Les défis de la démographie africaine : L’urbanisation (1/3)

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Les villes du continent recevront au cours des vingt prochaines années 300 millions nouveaux habitants. Plus d’un Africain sur deux résidera en ville à l’horizon 2030…

Combien sont-ils chaque jour à rejoindre les grandes villes du continent ? Combien sont-ils à y naître ? Seule certitude, ces chiffres, difficilement estimables, sont en augmentation constante. En 2010, l’agence des Nations-unies pour les établissements humains (ONU-Habitat) publiait son rapport sur « L’état des villes africaines ». De 400 millions de personnes (soit 40% de la population africaine) en 2009, le nombre d’urbains atteindra le cap du million en 2040 : 60% de la population continentale vivra alors en ville. « Aucun gouvernement ne peut ignorer la rapide transition urbaine en cours », signale ONU-Habitat, avec une date clé à retenir, celle de 2030. C’est à cet horizon que l’Afrique urbaine pèsera plus que l’Afrique rurale, par le nombre d’habitants.

Le rythme actuel d’urbanisation du continent (+ 3,4% par an en moyenne, selon ONU-Habitat) est le plus élevé au monde. Toujours selon ces mêmes prévisions, les grandes villes d’Afrique devraient encore gagner des millions d’habitants et figurer ainsi parmi les plus grandes de la planète. En 2025, Lagos (Nigéria) et Kinshasa (RDC) deviendront, selon ONU-Habitat, les 11ès et 12ès plus importantes villes du monde. Soit mieux que Pékin (Chine) ou Los Angeles (États-Unis). Kinshasa, surtout, devrait connaitre une progression de 4 millions de ses habitants (soit une hausse de 46%), de 8,7 à 12,7 millions entre 2010 et 2020.

Autre chiffre révélateur : entre 2010 et 2020, la croissance moyenne des grandes villes sera de 51% ! En 2010, les 21 plus grandes villes dépassaient toutes les 2 millions d’habitants. En 2025, cette barre-plancher devrait atteindre celle des 3 millions. Certaines capitales seront devenues hypertrophiques par rapport aux autres villes de leur territoire, créant une sorte de désert humain autour d’elles : en Angola en 2025, près d’un Angolais sur trois vivra dans la capitale Luanda. Au Sénégal et en Côte d’Ivoire, une personne sur quatre, résidant dans ces pays, vivra à Dakar et à Abidjan. Au-delà même de la croissance des grandes villes, on se rend compte que ce phénomène urbain est solidement installé : la croissance démographique urbaine sera en effet portée, à 70%, par les villes de taille secondaire.

D’un pays à l’autre, la situation n’est toutefois pas la même, comme le souligne la Banque africaine de développement (BAD) dans sa stratégie de développement urbain pour la décennie en cours. Les ruraux sont encore les plus nombreux dans les pays n’ayant pas de façade maritime. Au Burundi, en Ouganda, au Burkina-Faso ou en Ethiopie, le taux d’urbanisation ne dépasse pas les 20%. Tandis que les pays côtiers sont parmi les plus urbanisés : le Gabon, Djibouti ou la Libye comptent entre 75 et 80% d’urbains au sein de leur population. Autre constatation : plus un pays est riche, plus il est urbanisé.

L’urbanisation transforme la structure même des Etats, et dessine des besoins nouveaux. Les étudier dès à présent, c’est préparer les réponses de demain. Pourtant, la prise d’initiatives est lente. A l’image même des grandes institutions continentales, le développement urbain a été absent de leurs recherches. Il a notamment fallu attendre 2008 pour le voir inscrit au programme des assemblées annuelles de la BAD. Pour elle, il est aussi très clair que « peu de pays africains se sont penchés sur les problèmes et les débouchés du développement urbain ».

Pourtant, selon le Sénégalais Alioune Badiane, directeur de la division des projets de ONU-Habitat, les gouvernements doivent dès à présent « réinventer la ville africaine et revaloriser son capital physique, socio-économique et intellectuel dans la perspective d’un développement durable », écrit-il dans une tribune parue en décembre 2012, avant d’insister sur l’opportunité qui se présente. « Le plus grand défi imposé par cette transition est de transformer un mouvement créateur de pauvreté urbaine en une véritable dynamique sociale fonctionnant pour le bien-être socio-économique de tous », dit-il également.

