En Iran : ONG, médias et société civile…

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La quête d’une liberté…

Par Darya Kianpour… Quels sont les rapports entre ONG, médias et Etat en Iran ? Darya Kianpour et Ehsan Manoochehri nous proposent un entretien avec Reza Moini, responsable à Reporters sans frontières (RSF) du bureau des pays persanophones, une analyse du statut des ONG en Iran et un éclairage sur leur combat discret depuis le tremblement de terre de Bam…

La ville millénaire de Bam, à la lisière du désert central iranien, baigne paisiblement dans cet étrange clair-obscur matinal si particulier des villes désertiques, ce vendredi 26 décembre 2003, quand soudain à 5h27, la colère contenue et invisible de la terre éclate… La ville tremble… tremble et s’effrite. Hôpitaux, écoles, commerces et habitations se plient… s’effondrent.

En quelques secondes, toute une région est en ruine. Le tremblement de terre fera plus de 35.000 morts, plusieurs dizaines de milliers de blessés et autant de sans-abris. La citadelle historique de la ville de Bam, vieille de plus de 2500 ans, formant le plus grand ensemble construit en adobe du monde et inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2004 est quasiment broyée. Le pays est sous le choc. Le monde entier compatit.

Un nombre important d’ONG humanitaires iraniennes, étrangères ou internationales se précipitent vers la ville frappée par cette catastrophe bouleversante. Face à l’ampleur du désastre la République islamique, en général très méfiante à l’égard des ONG, se voit contrainte d’accepter leur présence.

Mais, très rapidement et dès que la phase de sauvetage des survivants est considérée comme close, les autorités mettent en œuvre ce qui constitue, depuis toujours, la politique de la République islamique d’Iran à l’égard des ONG : les activités des structures iraniennes sont, majoritairement, placées sous le contrôle direct des organismes affiliés au pouvoir et les organisations étrangères et internationales, étroitement surveillées, sont soit  remerciées soit assignées à des tâches bien spécifiques.

L’intervention des ONG étrangères…

Les organisations non-gouvernementales qui s’étaient dépêchées vers les zones sinistrées, dans les jours immédiats après le tremblement de terre à Bam, ont quitté la région dès la fin de la phase de secours d’urgence, laissant la place à d’autres organisations d’aide humanitaire spécialisées dans des activités post-sauvetage.

Le président du Comité de coordination des aides non-gouvernementales pour la ville de Bam,  M. Sadighi, explique la politique de l’Etat à leur égard dans les termes suivants : «Aucune activité culturelle n’est autorisée aux ONG internationales… leur présence et leurs activités sont évaluées à l’aune de nos préoccupations de sûreté nationale. La présence de ces ONG en Iran ne doit pas être contraire à nos intérêts nationaux.» (Soraya Mijipour, “Bam, ville de notre espoir”, p. 12).

Selon M. Sadighi, quelque 87 ONG étrangères et organismes internationaux, comme Médecins du monde, Médecins sans frontières, Action contre la faim, ainsi que les comités nationaux de la Croix-Rouge de différents pays, l’Unesco etc. étaient présents dans la région à un moment ou à un autre.

Selon lui, plus de 60 organisations ont quitté la région de Bam dans les semaines qui ont suivi le séisme. Au printemps 2006, il ne restait que 15 organisations dont OMS, UNICEF, PNUD et CICR. Les activités de ces organisations sont déterminées par les responsables iraniens. Selon M. Sadighi la ville a «besoin d’écoles et d’habitations. Les travaux des ONG sont dirigés vers cette direction».

La méfiance de la République islamique à l’égard des ONG se comprend plus facilement lorsqu’on sait que le pouvoir iranien utilise sous cette couverture des structures, opérant notamment au Proche-Orient, en Afghanistan et en Afrique, chargées, en réalité, des activités de renseignement et de propagande. Ces organisations, ainsi que celles qui poursuivent le même but mais qui opèrent à l’intérieur du pays, sont appelées par les Iraniens, non sans ironie,  les G-NGO (en anglais), ou en français les ONG gouvernementales!

