Tourisme ou solidarité : il faut choisir !

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Le village de Pomerinie, TanzanieLa dernière édition de la journée mondiale pour un tourisme responsable était cette année consacrée à l’avenir du tourisme social et au tourisme solidaire (3 juin 2014, 8ème édition). Pour ce deuxième thème, la question de la précision sémantique était posée. Ces deux termes sont-ils compatibles ?

Plusieurs acteurs ont ainsi pu apporter leur témoignage autour d’actions compatibles avec la définition des principes de l’économie solidaire ici adaptée au tourisme à savoir « un ensemble d’activités contribuant à la démocratisation de l’économie par des engagements citoyens «  (Laville, 2011, p. 14). S’agissant du tourisme, ces termes d’engagements citoyens (au pluriel) ont une résonance particulière.

En effet le tourisme est avant tout une activité égocentrée, une « compensation thérapeutique » (Christin, 2008), une « quête d’un temps autre pour se retrouver soi-même » (Viard, 2000). La solidarité est, elle, symbole de fraternité, d’entraide, où la voie du cœur prime sur celle de l’argent. Tout en rappelant les travers de la massification du tourisme (capacité de charge dépassée, infrastructures créant de nouvelles empreintes écologiques, écosystèmes et biodiversité perturbés), ces discussions ont révélé les vastes champs de solidarités possibles.

Toutefois des enjeux opposables ont également fragilisé la réunion de ces deux termes – tourisme solidaire. Cependant, un consensus s’est établi pour qualifier la solidarité en termes de rapports sociaux différents, de fraternité « obligeant les êtres humains les uns envers les autres » (Dictionnaire Hachette, 2001). Tous s’accordaient également pour dire que solidarité n’est pas charité et que l’engagement doit être pérenne.

Dans un premier temps nous verrons qu’il est effectivement nécessaire de penser le tourisme autrement en évoquant les alternatives responsables contemporaines. Puis via ce que nous nommons les enjeux opposables, nous préciserons en quoi les deux termes – tourisme et solidarité – sont incompatibles.

La nécessité de penser le tourisme autrement

Depuis quelques années, à l’instar du développement durable, le tourisme s’ouvre à de nouvelles pratiques. Ces néo-tourismes s’inscrivent comme une alternative à la massification du tourisme synonyme en même temps de démocratisation. Nous voyons bien se dessiner le dilemme ambiant.

La biodiversité ou les écosystèmes menacés, les fausses altérités, le leurre des retombées économiques composent quelques-uns des aspects les plus critiquables du développement de cette activité (50 millions de touristes internationaux en 1950, 1 milliard aujourd’hui).

Sans que cela soit exhaustif, citons les autres tourismes qualifiés de durable, équitable, responsable, alternatif, coopératif, éco-volontaire, solidaire. L’écotourisme fait également partie de cette palette des variations touristiques. C’est d’ailleurs un des cinq pôles récemment énoncés par le ministre des Affaires étrangères, le 19 juin dernier en clôture des Assises du tourisme.

Tiré par les principes de l’économie solidaire, le tourisme, adossé au même qualificatif, « est l’expression d’une solidarité entre les catégories de population les plus défavorisées des pays à faible produit intérieur brut parmi lesquels sont choisies les destinations » (Girard et Schéou, 2012).

Pour autant, l’engagement citoyen ne doit pas se limiter aux trop classiques rapports nord/sud, pays riches/pays pauvres, pays développés/pays en voie de développement. Il est aussi possible à nos portes. A ce sujet nous invitons le lecteur à consulter le hors-série de la revue Alternatives Economiques d’avril 2014 (1) qui recensent notamment tous les organismes s’inscrivant dans cette démarche de solidarité de proximité.

Par ailleurs, plusieurs caractéristiques  font du tourisme une activité économique bien différente des autres. Tout d’abord il s’agit d’un mouvement, d’un voyage de personnes vers d’autres lieux et à la rencontre, c’est ce qui se dit, d’autres personnes. Cela s’intitule la quête de “nouvelles altérités”, “d’ouverture culturelle” ou plus simplement d’évasion exotique. Ici, il ne s’agit pas de transport de marchandises ou d’échanges virtuels de données ou d’informations financières via Internet mais de flux de personnes.

