Les graines de la discorde

0

Les graines de la discordeQuelle idée incongrue de vouloir sauver des graines. Il en existe des milliers et elles et n’ont nullement besoin de l’Homme. Leur action est discrète, voire même secrète, tellement l’on a oublié le rôle majeur qu’elles jouent dans notre alimentation.

Les graines ont réussi à se faire totalement oublier de la plupart des gens, généralement nous les appelons pépins et les recrachons avec dédain lorsque nous mangeons une orange ou une pastèque bien juteuse.

Pourtant les graines sont partout, les plus petites ne sont pas visibles à l’œil nu et les plus grosses peuvent peser une vingtaine de kilo(1).

En fait 95% des espèces végétales produisent des graines qui, rappelons-le, sont le moyen de reproduction des plantes. Un fait également oublié est que les plantes sont à la base de notre alimentation, elles occupent la première marche de la chaîne alimentaire et d’elles découlent toutes les autres espèces vivantes (2). Ce n’est pas pour rien que les espèces végétales ont été les premières à se développer sur Terre (d’abord sous la forme d’algues) et cela illustre l’importance qu’ont les végétaux dans nos modes de vie.

Le fait suivant mérite alors une attention particulière : les plantes disparaissent. Les estimations sont de l’ordre de 10 à 15% de disparition entre 1970 et 2050. Le facteur aggravant étant notre agriculture qui repose sur la monoculture, 75% de la diversité des cultures ont déjà disparu et cela s’aggrave de 2% par an. Alors qu’en réalité environ 20 000 espèces sont comestibles pour l’homme, seulement 15 d’entre elles fournissent 90% de notre alimentation.

Alors oui, les graines sont en danger et ont besoins d’être sauvées. Néanmoins l’on peut en douter car après tout, si 15 espèces suffisent à nous nourrir, pourquoi s’acharner à préserver les autres ?
Ici encore c’est notre résilience qui est en cause. Les monocultures ont certes permis d’accroître considérablement les rendements agricoles et de faire disparaître les famines en Europe, mais elles ont également appauvri les sols et nous rendent vulnérables aux changements climatiques.

Si les quelques espèces que nous cultivons ne peuvent supporter une vague de chaleur sévère, nous perdons pour le coup toutes nos récoltes agricoles, nous ne pouvons plus nourrir nos quatre espèces de bovins, nous n’avons plus de lait ni de viande… Les étals de nos marchés ne tarderont pas à se vider. En Europe nous avons des réserves financières qui nous permettent d’importer notre nourriture sans grandes difficultés, pour d’autres pays ce problème est bien plus concret, les émeutes de la faim datent de 2007 et, par exemple, le séisme en Haïti a ravagé les récoltes et les Haïtiens ont dû manger les graines qui étaient prévus pour la saison suivante.

Nous avons donc besoin d’assurer notre souveraineté alimentaire afin de nous prémunir du risque de la faim. Pour cela les paysans doivent être capables de cultiver les terres disponibles, même dans un environnement hostile. Afin de pallier ces problèmes, des sociétés privées se sont lancées dans le business des graines. Cela date des années 1920 lorsque de nouvelles espèces ont été inventées en laboratoire : les espèces hybrides résultant du croisement de plusieurs espèces afin de bénéficier des qualités de chacune d’entre elles.

Le problème alors était que les graines issues de ces cultures étaient inutilisables pour de futures récoltes et les paysans étaient alors obligés d’acheter chaque année de nouvelles graines pour démarrer une nouvelle production. Il aurait été possible de parvenir aux mêmes résultats en sélectionnant année après année les graines produites par les meilleures plantes, mais ici encore ce sont les intérêts économiques qui ont prévalu, les graines à obsolescence programmé étant bien plus « profitables », et Pioneer Hi-Bred, la première entreprise à commercialiser des graines hybrides est rapidement devenu la plus grosses entreprise de graines au monde.

Après la seconde guerre mondiale, les procédés chimiques inventés pour fabriquer des bombes et commettre des meurtres de masse ont été recyclés en pesticide. Ces deux évènements ont donné naissance à ce que nous appelons la révolution verte. Les entreprises qui ont tant investi pour nous détruire se sont alors employées à nous nourrir, c’est certainement ce que l’on nomme coût d’opportunité.

L’Histoire néanmoins ne s’arrête pas là, la famine existe toujours. Afin de faire progresser encore plus la rentabilité des cultures, ces mêmes entreprises spécialisées dans l’industrie chimique ont développé de nouvelles graines. Ces nouvelles espèces sont résistantes aux pesticides produits par ces mêmes entreprises, ce qui permet aux paysans de vaporiser leurs cultures bien plus tôt et de les prémunir bien plus efficacement contre les prédateurs et les maladies, pour faire simple le pesticide tuera tout sauf la culture en question. Ces graines sont génétiquement modifiées et leur inventeur contrôle 23% du marché des graines (87% de celui des graines génétiquement modifiés), ce qui fait de lui le plus gros producteur de graines au monde, et se nomme Monsanto.