Aussi, le climat de doute et de défiance est réciproque entre le régime de Téhéran et les ONG internationales présentes ou représentées dans le pays. C’est ainsi que les responsables d’organisations internationales refusent de s’exprimer sur leurs activités en Iran : «je ne veux pas mettre en porte-à-faux les gens qui travaillent sur place» ou «on fait se qu’on peut mais on n’a rien à dire».

Certaines ONG ne souhaitent même pas  dévoiler leur présence en Iran. «Elles sont moins de dix ONG humanitaires internationales présentes dans le pays», croit savoir Bijan Barahmandi, journaliste iranien à Paris. L’INTRAC (International NGO Training and Research Centre), un organisme de soutien aux organisations de la société civile (OSC) partout dans le monde affirme, dans un rapport publié en janvier 2002, que «moins de 6 ONG internationales ont des projets ou des partenaires en Iran».

Les ONG iraniennes : propagande et humanisme

Dans les années 2000, l’Iran a connu une effervescence d’ONG. «Il est difficile de donner le nombre exact de ces organisations», affirme Bijan Berahmandi, qui s’est intéressé aux activités de la société civile en Iran. Certains parlent de plusieurs milliers d’associations. Des sites spécialisés évaluent leur nombre entre 3.000 et 8.000. Le  ministère de l’Intérieur publie sur son site la liste des ONG enregistrées et légalement autorisées : seules 88 organisations y sont recensées.

Pourtant à la fin de l’année 2008 à l’initiative de la mairie de Téhéran un salon des ONG dans la capitale iranienne a pu réunir quelque 300 ONG locales, selon la presse. L’une des difficultés d’évaluer le nombre et d’apprécier les activités des ONG tient au fait que beaucoup d’entre elles n’ont qu’une vie éphémère et un champ d’action très limité: souvent une mosquée, une école religieuse, une université… Nombreuses sont celles susceptibles d’être qualifiées d’officieuses : elles ne sont pas enregistrées mais entreprennent, périodiquement, des activités au services du pouvoir.

Quel que soit leur nombre, les ONG iraniennes sont actives dans différents domaines : environnement, littérature, philosophie, théologie, actions caritatives, défense des femmes… En ce qui concerne des ONG humanitaires «elles sont au nombre de 900 environ» affirme une militante associative.

La tragédie de Bam a été l’occasion pour les Iraniens, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays de fonder de nouvelles associations pour aider leurs compatriotes. L’association SOS Bam a été l’une des premières nées en France deux jours après la catastrophe. SOS Bam «propose des partenariats avec des ONG françaises et internationales pour venir en aide aux survivants de la catastrophe», explique son fondateur, Hossein Lotfalizadeh, président de l’institut « Regard Persan» à Paris.

Mais, la politique du régime à l’égard des associations humanitaires est teintée de contradiction. «D’un côté les autorités veulent conserver le monopole de toute activité humanitaire, et de l’autre, ils constatent qu’ils n’ont pas les moyens nécessaires pour satisfaire tous les besoins. Aussi, ils laissent faire les organisations humanitaires», affirme Hossein Lotfalizadeh. «Dans certains domaines, le régime tente même d’encourager, indirectement, les associations à accomplir un travail inévitable et indispensable que lui-même ne souhaite pas  faire comme, par exemple, les soins dispensés aux malades de sida, aux prostitués ou les cas d’alcoolisme», ajoute-il. «Il vaut mieux fermer les yeux et dire que ce genre de phénomène n’existe pas dans un pays musulman».

Aussi, «bien qu’il y ait, officiellement, très peu de malades de sida en Iran, il existe plusieurs dizaines d’associations s’occupant des séropositifs», affirme avec humour, Hamid, un militant de l’une de ces organisations. Il ne dira pas plus ni sur les activités de son association, ni sur les conditions de la vie associative en Iran. Il préfère «rester anonyme et invisible pour pouvoir poursuivre son travail.»

