« La philanthropie à la française » : enquête sur des bienfaiteurs méconnus

L'image du philanthrope serait-elle en train de faire peau neuve en France ?

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enfants de la paix
©EU/ECHO/Martin Karimi

A l’occasion des rencontres philanthropes organisées à l’Auditorium du Monde (1), la Fondation de France, co-organisatrice de l’événement, et l’Observatoire de la générosité ont publié les conclusions d’une enquête intitulée « La philanthropie à la française: l’engagement au service du progrès social ». Les résultats dépassent de loin les clichés encore entretenus sur « ces riches qui nous veulent du bien ».

L’image du philanthrope serait-elle en train de faire peau neuve en France ? Pour la première fois, une étude quantitative, mais aussi et surtout qualitative s’est intéressée à cet acteur peu connu, mais qui prend de plus en plus d’importance dans le financement des projets sociaux, humanitaires, voire culturels, surtout dans le contexte de crise actuelle.

A partir d’une base de données recensant les quelques 660 philanthropes estimés en France, et d’entretiens approfondis passés avec 18 d’entre eux, le document révèle des informations souvent surprenantes. Loin du cliché de la vieille héritière recluse dans son hôtel particulier de Neuilly, distribuant parcimonieusement sa fortune à des bonnes oeuvres, les chiffres montrent un dynamisme et une diversité sociologique qui témoignent d’une activité en pleine mutation en France.

Le choc Bill Gates

Ainsi 40% des 467 Fonds et Fondations existant en France (deux personnes – un couple par exemple – peuvent être à l’origine de la création d’un Fonds) ont été créées à partir de l’an 2000.  En comparaison 50% l’avaient été durant tout le dernier quart du XXème siècle. Une belle vivacité, donc, qui s’est surtout concrétisée après le choc médiatique et financier provoqué par la création de la Fondation Bill Gates.

Aujourd’hui, la somme totale des fonds capitalisés par les Fondations françaises avoisine les 2,7 milliards, générant chaque année 165 millions d’euros destinés à financer des projets sociaux, environnementaux, ou humanitaires. Bien sûr, ce dynamisme est à mettre en relation avec les évolutions législatives en matière de défiscalisation des dons, mais il est surtout lié à l’émergence de nouveaux types de philanthropes. Plus entrepreneurs que gestionnaires d’une fortune transmise, certains, parmi les plus jeunes – 67% étaient actifs au moment de la création de  leur fondation, ce qui est là aussi nouveau -, ont déjà un parcours militant ou ont effectué des études dans le domaine du développement.

Fragilités

L’enquête permet ainsi d’observer l’évolution de la philanthropie depuis les années 50, des « héritiers » aux « enfants de la République », puis des « entrepreneurs » aux « militants », et d’en dresser ainsi une typologie très précise. Trop même, parfois, et l’on peut regretter certains schémas  caricaturaux, avec l’utilisation de raccourcis de type : « la devise de ce groupe est … ». Mais elle n’en reste pas moins utile pour bien comprendre les motivations des philanthropes d’aujourd’hui.

Education ou origine sociale, accidents de la vie, voyages initiatiques pendant la jeunesse : quels sont les ressorts qui peuvent pousser un homme (77% des philanthropes contemporains sont du genre masculin, contre 66% dans la génération précédente) ou une femme à mettre tout ou partie de sa fortune au service d’une cause sociale ou humanitaire ? Les  extraits des entretiens individuels apportent ainsi leurs lots de contradictions et, souvent, de fragilités personnelles assez troublantes, venant de personnalités aussi puissantes financièrement. Le rapport à l’argent et au sens qu’on peut lui donner, revient tout particulièrement comme un leitmotiv. Presque comme une obsession, pour « ces possédants possédés par ce qu’ils possèdent (Charles de Gaulle) ».

 Equilibre

Leur rapport à l’Etat, est lui aussi intéressant, et se différencie beaucoup de la tradition anglo-saxonne, beaucoup plus libérale, voire anti-étatique. Les philanthropes hexagonaux plaident ainsi majoritairement pour un équilibre entre l’intervention des pouvoirs publics – beaucoup sont même très attachés à la notion de République, et lui vouent une reconnaissance insoupçonnée -, le marché, et le secteur non lucratif. Un sondage Médiaprism, repris par l’enquête, révèle également que l’attitude des Français à leur égard a aussi beaucoup évolué. Alors qu’on les pense encore trop souvent méfiants à l’égard des riches, 73% déclarent en effet penser du bien des philanthropes, et 80% souhaitent même qu’il y en ait plus. De quoi leur redonner du baume au coeur, eux qui se pensent régulièrement incompris et hésitent encore trop souvent à médiatiser leur action. Mais les philanthropes sont inquiets.

Depuis quelques années, Bercy tente de faire passer des mesures visant à limiter les avantages fiscaux de ces généreux contribuables, voire à plafonner les sommes versées lors de la création du Fonds. Jusqu’à aujourd’hui, la société civile a réussi à freiner ces velléités de retour en arrière, mais l’incertitude sur  les projets en cours a d’ores et déjà contribué à ralentir le mouvement récent de la philanthropie française. Une situation qui inquiète les nombreuses associations bénéficiaires. Beaucoup comptent en effet sur ces sources stables de revenus, qui permettent d’envisager des actions sur le long terme.

(1): Rencontres philanthropes, 25 septembre 2012

 

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot

Gaël Grilhot est journaliste indépendant.

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