Médias & humanitaire… Tapage médiatique et nationalisation de l’information

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Une réponse à Patrick Aeberhard…

Par Serge Bailly

Depuis quelques années, les militants des droits de l’homme ont compris tout l’intérêt d’une communication bien gérée, efficace et ciblée. Parallèlement, les médias internationaux relaient aisément les propos de ces dénonciateurs des excès des nouvelles ‘démocraties africaines’ pour qui le vote par les urnes constitue l’ultime liberté, sorte de cache sexe pour continuer à séduire les bailleurs de fonds internationaux.

Entre le monde des ONG et celui des médias, une même conviction est partagée, celle de la nécessité du tapage médiatique pour contrer les intimidations qui touchent les militants locaux des droits de l’homme. Mais aujourd’hui on voit sur le terrain que ce concept de tapage engendre des effets collatéraux avec une réponse musclée, celle d’une  ‘nationalisation de l’information’.

Dans une interview récente accordée à Grotius, Patrick Aeberhard, ancien Président de Médecins du Monde, était interrogé sur la question du « tapage médiatique », une des dérives de cette connivence/connexion entre journalistes et humanitaires (1). Pour éviter de sombrer dans ce travers, il proposait de laisser le terrain des médias aux ONG des droits de l’homme.

«Je suis surpris qu’on puisse dire que le principe de faire – de temps en temps et à bon escient, du tapage médiatique est dangereux pour l’humanitaire. Il y a peut-être un partage des rôles à imaginer : les ONG de défense des droits de l’Homme pourraient faire plus de bruit pendant que les humanitaires, eux, silencieusement, travailleraient sur le terrain. C’est une solution !»

Ce propos m’a fait revenir à l’esprit une discussion à Goma avec le responsable d’une organisation humanitaire européenne. Notre homme avait décidé ce jour là de jeter ses foudres sur la responsable d’une activiste des droits de l’homme, Human Rights Watch pour ne pas la nommer, qui hantait les mêmes lieux.

L’objet de son courroux ? Elle pianotait sur son portable,  préparant  un rapport sur les exactions de la LRA qui allait bientôt atterrir dans les salles de rédaction.  Pour le coordinateur humanitaire, c’en était trop ! En substance, il reprochait à HRW –et autres ONG de droits de l’homme- de mettre en danger les humanitaires par une trop grande exposition des personnes habitant dans les zones de populations déplacées.  La dénonciation risquait par ailleurs de viser les travailleurs humanitaires eux-mêmes, qui pourraient être pris par les belligérants comme acteurs de ces enquêtes ou à tout le moins comme des collaborateurs.

Le débat n’est pas neuf mais il illustre bien ce malaise entre deux logiques rarement convergentes : la dénonciation des excès en matière de droits de l’homme et le secours immédiat aux populations mises en danger.  Ces deux logiques ne font pas bon ménage, en particulier dans les zones de conflit où les belligérants sont eux aussi des consommateurs de médias. Il suffit de voir l’usage que font certains groupes armés des ondes de RFI, de la BBC ou de la Voix de l’Amérique pour s’en rendre compte : le personnage de Laurent Nkunda a longtemps bénéficié de l’intérêt et même de l’appétit des médias internationaux, impressionnés par son charisme, sa culture et ses capacités militaires.

L’ONG internationale ICG conseille d’ailleurs dans un rapport récent (2) d’éviter que les médias internationaux ne servent de caisse de résonance aux groupes armés, tant il est vrai que des groupes comme le CNDP, les FDLR ou les Maï Maï au Congo, ont souvent les honneurs des grands médias et qu’ils ont appris à bien s’en servir.

La dénonciation des exactions peut être perçue comme un acte de traîtrise et renvoie donc la question du « tapage médiatique » à ceux qui ont le luxe de pouvoir le pratiquer, les médias occidentaux. Ces derniers sont de plus en plus souvent sur la sellette : le Rwanda a montré l’exemple, interdisant il  a quelques mois les programmes de la BBC en kinyarwanda, jugés trop critiques à l’égard du gouvernement de Kigali.

Ces programmes ont même été accusés de véhiculer des ‘idéologies génocidaires’ au motif qu’ils se sont intéressés aux exactions de l’armée du FPR (tutsi) au lendemain du génocide de 1994.  De l’autre côté de la frontière, un sort à peine moins enviable a touché RFI à qui le gouvernement congolais vient de signifier la résiliation de contrat, fermant les quatre derniers émetteurs en service de Kinshasa, Matadi, Kisangani et Lubumbashi. Les programmes avaient déjà été coupés en Ituri puis à Bukavu. En cause, le rôle ‘tendancieux’ de l’information selon le porte parole du gouvernement qui reproche à la station de miner les efforts de paix en démoralisant les troupes. Lambert Mende a accusé la radio de développer « une campagne systématique de démoralisation des forces armées de la RDC « en dépit de « plusieurs avertissements ».