Ces flux posent ici un premier problème qui interpelle la notion de solidarité. Par exemple, partir au Costa Rica faire de l’écotourisme n’a aucun sens car, au départ de Paris, votre voyage en avion vient hypothéquer les bienfaits de la préservation de la nature locale en pratiquant cet autre tourisme. Un aller/retour individuel par avion représente 4,04 Tonnes équivalentes CO2 soit 2,25 fois ce que la terre peut supporter par personne et par an pour stopper l’accroissement de l’effet de serre (calcul sur le 25 juin 2014). Nous ne dénonçons pas cette expérience. Elle pose simplement, au-delà de la solidarité entre les hommes, le principe de nouvelles attitudes que nous devrions désormais adopter pour respecter notre terre d’accueil, Gaïa.

En effet et malheureusement, à ce jour, l’environnement n’a pas de personnalité morale ou de reconnaissance juridique. Ces pratiques questionnent sur l’accès aux loisirs et la capacité financière de certains individus. Car rappelons le, le tourisme est « le luxe d’une minorité dont l’impact concerne une majorité […] un loisir typiquement occidental qui dessine un clivage subtil entre ceux qui ont les moyens de profiter du monde et les autres qui sont là pour les servir » (Christin, 2008, p. 23).

Alors partir loin et souvent ou, à l’inverse, opter pour un tourisme de proximité ou encore un tourisme lent aux vertus thérapeutiques : telle est la question ? Nous voyons se dessiner toutes les limites des missions ou chantiers (solidaires) très éloignés de nos résidences occidentales. De fait, le voyage à forte contribution de gaz à effet de serre (avion ou voiture) peut ainsi estomper tout ou partie du résultat escompté. L’aporie – ou contradiction insoluble dans un raisonnement – se dessine sous nos yeux.

Ce qui est en cause, c’est la fréquence de la mobilité et le moyen de transport utilisé. S’engager pour un chantier solidaire c’est aussi prendre conscience de l’impact créé sur l’environnement lors de cette caractéristique si particulière qui précède l’acte touristique : le voyage. Apporteur de devises pour les autochtones, équitable au titre de la (re)distribution des sommes payées par le touriste, créateur de nouvelles altérités, le tourisme n’échappe pas à ce dilemme. Il est confronté à ce que nous nommons les enjeux opposables. Le tourisme, a fortiori solidaire, n’y échappe pas.

Les enjeux opposables du tourisme… solidaire

Le Forum de Davos (2007) a mis en exergue les différentes responsabilités auxquelles chaque touriste devrait être sensible. Bien évidemment, nous retrouvons ici les classiques du développement durable avec les volets économique, social et environnemental (schéma n° 1). Ce dernier est représenté par deux axes, le climat (l’air que nous respirons, les particules, le CO2…) et l’empreinte écologique (la trace créée par tel concept ex-nihilo, les ressources consommées pour tous les services touristiques mis à disposition).

Nous voyons les enjeux et les oppositions derrière ce schéma. Comment assurer un développement économique sans infrastructures dédiées lourdes (aéroport, hôtels climatisés, routes…) ? Doit-on massifier ces “autres” tourismes au risque des dérives connues de la précédente vague de massification (1 000 habitants l’hiver, 10 000 touristes l’été, déplacements et risque d’acculturation des populations locales) ? Quid du poids du voyage dans les contrées lointaines, du déplacement in situ en 4 x 4 ? Comment préserver les identités culturelles sans risquer une forme de néocolonialisme ?

Schéma n° 1 : l’entreprise touristique au cœur de responsabilités élargies

L'entreprise touristique au coeur de responabilités élargiesLes réponses à ces questions supposent de profonds changements dans nos attitudes comme dans l’approche de ce que représente cette filière. Par exemple, peut-on envisager, en France, de capitaliser ses jours de congé pour partir longtemps et s’investir dans une expédition/mission de partage citoyen ou d’initiatives solidaires, ou encore d’engagement communautaire ? C’est impossible aujourd’hui si vous ne prenez pas une année sabbatique pour l’occasion ou si vous n’êtes pas retraité.

Par ailleurs, en tant que consommateur/touriste, sommes-nous prêts à intégrer le temps du voyage, qui peut être long, comme activité touristique ? Au contraire, dans une boulimie de vitesse, le consommateur veut se rendre le plus vite possible à destination. Le temps d’attente à la procédure d’enregistrement est déjà du temps perdu ou “gaspillé”. Le changement social que nous fabriquons est alors ni plus ni moins « qu’une obsolescence des expériences et des attentes » (Rosa, 2010, 101).

