Entretien avec Patrick Aeberhard, ancien président de MDM : “Le tapage médiatique à bon escient”

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Dans cet entretien Patrick Aeberhard, ancien président de Médecins du Monde, cardiologue, professeur associé à l’Université Paris 8, compagnon de route de Bernard Kouchner depuis le Biafra affirme que l’effort des humanitaires doit aujourd’hui plus porter sur la prévention que sur l’indignation…

Grotius.fr : pourquoi faut-il s’intéresser aux relations entre médias et humanitaire selon vous ?

Patrick Aeberhard : Toute l’action humanitaire médicale française s’est organisée, du moins pendant de nombreuses années, autour du triangle très particulier que représentent les humanitaires, les médias, et le politique. Les humanitaires ont travaillé avec, à leur côté, des journalistes, et ce dans des situations particulièrement difficiles. Des liens souvent très forts ont été noués. Ce qui permettait notamment aux humanitaires de témoigner de façon très directe sur des situations de crise. Evidemment, les choses se sont beaucoup modifiées ces dernières années. Les humanitaires se sont professionnalisés. Leurs relations avec les médias ont changé. Il y a sans doute moins de relations personnelles. Ces relations sont plus encadrés aujourd’hui…  Mais ce trio, humanitaire, journaliste, politique est resté finalement un «levier» assez efficace si on veut faire bouger les lignes, influer sur une situation, où par exemple des populations sont en détresse. Au cœur de ces relations, il y a donc l’action.

Revenons sur un passé qui n’est pas si lointain que ça… Ce qu’on appelle le sans-frontiérisme est né à la fin des années 60 avec quelques hommes : Bernard Kouchner bien sûr, et quelques autres, des compagnons de route dont vous faisiez partie. L’action humanitaire n’est pas née avec le sans-frontiérisme. Il y avait bien sûr tout le mouvement de la Croix-Rouge, des organisations internationales privées… et historiquement, dans toutes les civilisations, l’action humanitaire a existé… Comment expliquer la naissance de cette particularité française, cette forme d’action humanitaire très volontaire, dénonciatrice, «tapageuse», jouant des médias et se servant du politique ?

Il y a un contexte socio-politique fort. Nous sommes dans ce mouvement de mai 68, il ne faut pas l’oublier. Il y a la rencontre d’étudiants, de médecins, de personnalités engagées (autant à l’extrême-gauche qu’à droite), des gens qui ont voulu réfléchir sur les moyens d’apporter aide médicale et témoignages à des gens en grande difficulté. Et le Biafra a été, bien sûr, l’élément fondateur, l’élément qui a fait se ressaisir ces médecins, et qui leur a fait penser qu’ils avaient là, dans cette forme d’action, un rôle à jouer. Cette idée est née aussi, finalement, de la confrontation avec le CICR. Avant l’émergence de ces associations médicales françaises sans frontières, il n’y avait, finalement, comme grande organisation humanitaire que la Croix Rouge internationale, et puis un certain nombre d’autres structures mais qui étaient des structures de développement plutôt que des structures d’urgence. Et cette confrontation avec le CICR, qui était, à l’époque, une vieille dame un peu cacochyme, qui avait eu, en tout cas, beaucoup de difficulté dans le passé avec sa position de neutralité, eh bien cette confrontation va survivre, et elle survit probablement jusqu’à aujourd’hui. Cette confrontation a été en fin de compte le moteur qui a fait émerger ces associations sans frontières, et plus tard d’autres  comme Médecins du Monde, Aide Médicale internationale etc. La Croix-Rouge qui était, à l’époque une structure inadaptée, a fait des progrès considérables. A tel point que je dirais qu’aujourd’hui c’est la plus grande organisation humanitaire médicale, qu’elle joue un rôle, sur le terrain, tout à fait exceptionnel. Dans les années 80, les associations sans frontières disaient : «Nous allons où les autres ne vont pas», sous-entendu «la Croix-Rouge»… Aujourd’hui on peut dire que la Croix-Rouge est absolument partout, et parfois dans des situations très difficiles, comme ça l’était au Rwanda pendant le génocide.