Cette attitude précautionneuse  est loin d’être un cas isolé. Elle constitue même l’attitude générale de la majorité des responsables associatifs. Car dans un environnement de défiance et de menace, l’effacement public est une tentative de protection contre les dangers qui guettent. Le pouvoir politique n’apprécie pas les activités de la société civile, surtout lorsqu’elles sont librement accomplies et publiquement exposées. La politique du pouvoir en la matière consiste à intégrer les activités des ONG indépendantes à celles de ses propres organisations pour mieux les contrôler.

Cependant, les actions humanitaires ont un long et solide passé en Iran, l’entraide et la solidarité faisant, depuis presque toujours, parties intégrantes de la tradition iranienne. Certaines organisations fondent, à juste titre, leur légitimité sur l’ancienneté de leurs activités. Ce qui leur donne une plus grande latitude à s’exprimer.

Humanitaire, une vieille histoire de famille

Un soir de cette année 1971, Dr. Mohammad Reza Hakim Zadeh en rentrant chez lui trouve, devant l’hôpital où il travaille, un handicapé sans domicile et dépourvu de tout. Le médecin est très affecté. Grâce à ses relations au sein du gouvernement de l’époque et ses moyens propres, il trouve, d’urgence, «une bâtisse érigée sur un terrain de 1000 m² et décide de la transformer en une maison pour les handicapés», raconte la fille du feu Dr. Hakim Zadeh, Madame Farhad. «Au début il n’y avait que mon père et une dame qui s’occupaient de ce foyer», continue-t-elle.

Quelque temps plus tard une autre dame se présente pour aider financièrement l’institution. «Mon père lui dit qu’il n’avait pas besoin de son argent mais, si elle voulait vraiment aider, elle devait retrousser ses manches et venir travailler». Ce fut le début d’une longue aventure et l’histoire du lancement de la Fondation Kahrizak, l’une des organisations humanitaires les plus connues dans le pays. Aujourd’hui, cette institution dispose de 180 000 m² de bâtiment, ses propres structures de soins, emploie 940 personnes et accueille 1 750 handicapés.

La dame qui a «retroussé ses manches» quelque quarante années plus tôt, Ashraf Bahadorzadeh est aujourd’hui à la tête de l’une des plus grandes ONG iraniennes, connue dans les milieux associatifs mondiaux : The Ladies Charitable Society (LCS), une association qui compte, à présent,  plus de 2 000 membres.

L’histoire est pratiquement la même pour Badrolmoulouk Emam, fondatrice et présidente de l’association Mehr Kosar. «L’état pitoyable d’un enfant orphelin qui faisait la manche dans la rue m’a mise hors de moi. J’ai décidé de lui venir en aide, j’en ai parlé avec quelques amies et ensemble nous avons décidé de faire quelque chose pour ces enfants abandonnés qui erraient dans la rue.» L’histoire remonte aux années 60, depuis le champ d’action de l’association est élargi. Et à 84 ans, Badrolmoulouk Emam est toujours active comme aux premiers jours. Avec la guerre en Afghanistan et l’afflux des réfugiés afghans, l’association s’efforce de ne pas oublier les orphelins afghans qui se trouvent en Iran.

Financement : force et faiblesse

Mme Emam a de merveilleux  souvenirs comme celui de cette jeune fille de 18 ans atteinte d’une grave maladie. «Elle avait besoin d’une greffe de rein, elle n’avait pas de ressources, pas de famille. On a fait appel à la générosité de nos membres et volontaires ; on a contacté les hôpitaux, obtenu le rein qu’il lui fallait. La jeune fille a été hospitalisée et opérée gratuitement et  elle se trouve, aujourd’hui, en parfaite santé», raconte victorieusement la présidente de Mehr Kosar qui  ne compte que sur ses convictions et «ses amis philanthropes : ces médecins qui consultent à l’œil, ces chirurgiens qui opèrent gratuitement et ces gens qui aident sans compter». Car les fonds pour réaliser ces actions ne viennent que des particuliers. L’aide publique,  lorsqu’elle existe, ne l’est qu’à très petite dose.