Dénoncer les exactions des FARDC à l’encontre des populations, mettre le doigt sur les détournements  de la solde des soldats, est identifié à de la désinformation quand bien même ces excès sont unanimement condamnés par les autorités coutumières et administratives ainsi que par les ONG locales .

Une conception nationaliste de l’information

Conséquence, à la notion de tapage médiatique répond de plus en plus l’idée d’une ‘nationalisation de l’information’. Il y a quelques jours –c’était avant le coup fatal porté à RFI-, le responsable d’une association de radios congolaises défendait avec véhémence devant moi la position du gouvernement, prétendant mordicus qu’il faut interrompre le signal de toutes les radios étrangères, dont aussi la VOA et la BBC, afin d’éviter que les auditeurs congolais n’aillent s’informer ailleurs.

Signalons au passage que cet homme des médias est aussi un homme d’église, doué d’une bonne dose d’influence dans les cénacles politiques… Tout ceci cache finalement mal le hiatus qui se creuse entre notre conception de l’information et les acteurs locaux qui peuvent voir dans cette dénonciation une nouvelle forme d’impérialisme. «Il faut une conception nationaliste de l’information» défendait mon locuteur qui semblait peu enclin à quelques compromis avec la vérité de l’information.

Au nom de l’unité d’une nation, au Congo comme au Rwanda, on peut aujourd’hui sans complexes fermer des radios internationales et nier les évidences des enquêtes d’ONG de droits de l’homme. Les rapports de Human Rights Watch ou de Global Witness par exemple sont critiqués ouvertement par les gouvernements congolais et rwandais qui apprécient de moins en moins l’interventionnisme de leurs enquêtes (3).

Logique d’Etat contre logique des médias ? Certes, l’irruption des militants de droits de l’homme a compliqué la donne et ne facilite pas toujours la tâche des intervenants sur le terrain mais on voit mal comment légitimer des actions de soutien aux populations en fermant les yeux sur les atteintes aux droits des journalistes, des avocats, des magistrats et de tous ceux qui participent à la société civile locale. La proposition de Patrick Aeberhard d’un partage des rôles  permet de maintenir une présence humanitaire sans sacrifier aux notions élémentaires des droits de l’homme.

On sent d’ailleurs que les lignes bougent sur ce terrain. Le CICR lui-même s’est montré particulièrement critique à la fin de l’année dernière lorsque l’armée de Tsahal pilonnait les populations palestiniennes identifiées sans discernement aux partisans du Hamas. Le principe de neutralité du CICR en a-t-il souffert ou ce discours plus engagé constitue-t il un pas en avant dans le débat humanitaire / droits de l’homme ?

J’aurais envie de poser deux questions pour faire avancer ce débat : sommes-nous bien persuadés que le tapage médiatique est l’unique et ultime moyen de remettre un peu de vérité dans la confusion des idées et sommes-nous sûrs que notre tam-tam occidental ne fabrique pas d’autres victimes parmi des populations très marginalisées ?

Je n’ai pas la prétention d’avoir la réponse à ces deux questions mais il me paraît évident qu’il faut quitter le domaine des bonnes intentions pour penser la communication dans des zones de crise (politique ou/et humanitaires) avec ses effets collatéraux, sans sacrifier pour autant aux valeurs essentielles des droits de l’homme.

Serge Bailly était jusqu’à fin août 2009 coordinateur d’un programme média de réconciliation à l’Est du Congo pour l’ONG La Benevolencija, à Goma.

(1) « Le tapage médiatique à bon escient « (juin 09)

(2) International Crisis Group report: FIVE PRIORITIES FOR A PEACEBUILDING STRATEGY

(3) « Le ministre a qualifié Human Rights Watch ainsi que d’autres organisations internationales de «terroristes humanitaires » qui « répètent des mensonges », visant à la «déstabilisation » du pays, à la « démoralisation » de l’armée gouvernementale et à la « balkanisation » du Congo. Le ministre Mende a soutenu que les rapports de Human Rights Watch portant sur les atteintes aux droits humains étaient rédigés pour des motifs « politiques et financiers ». Ces allégations sont à la fois injustes et fausses », selon HRW (Lettre au premier ministre au sujet des attaques publiques contre les organisations de défense des droits humains, Human Rights Watch – 31 Juillet 2009)

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La rédaction de Grotius International.

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