Le virage qui attend les Etats africains, au cours des prochaines décennies, est donc déterminant pour leur avenir. Si la part des villes dans le PNB du continent, déjà de 55%, devrait croître, l’accompagnement étudié de l’urbanisation sera d’un grand renfort pour en solidifier l’apport à l’économie. Les villes seront-elles en mesure d’accueillir, d’ici à 2030, 300 millions de personnes et de créer la richesse espérée ? La Tanzanienne Anna Tibaijuka n’a eu de cesse d’attirer l’attention des leaders du continent, tout au long de la décennie (2000 – 2010) qu’elle a passé à la tête d’ONU-Habitat, sur « l’urgence » qu’il y a à planifier l’habitat urbain, autour des problématiques que sont les transports, l’emploi, la santé et l’éducation.

Cette urgence et les questions qui l’accompagnent, la BAD – bailleur de fonds incontournable – ne les a pas oubliés dans sa stratégie de développement urbain. Son assistance et celles des autres bailleurs est primordiale puisque nombre des villes du continent ont des handicaps structurels, comme le rappelle la Banque : « La structure urbaine de bon nombre de pays n’était pas conçue à des fins de développement, mais pour favoriser le contrôle et l’exploitation économique par l’administration coloniale ». Partant de ce constat, la BAD pointe les défis liés au développement urbain et surtout au rythme auquel il s’effectue.

L’aggravation de la pauvreté urbaine est le premier qu’elle relève. Les taux de croissance ne permettent pas de créer suffisamment d’emplois afin de faire face à la hausse du nombre d’habitants. Nombre de pays ne disposent également pas de moyens suffisants pour construire des infrastructures et des logements adéquats : les montants des investissements nécessaires – estimés à 40 milliards de dollars par an – sont « de loin supérieurs aux capacités financières » des Etats, relève la Banque. Conséquence : 63% des urbains africains vivent dans des bidonvilles ou habitats de fortune, sans accès à l’eau courante et à l’électricité.

Pour la BAD, il existe encore trois facteurs qui devraient limiter la croissance tirée de l’urbanisation, dont la faible corrélation entretenue par les villes et les villages. « Pour que les villes tirent la croissance, il faudrait qu’il existe des liens économiques solides entre zones urbaines et zones rurales », selon la BAD qui relève aussi le rôle limité de l’administration locale et les faibles capacités des autorités municipales. Pour l’institution basée à Tunis, « alors qu’elles sont bien développées en Afrique du Nord, les municipalités jouent un rôle marginal en Afrique subsaharienne ». Enfin, pour la BAD, le tableau ne serait pas complet sans les dégâts environnementaux : les conditions de vie des plus pauvres doivent être améliorées. C’est en préservant leur cadre de vie qu’ils  seront protégées des intempéries ou épidémies.

Face à cet afflux de nouvelles personnes qui se dirigent – et ne cesseront de se diriger – vers les villes, certains préfèrent prévenir que guérir. S’il est admis que « l’urbanisation est d’abord le résultat d’une stratégie de survie », comme le répète Alioune Badiane, il faut aussi comprendre selon l’expert sénégalais que « les gens viennent en ville, s’ils n’y sont pas nés, pour tenter de sortir de la pauvreté ». Pour le Fonds international pour le développement de l’agriculture (FIDA), le véritable problème de fond qui se pose est celui de la pauvreté des nouveaux urbains, souvent débarqués des campagnes. L’institution, basée à Rome, serait favorable à fixer les populations dans les campagnes au lieu de les voir rejoindre les villes, où elles s’entassent dans des logements souvent insalubres. « Le moyen le plus économique de réduire la pauvreté urbaine pourrait fort bien être de réduire la pauvreté rurale », souligne le FIDA.

Aider les ruraux à se développer, à travers l’agriculture, et donc contenir l’exode rural, c’est permettre aux villes de gérer le flux. En République démocratique du Congo, cela fait 40 ans – depuis 1973 – que le Service national d’encadrement et de reclassement de la jeunesse rurale (Senejer) lutte contre l’exode rural. Dépendant du ministère du développement rural, le Senejer coordonne de nombreux projets de formation afin de « revitaliser le milieu rural et de stabiliser la principale force de travail, la jeunesse », selon les mots de son directeur Josias Bageni, qui évoque l’agriculture, le maraîchage, l’élevage ou la transformation de produits parmi les domaines où le Senejer incite les Congolais à se former.