C’est pourquoi Monsanto est l’entreprise qui déchaîne toutes les colères paysannes et altermondialistes des dernières années, mais ce sont en réalité trois entreprises spécialisées dans la production chimique qui détiennent aujourd’hui 82% du marché mondial de graines. Cela au terme d’acquisitions en masse d’entreprises traditionnellement implantées dans le secteur (dont Pioneer Hi-Bred racheté par DuPont).
Généralement nous avons deux camps qui s’opposent en ce qui concerne les OGM, leurs détracteurs et leurs défenseurs, souvent avec des arguments très basiques. Les uns arguant que modifier la nature est contre… nature, les autres que le monde a besoin de se nourrir et que l’accroissement démographique doit être compensé par un accroissement de la productivité des terres.

Nous pouvons étayer un peu plus la démonstration si l’on prend le problème sous l’angle de la résilience alimentaire. En effet, depuis 1995 et l’institution de l’OMC, le vivant peut être breveté. Les entreprises qui produisent des OGM acquièrent donc la propriété sur les gènes présents dans les graines. Ainsi, les paysans ne sont pas autorisés à garder les graines pour les réutiliser, ils doivent les racheter, tout comme ils le faisaient avec les graines hybrides. Cela rend nos agriculteurs et donc nos systèmes agricoles extrêmement fragiles, il suffit d’une mauvaise récolte pour que l’agriculteur se retrouve couvert de dettes impossible à rembourser et dans l’incapacité de lancer une nouvelle production.
C’est ainsi que des milliers (environ 150 000) fermiers indiens se sont donnés la mort entre 1997 et 2005 (3). Le système de brevet pose également un problème dû à la nature même des graines. En effet elles sont le système reproductif des plantes qui utilisent généralement les oiseaux comme moyen de transport (en mangeant les cultures ils transportent les graines dans leur système digestif), des graines peuvent donc se retrouver dans un autre champ, qui utilise des principes d’agriculture biologique par exemple. Le fermier n’en aura aucune idée et aura dans son champ des produit Monsanto (selon la plus forte probabilité), l’entreprise pourra alors faire un procès à cet agriculteur car il fait une utilisation illégale d’une graine qui ne lui appartient pas, il n’aura pas payé les droits d’exploitation. Cette situation paraît aberrante, cela est pourtant arrivé à un fermier de l’ouest australien, Steve Marsh, qui a perdu son procès(4).

Les OGM ne sont ainsi en aucun cas une solution pour assurer notre souveraineté alimentaire, le modèle économique ne tient pas. De plus, même si la production est locale, nos agricultures deviennent alors complétement dépendantes d’une société étrangère. Une modification dans la loi américaine pourrait avoir de lourdes conséquences sur l’agriculture d’un pays étranger, ou plus probablement, un changement dans la politique de Monsanto pourrait mettre en péril des milliers de personnes. Nous avons déjà vu que ces sociétés étaient opportunistes, ce qui est logique, une entreprise n’est pas une organisation philanthropique.

Le deuxième argument est encore plus lourd de conséquences et concerne notre degré de résilience le plus personnel, notre système immunitaire. En effet, notre connaissance des plantes remonte à des temps immémoriaux, il a fallu des générations pour savoir lesquelles étaient les meilleures pour notre santé, lesquelles renforçaient nos défenses naturelles ou non. Certaines plantes doivent être récoltées à un moment très précis de leur développement, d’autres doivent être cuisinées d’une manière bien spécifiques afin d’être comestibles. Les OGM, en tant que nouvelles espèces n’ont pas subi ces expérimentations successives et leurs effets sur notre santé ne sont pas connus dans les détails. Généralement les lobbies alimentaires nous expliquent que les effets néfastes ne sont pas prouvés et que les OGM sont sans danger. Pouvons-nous sérieusement dire cela aux 125 familles des victimes de l’aflatoxine produite par un maïs hybride au Kenya (5)?

Voilà quelques-uns des problèmes dont nos agriculteurs font face quotidiennement et qui peuvent un jour mettre en péril notre système alimentaire. Face à cette problématique, des groupes émergent, et tentent de sauver notre biodiversité. Certains sont extrêmement puissants, ils récoltent des graines partout dans le monde et les gardent en grande sécurité dans des tunnels construit sous la banquise (6). La spéculation n’a que peu de limites.

D’autres sont plus marginaux et se réunissent tous les premiers samedi du mois dans une petite ville d’Australie du nom d’Eudlo. Ces personnes n’ont même pas conscience de leur rôle militant, ce sont juste des passionnées de jardinage qui refusent d’aller au supermarché pour se voir servir une nourriture produite dans de mauvaises conditions.

Ce groupe nous donne toutes les réponses concernant notre résilience alimentaire. Les personnes qui viennent aux réunions produisent leurs propres légumes et ils récoltent les graines de meilleurs légumes chaque saison. Le résultat est qu’ils ont des plantes plus résistantes même si elles ne sont pas originaires de la région. En effet, une plante exogène, va d’abord avoir du mal à pousser, mais les graines qu’elle fournit vont garder en mémoire ces difficultés et la seconde génération s’adaptera plus facilement.

