Les relations entre Washington et Téhéran

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«Il faut laisser passer la présidentielle iranienne

de juin pour y voir plus clair»

Entretien avec Denis Bauchard

Grotius.fr : Le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a affirmé qu’il n’est pas contre un accord de paix israélo-palestinien et qu’il est favorable à une solution de deux Etats… Le ton est moins dur, Téhéran semble vouloir être plus conciliant, et ce après les propos tenus à Durban II contre Israël… Faut-il croire Mahmoud Ahmadinejad aujourd’hui ?

Denis Bauchard : Dans toute cette affaire Mahmoud Ahmadinejad instrumentalise la cause palestinienne pour des motifs de politique intérieure et il fait donc des déclarations à des fins électorales. Ces attaques contre Israël sont à placer, aussi, dans le contexte de la présidentielle du 12 juin prochain. Cependant il ne faut pas oublier que ce n’est pas le président iranien qui définit la politique extérieure de son pays. Cette politique extérieure est essentiellement définie par le Guide suprême Ali Khamenei, et son conseiller diplomatique qui n’est autre que l’ancien ministre des Affaires étrangères Ali Akbar Velayati. Il joue un rôle aussi important que Mahmoud Ahmadinejad, même si lui, en tant que conseiller du Guide, demeure dans l’ombre. Il est encore prématuré d’affirmer avec certitude aujourd’hui que l’Iran veut s’engager dans un dialogue avec les Etats-Unis.

Grotius.fr : L’Union européenne vient d’appeler Téhéran à saisir l’opportunité de la nouvelle politique américaine pour parvenir à un dialogue et notamment une solution négociée sur le dossier nucléaire. En quoi consiste, concrètement, la main tendue du président Obama ? Cela va-t-il au-delà, j’allais dire, de la communication ?

Denis Bauchard : Cette main tendue est une main tendue plus sur la forme que sur le fond, Barak Obama accepte un dialogue direct et sans préalable avec l’Iran, ce qui constitue effectivement un changement par rapport à l’administration Bush. La position américaine n’est pas encore définie de façon précise mais il est clair que l’objectif est toujours que Téhéran ne puisse pas devenir une puissance nucléaire militaire. Du côté iranien, il y a à l’évidence de nombreuses tensions entre factions sur la tenue de ce dialogue ou pas avec les Etats-Unies, certaines de ces factions étant favorables à un dialogue avec Washington, d’autres estimant au contraire que jouer la carte d’être le leader du front du refus vis-à-vis de ce dialogue avec les Etats-unis est plus payant et le président  fait partie de cette deuxième catégorie. Ces prises de position, des uns et des autres, se font donc sur fond d’élection à venir et aucune des factions ne veut apparaître comme trop complaisante à l’égard d’Obama, pour ne pas se «brûler dans cette sauce électorale». Nous risquons d’avoir jusqu’au mois de juin des prises de position du côté iranien qui seront assez dures. Ceci étant, côté américain, on a l’impression que ce qui domine c’est la patience. Les Américains n’ont pas tellement réagi au discours de Mahmoud Ahmadinejad aux Nations unies, moins que d’autres en tout cas et ils n’ont pas considérés que c’était un motif pour revenir sur le dialogue avec l’Iran. Je pense que ce dialogue est dans une phase transitoire et que nous y verrons plus clair après les élections de juin.

Grotius.fr : Le ministre israélien des Affaires étrangères Avigdor Lieberman a déclaré qu’il n’y aura pas de solution au conflit palestinien sans règlement du dossier iranien. N’est-ce pas, en partie, déplacer le problème ?