C’est toujours dans cette même direction que lors de la réunion annuelle du FIDA, en 2011 à Rome, plusieurs représentants africains étaient venus plaider pour plus de soutien aux agriculteurs. Cesaria Kantarama, la représentante de l’organisation des agriculteurs du Rwanda, le disait d’ailleurs clairement : « les grands défis de l’agriculture actuelle sont de stopper l’exode rural et de permettre aux jeunes de développer leur activité et d’être bien là où ils sont ». Son homologue du Niger, Ali Neino, secrétaire général du groupe Inter-villages, insistait pour sa part sur la difficulté rencontrée par les agriculteurs pour accéder aux terres cultivables. « La plupart des agriculteurs nigériens ont moins d’un hectare de terres », illustrait-il. Dans ces conditions, il leur évidemment difficile de vivre, et quasiment impossible de résister aux sirènes de Niamey, la capitale. Une ville qui devrait d’ailleurs croître de plus de 50% entre 2010 et 2020.

Si vivre dignement signifie vivre de son activité, il semble bien que les prix aient aussi des conséquences dévastatrices sur la vie des ruraux. Au cours de ses recherches, l’agro-économiste Aimery de Dichenin a pu l’observer dans la région des Grands lacs. « Les prix bas des aliments soulagent les urbains, mais font souffrir les ruraux. Seuls des prix rémunérateurs peuvent empêcher un paysan pauvre de fuir sa terre », souligne-t-il, en illustrant son explication avec le Burundi. « Les agriculteurs du nord du Burundi, où sévit la famine, viennent chaque jour se faire embaucher sur les chantiers de construction de la capitale Bujumbura et laissent le soin à leur femme de s’occuper des champs. » Cet exode est fréquent, partout sur le continent, où des familles possèdent des terres. L’homme laisse ainsi sa famille derrière lui au village et rejoint la ville. Il envoie chaque mois une partie du salaire de son travail à sa famille afin qu’elle mange et que les enfants aillent à l’école.

Pour les experts, cependant, l’exode rural n’est plus la seule explication au phénomène urbain actuel. Alioune Badiane, de ONU-Habitat, le fait remarquer : « À côté de l’axe rural-urbain, les migrations intra-urbaines et internationales déversent de plus en plus de monde dans les rues des villes du continent ». C’est aussi ce qui ressort d’une étude conjointe, menée en 2011 par l’Institut international des migrations et l’université d’Oxford, intitulée « Migration, mobilité et villes africaines ». Les auteurs Oliver Bakewell et Gunvor Jonsson  se sont intéressés à ce qu’ils appellent le « nomadisme stratégique ». S’appuyant sur le cas de Lubumbashi, la capitale de la Katanga (province du Sud de la RDC), ils en concluent que « les migrants africains se caractérisent généralement par une culture de la mobilité : ils se déplacent constamment entre la ville et d’autres endroits à l’intérieur ou à l’extérieur du pays afin de mener leurs activités commerciales ».

Comme les auteurs le soulignent, la migration internationale ainsi que la diaspora favorisent l’urbanisation sur le continent. Bakewell et Jonsson ont ainsi observé « un phénomène de retour des migrants internationaux dans leur pays d’origine ». « Souvent, poursuivent-ils, plutôt que de retourner dans les petites villes et les villages d’où ils étaient partis, les migrants de retour se réinstallent dans des zones urbaines plus vastes de leur pays d’origine ». Quant aux Africains établis hors du continent, ils peuvent aussi être la source des migrations en finançant l’installation en ville de leur entourage ou en envoyant les jeunes à l’université.

C’est aussi en analysant les migrations à l’intérieur du continent qu’ils se sont aperçus que les expatriés de certains pays ou régions entraînent bien souvent leurs compatriotes dans leur sillage. En RDC, les premiers Sénégalais ou Ivoiriens débarqués ont été rejoints par d’autres, ont-ils trouvé. Enfin, les deux auteurs concluent sur la mondialisation qui touche l’ensemble des continents, Afrique y compris. « Les vastes marchés d’Accra, au Ghana, et de Lagos, au Nigéria, attirent des marchandises et des clients en provenance des quatre coins du monde », font-ils remarquer. Entre attraction continentale et influence internationale, les capitales africaines n’ont donc pas fini de grandir, ni d’attirer de nouveaux habitants.

 

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