Les Rohingyas, apatrides… chez eux.

0

Entretien avec Chris Lewa qui dirige l’ONG Rakhine Project en Thaïlande…

Grotius.fr : Sur le papier, les Rohingyas n’existent pas…

Chris Lewa : Juridiquement, ils sont apatrides, même si politiquement les autorités birmanes n’acceptent même pas ce terme car elles continuent d’affirmer qu’il n’y a pas d’apatride dans le pays et ces autorités préfèrent parler de résidents, parfois temporaires ou permanents. D’après la loi de la citoyenneté de 1982, les Rohingyas sont exclus de toute citoyenneté. Par conséquent on les considère, de fait, comme apatride, puisque pour être citoyen birman, il faut appartenir à l’une des ethnies reconnues. Le gouvernement a publié une liste de ces ethnies et les Rohingyas n’y figurent pas. Ils sont reconnus comme apatrides par la communauté internationale.

Grotius.fr : Assiste-t-on à une destruction des élites Rohingyas ?

Chris Lewa : Je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette assertion parce que les autorités birmanes utilisent cette élite pour exploiter la population. C’est donc assez compliqué. Dans de nombreuses situations par exemple, les «commandes» de travail forcé pour les militaires birmans passent par l’élite locale qui souvent en tire profit. Ces élites vont demander plus de main d’œuvre, faire venir plus de personnes que nécessaire et empochent des pots de vins. Cette élite locale est en fait souvent complice des autorités. D’ailleurs, les chefs de villages Rohingyas sont des Rohingyas et c’est ce leader villageois qui représente les autorités au niveau de la population locale.

Grotius.fr : Cette communauté est-elle niée dans son existence même par le gouvernement birman?

Chris Lewa : Le discours du gouvernement est de dire que les Rohingyas ne sont pas des Birmans, mais que ce sont des Bengalis. Ils sont appelés ainsi en général. Bien sûr la dénomination bengali n’est pas inscrite dans la liste des nationalités ethniques. Les autorités prétendent que ce sont des immigrés illégaux du Bangladesh. Les Rohingyas sont en fait arrivés en terre birmane il y a deux ou trois siècles. Ce qui leur confère, pourrait-on penser, une certaine légitimité à vivre là où ils vivent.

Grotius.fr : Il y a ce silence, ce désintérêt de la presse internationale et de certaines ONG, sauf  durant les boat people de 2008. Mais quelle est l’attitude de cet autre acteur – l’opposition birmane, qui pourrait relayer à l’extérieur cette incroyable situation vécue par les Rohingyas ?

Chris Lewa : Les Rohingyas ont fait certaines «Une» il y a deux ans effectivement quand la Thaïlande a repoussé leur embarcation en mer. Les médias birmans en exil se sont même un peu penchés sur leur sort. Mais, en règle générale, les groupes d’opposition birmans pro-démocratiques désintéressent de cette question et même ne sont pas du tout favorables aux Rohingyas.

Grotius.fr : Cela n’explique pas complètement ce silence…

Chris Lewa : Il y a deux raisons principales, trois peut-être. Il faut tout d’abord rappeler ce fait : c’est l’opposition birmane qui a des contacts directs avec la communauté internationale, et cette opposition ignore elle-même complètement les Rohingyas. D’autre part, les Rohingyas eux-mêmes ne sont pas du tout organisés, il n’y a pas vraiment de lobby international etc. Pourtant un certain nombre de Rohingyas vivent en exil. Pour la plupart ils sont installés dans des pays musulmans. La société civile de cette communauté ne s’est jamais vraiment tournée, comme l’opposition birmane l’a fait, vers les pays occidentaux. Au contraire, ils se sont plutôt repliés sur eux-mêmes. Quand ils se tournent vers l’extérieur, c’est plutôt historiquement en direction de pays musulmans, mais ces derniers ne leur apportent que très peu de soutien en fait. Ce sont les principales raisons de ce silence international. La troisième raison est celle-ci et c’est d’ailleurs un diplomate français qui me l’a avoué en quelques sortes : «Vous savez, m’a-t-il dit, même a bout du tunnel, on ne verrait pas de solution à la question Rohingyas. La communauté internationale aime penser pourvoir résoudre une crise complexe même au bout de plusieurs décennies… »

Grotius.fr : Les Rohingyas sont musulmans. Cette donnée est-elle aussi à prendre en compte?

Chris Lewa : En partie certainement. Le problème des Rohingyas a surtout commencé à cause, ou pendant la colonisation britannique. A l’époque, les Britanniques gouvernaient la Birmanie, mais l’administration était entre les mains d’Indiens. Il existait déjà une attitude très négative à l’égard des populations originaires d’Asie du sud, encore plus vis-à-vis des Rohingyas qui sont, en plus d’être d’Asie du Sud, musulmans. Les Rohingyas sont très conservateurs – je ne dirais pas intégristes, ce ne serait pas juste, et leurs rapports avec la population bouddhiste sont historiquement difficiles.

Grotius.fr : Vous dites que les Rohingyas ne sont pas intégristes. Ce mot – bien sûr depuis les attentats du 11 septembre, n’est jamais employé de façon neutre. En Occident il y a cette équation : intégrisme religieux = terrorisme. Parlons donc plutôt ici de radicalisme. Percevez-vous une telle tendance chez les Rohingyas, en réaction au sort qui leur est fait etc. ?

Chris Lewa : Non, justement pas. Un tel mouvement n’est pas perceptible, notamment au sein de la jeunesse. Ce qu’on peut dire c’est que les Rohingyas sont très conservateurs, c’est un fait, dans leur façon de vivre etc. mais il n’y a pas d’activisme intégriste, non pas du tout, je n’ai pas remarqué cela de la part des Rohingyas.

Grotius.fr : Les Rohingyas ne quittent plus massivement la Birmanie par la mer, comme en 2008 et 2009, parce qu’ils sont refoulés par les pays de l’ASEAN. Que se passe-t-il aujourd’hui ? Ne fuient-ils plus la Birmanie ?

Chris Lewa : Ils continuent à partir, mais par d’autres moyens. Notamment par voie terrestre et pour ceux qui le peuvent par voie aérienne. Nous constatons une augmentation des mouvements par voie terrestre, mais c’est assez compliqué. Ils doivent traverser une partie de la Birmanie – du Nord Rakhine, là où ils sont plus au moins prisonniers puisqu’ils ne peuvent pas avoir de permis de voyager hors de ce Nord Rakhine, puis aller vers le Bangladesh, vers l’Inde et puis de l’Inde ils repassent en la Birmanie, complètement au nord du pays, pour se rendre en Thaïlande. Dans cet extrême Nord birman, il n’y a pas tellement de check point, des passeurs enfin facilitent le trajet. La période des législatives pourraient cependant compliquer leurs tâches.