être une excuse, l’insuffisance de financements de l’aide humanitaire devient de loin la principale contrainte pour sauver des vies et réduire les vulnérabilités. Le SHM est une opportunité d’obtenir des engagements forts sur des thématiques fondamentales à l’humanitaire telles que son efficacité, son financement, le partenariat, la résilience, les solutions innovantes.

L’insuffisance croissante des financements humanitaires doit être vue au-delà de la portion congrue de l’humanitaire, mais questionner « l’aide au développement » dans sa forme et dans son fond. Où en sommes-nous dans l’allocation des 0,7 % de revenu national brut des pays OCDE à l’aide au développement ? Une petite portion (15 %) de cette somme suffirait à couvrir 100 % des besoins humanitaires. N’est-ce pas une évidence que les besoins humanitaires ont cru de manière exponentielle et que les appels sont de moins en moins financés ?

Même si le SHM ne portera pas sur les structures organisationnelles, l’architecture humanitaire n’est pas immuable, elle est en constante évolution pour répondre aux défis constamment grandissants. À ce sujet, la réforme humanitaire entamée depuis plus d’une décennie a rendu l’aide humanitaire plus efficace et mieux coordonnée. Pour avoir connu la situation d’avant la reforme, il paraît évident que la réponse humanitaire est plus structurée avec une bien meilleure définition des priorités et allocation des ressources. Sans rentrer dans de l’auto-satisfecit, l’action humanitaire, comme toute autre action, doit être constamment remise en question. Quand on passe de plus en plus de l’aide humanitaire classique en nature à une distribution de cash à travers du cash transfert, on doit demander ce que les acteurs recherchent. N’est-ce pas la meilleure solution aux problèmes de la victime dans un souci d’efficacité ?

L’humanitaire est ce monde fabuleux où convergent toutes les professions et même les sans professions et formations pourvu qu’on ait de la « volonté » à revendre. Ce capharnaüm de la charité a besoin d’une meilleure gouvernance. Les États et les institutions internationales peuvent jouer un rôle important pour une aide plus efficace afin d’éviter par exemple l’expérience du Tsunami en Indonésie.

La réalité de l’humanitaire est indissociable du monde qui nous environne et qui évolue rapidement. La vraie question qu’on est en droit de se poser est de savoir si l’humanitaire, comme élément de cet ensemble, suit cette évolution rapide, s’y adapte pour anticiper les difficultés à venir. Vu du terrain, les signaux nous rendent optimistes. À bord du train pour Istanbul, plusieurs partenaires internationaux sont d’ores et déjà à l’œuvre. Des tables rondes ont été initiées par des ONG internationales et institutions pour débattre des thèmes à l’ordre du jour du SHM et harmoniser leurs points de vue.

L’initiative d’avoir un Sommet Humanitaire Mondial est pour les acteurs du terrain une aubaine pour mettre les réels problèmes des victimes et des acteurs humanitaires au centre des discussions. Le SHM n’est pas un sommet de l’OCHA encore moins de M. Stephen O’Brien. Il est et reste avant tout un sommet des États membres. La dynamique en cours fait avancer humanitaire et laisse entrevoir l’espoir d’importants progrès à venir.

 

Dr Modibo Traoré

Chef de bureau OCHA Côte d’Ivoire

 

Modibo Traoré

Modibo Traoré

Modibo Traoré est Chef de bureau OCHA Cote d’Ivoire.