«Seulement 2 à 3% de l’aide viennent des organismes publics : le Croissant-Rouge, les banques, le Comité Emdad… le reste du budget est constitué des dons des gens anonymes», affirme également Madame Farhad de la Fondation Kahrizak.

Organiser des ventes est également pour les associations une source de financement. «On organise des marchés, deux ou peut-être trois fois par an, on y vend de tout : des vêtements, des ameublements, des tableaux, des objets, des bonbons, des sandwichs… Ca nous aide pour continuer et  rester indépendant», assure Mme Farhad. Pour les associations qui ont des membres actifs à l’étranger, des soirées de bienfaisance sont organisées aux Etats-Unis, au Canada, en Grande-Bretagne ou encore en France.

Mais pour celles qui ne bénéficient pas de l’aide de la diaspora, et surtout quand leur branche d’activité, fait partie des tabous en Iran, comme celles d’aide aux malades de sida, aux prostitués, aux drogués,… les marchés, les ventes aux enchères et les aides anonymes constituent les seules ressources. «Nous ne demandons rien à personne pour tenter de conserver notre autonomie et ne pas avoir à rendre compte aux autorités», explique un militant associatif d’aide aux malades du sida.

Un combat discret

«La dernière fois que nous avons organisé un marché dans notre ville, la télévision locale est venue faire un reportage sur notre association et le journal régional nous a consacré un article», raconte la fondatrice de Mehr Kosar. Il y a quelques années, la télévision iranienne a réalisé un documentaire sur la Fondation Kahrizak. Mais des associations comme Mehre Kosar et  Kahrizak font parties des exceptions. Elles servent, parfois, de parade aux autorités qui «demandent l’organisation, dans les locaux de l’association, des visites pour des invités étrangers», affirme Madame Farhad.

Pour les autres associations, la situation est toute autre.  «On préfère travailler dans la discrétion et ne pas parler aux journalistes car à chaque fois soit ils transforment nos propos soit ils ne sont vraiment pas intéressés par nos actions», déplore le responsable d’une association de soutien aux alcooliques anonymes. Un autre militant associatif qui travaille dans l’action humanitaire de lutte contre le sida est beaucoup plus catégorique : «Je ne peux donner aucune information, ni sur le nombre de nos adhérents, ni sur celui des bénéficiaires de nos services. Je pense que c’est plus prudent de travailler dans l’ombre».

Même parmi les figures les plus connues des activistes humanitaires, la réticence et la méfiance sont de mises. «C’est vrai, j’avais fondé une association mais je ne suis plus actif», répond l’un d’eux. «Dans la situation actuelle, il est préférable de ne pas parler de ce sujet », assure un autre.  «De toute façon pour l’instant nous ne pouvons rien faire, alors il n’y a rien à déclarer», coupe court une journaliste chargée de relation avec la presse au sein d’une ONG.  Ce qui peut se comprendre vu le climat de suspicion qui règne dans le pays ; climat qui a été aggravé ces derniers mois à la suite des contestations post-électorales.

De toute évidence «la discrétion» constitue le maître mot de presque toutes les associations «car lorsque vous acquérez de la notoriété, vous intéressez le pouvoir qui tentera tout, pour vous utiliser à ses propres fins». Pendant l’organisation d’un marché associatif «les membres du Comité Emdad  sont venus, officiellement,  pour nous encourager mais ils nous ont bien fait comprendre que ces activités devaient être organisées sous l’égide de leur organisation et que désormais il serait indispensable de tout coordonner avec le Comité», confie un membre d’une association caritative sous couvert d’anonymat.

Darya Kianpour est journaliste à Radio France Internationale (RFI)

Liens utiles :

Reporters sans frontières

Fondation Kahrizak

SOS Bam

Enfance de Bam

Association Mehre Kosar

INTRAC

Iran Region of Narcotics Anonymous

Ministère de l’Intérieur de la République islamique

Grotius International

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La rédaction de Grotius International.