L’anéantissement de l’espace par le temps est sans doute ainsi la plus forte aporie du tourisme contemporain. Quant aux rapports sociaux, pensons à ce lapon qui pose à heure fixe pour les touristes de passage alors qu’il ignorait la notion du temps, à ce sangoma qui répète ses gestes de guérisseurs dix fois par jour, à ces autochtones auxquels on interdit de pêcher le saumon pour que le touriste y ait accès, à l’oued détourné pour que le golf voisin soit vert et la piscine attractive… Certes la pratique solidaire ignore ces dérives, mais même avec une charte éthique il est difficile de vérifier que les bonnes pratiques supposées le sont vraiment une fois à destination.

Tourisme solidaire : un nouvel oxymore ?

Convenons-en ! Ces deux termes sont incompatibles. Nous y préférons d’autres terminologies comme les expéditions ou initiatives citoyennes, les chantiers ou missions solidaires. Premièrement, il importerait de nuancer la définition du tourisme de l’Organisation Mondiale du Tourisme(2). Les « autres motifs » spécifiés dans la définition de cette organisation ne peuvent inclure ces postures fraternelles.

Un chantier solidaire est un engagement citoyen où le terme de partage est préféré à celui de « loisir », où l’entraide et la fraternité l’emportent sur l’agrément, où la voie du cœur, nous l’avons dit l’emporte sur l’argent. C’est aussi en cela qu’il n’est pas nécessaire de partir loin pour s’engager dans une action solidaire. La solidarité de proximité est ouverte à tous, bénévoles citoyens, altruistes de tous genres.

Deuxièmement, « les touristes sont des consommateurs et non des anthropologues » (Sharpley, 2009) ! Associer le terme solidaire à celui de touriste confond des postures radicalement différentes. Une qui est profondément altruiste, tournée vers l’autre, et une qui, à l’inverse, est égocentrée. Le partage citoyen est un acte fort très éloigné de la posture touristique.

Rappelons ici que nous soutenons la belle idée de toutes les formes de solidarité. Elles s’intègrent dans le principe de vacances alternatives en soutien aux populations locales ou avec elles. Par ailleurs, le tourisme en tant que filière pluridisciplinaire (organisateurs, transporteurs, hôteliers, restaurateurs, guides, artisans et commerçants locaux…) ne peut à elle seule garantir l’indépendance ou survie économique.

Les pouvoirs publics, les ONG ou, pour faire plus simple, toutes les parties prenantes concernées par le développement économique d’un village, d’une communauté, d’une région, d’un pays doivent aussi réfléchir à élargir le champ du possible. Les initiatives comme celles d’Agrisud International s’inscrivent dans cette voie.

A l’exemple du lancement d’un cycle d’apprentissage en agro-écologie afin de redynamiser une production maraîchère, cet organisme « entreprend contre la pauvreté », en rendant, par l’autonomie, leur dignité aux autochtones.
Nous le voyons les voies sont très ouvertes pour que la solidarité, réaffirmée dans ce qu’elle signifie, peut revêtir plusieurs formes. En entreprenant (des chantiers, des missions citoyennes), en partageant (du temps, des savoirs, des relations), en participant à rendre économiquement autonomes les populations indigènes, la solidarité est sans doute le plus beau geste de vie et de lien social entre humains.
Il importe donc de ne pas confondre ces deux termes si nuancés sur le plan sémantique.

Références

Christin, R. 2008. Manuel de l’antitourisme, Editions Yago.
Girard, A., Schéou, B. 2012. Le tourisme solidaire communautaire à l’épreuve des illusions culturaliste et participative. L’exemple d’une expérience au Bénin, in Tourisme, territoires et développement, Mondes en développement, Vol. 40-2012/1, n° 157, De Boeck éditions, pp. 67-80. Laville, J-L. 2011. Agir à gauche. L’économie sociale et solidaire, Editions Desclée de Brouwer. Rosa, H. 2010. Accélération. Une critique sociale du temps, Editions La Découverte.
Sharpley, R. 2009. Tourism Development and the Environment, Beyond Sustainability? London, Earthscan.
Viard, J. 2000. Court traité sur les vacances, les voyages et l’hospitalité des lieux, Editions de l’aube.

(1) Numéro 67, titre « Tourisme social et solidaire », Alternatives Economiques Poche.
(2) Le tourisme comprend les activités déployées par les personnes au cours de leurs voyages et séjours dans des lieux situés en dehors de leur environnement habituel pour une période consécutive qui ne dépasse pas une année, à des fins de loisirs, pour affaires et autres motifs non liés à l’exercice d’une activité rémunérée dans le lieu visité (INSEE).

Philippe Callot

Philippe Callot

Philippe Callot est membre Professeur au département Innovation et Développement Enseignements de France Business School (Campus de Tours) et membre du GRANEM.

Philippe Callot

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