Avec cette technique, les seed savers vont avoir des plantes tout à fait adaptées au milieu en quelques années. Le groupe d’Eudlo a sa propre banque de graine dans laquelle sont réunies toutes les graines venant des meilleurs spécimens et plutôt que de les vendre, ils se les échangent entre membres. Cela permet à chacun d’avoir une grande variété d’espèces et de faire face à toutes sortes de conditions climatiques afin d’avoir des légumes frais toutes l’année. La troisième réponse que nous apporte le groupe d’Eudlo est celle de l’agriculture domestique, les réunions permettent aux membres d’échanger sur leurs techniques de jardinage, de savoir quand et comment planter des végétaux comestibles afin d’être tout à fait autonome sur le plan alimentaire (en ce qui concerne les légumes). Ainsi ces personnes pourront tout à fait faire face à des difficultés futures.

Ce groupe n’est pas structuré, dans le sens où il n’y a pas d’organisation préétablit, certains viennent à toutes les réunions mais tout le monde est le bienvenu. Ils ont donc mis en place au niveau le plus local et communautaire possible une pratique qui existe depuis des siècles dans les milieux agricoles et que certains tentent de faire disparaître.

Mais en Inde, en Afrique, en Asie, et en Amérique du Sud ce genre de pratique continue d’exister malgré tout, l’entraide et le partage restent de mise avec parfois l’interdiction sociale de vendre des graines et un échange basé sur le don et le contre don. La résistance internationale s’organise également par l’intermédiaire des mouvements des sans-terres et l’organisation Via Campesina qui milite pour la souveraineté alimentaire, cette organisation est présente dans 69 pays et regroupe 148 mouvements paysans.

Encore une fois, le local et l’international semblent étroitement liés. L’aide humanitaire et les actions de développement doivent prendre la mesure du problème. En 2010, Monsanto a tenté de s’infiltrer d’une manière des plus perfides en Haïti : profitant de la catastrophe causée par le séisme, l’entreprise a envoyé un don important de graines que les paysans locaux se sont empressés de brûler sur la place publique, ne voulant pas devenir dépendant de graines qui ne leur appartiendraient plus la saison suivante. Les problèmes alimentaires doivent être résolus mais à quel prix ?

En Ethiopie par exemple, des centaines d’hectares de terrains sont proposés à des investisseurs étrangers, cette pratique est encouragée par la banque mondiale pour le développement. Ce qui a provoqué l’exile des Anuaks, en particulier au Soudan.

Ces deux exemples montrent à quel point les problèmes alimentaires et humanitaires sont intimement liés.
L’industrialisation agricole consomme des énergies fossiles et de l’eau en quantités gigantesque, ce qui contribue au réchauffement climatique ; qui entraîne la disparition de nombreuses espèces, rendant ainsi les plantes génétiquement vulnérables à ces changements climatiques. Les monocultures et l’uniformisation contribue à la disparition de pratiques culturelles riches d’expérience et de savoirs, ce qui rend vulnérable des peuples entiers et les mettent en danger d’extinction.

Face à cela, il existe de nombreuses raisons d’espérer et de croire en la victoire des seed savers face aux géants agro-alimentaires. Un milliard de petits exploitants agricoles sont toujours propriétaires de leurs graines et produisent une majeur partie de notre alimentation ; 85% de la nourriture consommé à travers le monde l’est à côté de là où elle est produite et, des pratiques écologiques (telles que la biodynamique) peuvent apporter des gains de productivité énormes dans la production alimentaire (7). Et l’agriculture domestique ou les jardins partagés peuvent nous apporter des bienfaits inconsidérés en termes de goût, de santé et de cohésion sociale, comme nous le démontre le groupe d’Eudlo.

(1) Respectivement les graines d’orchidées et celles de coco de mer
(2) « Les plantes captent l’énergie solaire pour fabriquer des aliments au cours de la photosynthèses. On les appelle producteurs primaires. Les animaux, eux, ne font que consommer. », Ecologie, Taylor R. Alexander et Georges S. Fichter
(3) Sue Branford, The new internationalist, Septembre 2010
(4) Pour plus de détails voir
(5) Isaiah Esipisu, The new internationalist, Septembre 2010
(6) Le bunker de l’apocalypse possédé par la Fondation Bill et Melinda Gates, la Fondation Rockefeller, Monsanto et Syngenta. Source .
(7) Empirical findings of SAFE-World Project », Jules Pretty et Rachel Hine, 2001 

Lucas Corsini

Lucas Corsini

Jeune diplômé en Coopération et Solidarités Internationales, Lucas Corsini travaille sur une cartographie mondiale des solidarités via le site internet unlimited-projects.org. Passionné d’économie sociale et solidaire il se spécialise aujourd’hui dans le secteur de l’énergie.

Lucas Corsini

Derniers articles parLucas Corsini (voir tous)