La doctrine de la Croix-Rouge internationale concernant le témoignage, l’acte de témoigner sur une situation a évolué… La neutralité affichée du mouvement, qui est historiquement un de ses grands principes, ne veut plus dire se taire face à certaines situations extrêmes, des situations d’urgence. Prise parole publique ou en «off» en direction des journalistes, notamment sur le terrain de crises…

Absolument… La Croix-Rouge internationale s’est structurée au plan médical et a été de plus en plus opérationnelle et efficace, et parallèlement, très progressivement, on constate qu’elle a un peu modifié ce comportement qui nous irritait en 1968-1969. Pendant le conflit Iran – Irak, au Sud Liban en 2006, puis très récemment à Gaza, elle a pris des positions très avancées, voire très violentes, en s’apercevant finalement que sa neutralité n’était pas plus compromise en témoignant qu’en ne témoignant pas. Je pense qu’il y a là une sorte de cheminement parallèle, entre ces associations issues du sans-frontèrisme et le mouvement Croix-Rouge. De part et d’autres les influences sont évidentes. Et c’est normal, on regarde toujours ce que fait le voisin… Pour la Croix-Rouge internationale, il s’agit de témoignages très contrôlés, maîtrisés, qui ne sont pas fait n’importe comment.

«Des témoignages qui ne sont pas fait n’importe comment…» dites-vous. Faites-vous référence à des dérives, des excès du sans-frontièrisme. Ce fameux «tapage médiatique»… Paul Grossrieder, l’ancien Directeur général du CICR, affirmait dans Grotius.fr en avril dernier que «si cette démarche [le sans-frontièrisme] a été politiquement efficace, elle a été dramatique pour l’action humanitaire elle-même».

Je pense qu’il y a sûrement eu des excès, mais qu’il n’y a aucune raison de ne pas médiatiser les crises. De toute façon elles le sont. Parce que si les humanitaires ne le faisaient pas, les médias le feraient. Peut-être que là aussi, il y a un cheminement parallèle entre médias et humanitaire. C’est le témoignage, la prise parole… Prenez une situation comme le Sri Lanka, les humanitaires étaient sur place, il y avait aussi un certain nombre de médias, mais finalement, on a été peu informé. On sait simplement que la situation a été catastrophique, que de très nombreux civils ont péri… Il y a là une nécessité évidente d’avoir accès aux victimes. Je pense que si l’on n’a pas accès aux victimes, il faut le faire savoir, faire pression. Alors vous me direz que ça ne marche pas toujours. Faut-il ne rien faire pour autant ? Témoigner, parler, je pense que c’est indispensable… Evidemment, pas n’importe comment ! L’épisode de l’Arche de Zoé au Tchad a été dramatique. On est complètement dans la perversion du système de communication. Mais fait par des gens responsables, professionnels le témoignage est un acte posé fondamental. D’ailleurs, je suis surpris qu’on puisse dire que le principe de faire – de temps en temps et à bon escient !, du tapage médiatique est dangereux pour l’humanitaire. Il y a peut-être un partage des rôles à imaginer : les ONG de défense des droits de l’Homme pourraient faire plus de bruit pendant que les humanitaires, eux, silencieusement, travailleraient sur le terrain. C’est une solution !

Les excès de médiatisation n’ont-ils pas abouti, d’une certaine façon, à une «banalisation» des crises humanitaires… A la TV, on passe d’un conflit à un autre, une catastrophe en chasse une autre, des files de réfugiés succèdent à d’autres files de réfugiés… N’y a-t-il pas là un effet pervers très dangereux ?  Pour les ONG, c’est une communication et du marketing de plus en plus technique, pour les médias la chasse au scoop, à la meilleure image…On en finit presque par oublier la victime qui, elle aussi, si «on pousse le bouchon un peu loin» ferait partie d’un «package à vendre»…

Vous avez sûrement raison : la banalisation des images télévisées, incessantes et immédiates, c’est peut-être ça qui a changé entre les débuts du sans-frontièrisme et l’époque actuelle. N’importe où dans le monde, un journaliste avec un système Internet de transmission peut fournir témoignages et photos à sa rédaction dans l’instant. Il est beaucoup plus difficile de saisir la complexité des situations aujourd’hui alors que nous vivons dans une sur-information permanente. C’est un grand paradoxe. Nous sommes dans une période de transition et de recherche. Je pense que l’action humanitaire va se développer, de plus en plus, sur la base de ces acquis fondamentaux que constituent toute cette recherche sur l’éthique, les droits de l’Homme et la santé publique. Regardez comment des structures comme les nôtres ont pu aborder des problèmes comme le Sida, les épidémies en général, la malnutrition, l’accès aux soins et aux médicaments… Tout ce travail, toute cette compétence donnent aux ONG une valeur et une crédibilité fondamentales. Les ONG ont un rôle d’éveilleur. Ces structures vont, de plus en plus, je crois, à travers le monde, permettre aux gouvernements, aux Etats de trouver les moyens d’agir sur des programmes de santé publique. Il y a un immense espoir. Je le répète, nous sommes entrés dans cette phase de transition et de recherche. Notre réflexion maintenant doit porter plus sur la prévention que sur l’indignation. Il faut sans plus tarder réfléchir à des mécanismes efficaces de prévention des crises au niveau international.

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