Denis Bauchard : Dans ces déclarations il y a évidemment un aspect disons tactique et bien sûr de politique intérieure. Au moins depuis deux ans, la position officielle d’Israël est d’affirmer, je cite, que Téhéran constitue une menace existentielle. Il est clair par ailleurs qu’il y a des relations étroites à la fois sur le plan financier et en terme de fourniture d’équipements militaires entre le Hezbollah au Liban et l’Iran, et entre le Hamas à Gaza et l’Iran. Ceci étant posé, faire du Hamas et du Hezbollah des marionnettes de l’Iran, ce n’est pas tout à fait exact car ces deux mouvements ont leurs propres préoccupations et agendas qui ne coïncident pas nécessairement avec celui de Téhéran. A plusieurs reprises il y a eu manifestement des désaccords entre l’Iran et le Hezbollah, par exemple lors de l’intervention israélienne en 2006.

Grotius.fr : Revenons un instant sur Durban II… Une grande partie des pays arabes ont approuvé les déclarations du président Mahmoud Ahmadinejad. Ce discours était-il si surprenant que cela ? Ne pouvait-on si attendre ?


Denis Bauchard : Ces propos n’étaient pas surprenants. Et il faut noter que Mahmoud Ahmadinejad s’est auto-censuré car il y a une différence entre le texte écrit de son allocution et le texte lu, notamment sur l’Holocauste. Je pense que le bruit qui a entouré ces propos, auxquelles on pouvait s’attendre, a occulté le fait que finalement le texte de Durban, qui avait été très bien négocié par les Nations unies et par les diplomates, n’est pas mauvais, et reconnaît l’existence de l’Holocauste. La Déclaration de Durban II est d’ailleurs bien meilleure que celle de Durban I qui était beaucoup plus agressive et militante.

Grotius.fr : Vous évoquiez les différents clans, factions au sein du pouvoir iranien et les prochaines élections de juin. Y a-t-il aujourd’hui un front intérieur contre le régime en place, une opinion publique qui se fait entendre sur certains dossiers, comme la situation concernant les droits de l’Homme. Je pense là bien sûr aux nombreuses peines de mort prononcées, par pendaison…


Denis Bauchard : La situation des droits de l’Homme en Iran est manifestement très mauvaise, en particulier sur ce point que vous évoquez, les condamnations à mort sont fréquentes, en général d’ailleurs pour des délits de droit commun. Les sanctions sont très souvent disproportionnées par rapport aux crimes présumés.

Les flagellations sont, elles aussi, fréquentes. Quant à la liberté d’expression, elle existe dans une certaine mesure. Depuis son arrivée au pouvoir, le président Mahmoud Ahmadinejad s’est engagé dans une voie répressive, notamment à l’égard des intellectuels ou des journalistes mis en prison, et contre lesquels des procès sont intentés.

Mais malgré cela, la presse réformiste parvient à survivre. La situation doit donc être nuancée. L’opinion publique, elle, se résigne à cette situation, elle tente de jouer au plus fin. C’est très clair par exemple dans l’attitude de certains Iraniens qui vont sur internet et arrivent à contourner les obstacles mis en place par le pouvoir pour bloquer l’accès aux sites étrangers. Ceci est aussi valable concernant les chaînes de télévision étrangères, les antennes satellite se multiplient sur les toits et sont régulièrement enlevées par la police mais ressurgissent très rapidement. Mais parce-que le régime dispose de forces répressives, il n’y a pas cependant, me semble-t-il, d’opinion publique prête à sortir dans la rue pour défendre les libertés politiques.

Des mouvements sont perceptibles pour critiquer la vie chère par exemple mais il n’y a pas pour l’instant de manifestations de masse pour contester le pouvoir. Ce n’est pas encore d’actualité. Je pense que d’ici le mois de juin on va assister à des campagnes dirigées en partie contre les Iraniens qui ont une double nationalité, en particulier les américano-iraniens. En fait les autorités iraniennes craignent ce que l’on pourrait appeler le phénomène « révolution Orange », elles craignent sans doute que par des contacts, des colloques, des rencontres il y ait un mouvement d’intellectuels, qui ont cette double nationalité et qui sont soupçonnés de subversion, et que cela aboutisse à une déstabilisation du régime.