La présidentielle en Algérie : vérité et justice…

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Par l’équipe Algérie d’Amnesty International… La vérité et la justice, les grandes absentes de la campagne électorale de la présidentielle algérienne ? Les élections sont passées aujourd’hui. Le candidat Boutéflika a lors de sa campagne électorale mentionné la possibilité d’amnisties supplémentaires pour les groupes armés.  Faut-il plus d’amnistie ou plus de vérité et de justice pour que l’Algérie puisse tourner la page ?

Les limites imposées à la liberté d’expression se sont fait cruellement sentir lors de  l’élection présidentielle en Algérie. Trois publications françaises ont été interdites : L’Express, Marianne et le Journal du dimanche. Pourquoi ? Apparemment parce qu’elles contenaient des informations contraire aux «valeurs nationales». Marianne osait dans un article au titre évocateur Boutéflika : Le Dernier Sultan critiquer la politique de «réconciliation nationale» instiguée et encouragée par le Président Boutéflika.

La journaliste du Monde, Florence Beaugé racontait dernièrement comme il est difficile de couvrir un pays quand on vous refuse le droit de vous y rendre. Amnesty International est dans la même situation. Notre dernière visite en Algérie remonte au printemps 2005. Depuis, les autorités nous ont signalé que les critiques d’Amnesty International sur les dernières mesures d’amnistie accordées aux forces de sécurité et aux groupes armés n’avaient pas plu «au plus haut niveau de l’Etat» et que nous n’étions pas prêts d’obtenir les visas nécessaires…

Dans leurs tentatives de nier jusqu’aux souvenirs des tueries, disparitions forcées, torture, viols, arrestations arbitraires et autres qui ont marqué le conflit interne des années 90, les autorités algériennes s’efforcent activement à museler le débat et la critique dans le pays. Les mesures d’amnistie adoptées en 2006 bâillonnent les voix qui critiquent la gestion du conflit interne par les autorités en menaçant de peines d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à cinq ans quiconque ose dénoncer les exactions commises par les forces de sécurité algériennes. La loi nous rappelle que les membres des forces de sécurité et les milices armées par l’Etat sont les héros de la nation.

Ce climat de restriction à la libre expression et les tentatives des autorités de taire toutes les voix opposées au discours officiel expliquent peut-être la faible couverture dans les médias algériens du dernier rapport publié par l’Amnesty International : Un legs d’impunité. Une menace pour le futur de l’Algérie ? En effet, peu de journaux et bien évidemment pas la télévision nationale ont mentionné le rapport dénonçant le climat l’impunité qui règne en Algérie depuis le début du conflit.

S’agit-il là d’une politique délibérée  ou est-ce là le résultat des efforts d’équilibristes que les journalistes algériens doivent faire pour continuer à exercer leur profession ? Sont-ils devenus experts dans l’anticipation de la réaction des autorités ? Amnesty International a pourtant l’habitude d’être très violemment critiquée pour sa dénonciation des exactions en Algérie. Le Jour d’Algérie n’exigeait-il pas dernièrement  des excuses d’Amnesty International ? (Voir ci-contre l’article). Peut-être est-ce tout simplement parce que Amnesty International n’a pas été autorisée en Algérie depuis 2005?

L’exemple de Louisa Saker

Les familles de victimes du conflit interne, les défenseurs des droits de l’homme, les journalistes, quiconque en fait, tente de mettre en lumière les exactions commises en Algérie et font campagne pour mettre fin à celles ci, font l’objet d’intimidations continuelles, sont harcelés ou sont même poursuivis devant les tribunaux.

C’est le cas par exemple de Louisa Saker, qui n’a pas revu son mari depuis 1994 et qui a été condamnée en 2008 pour avoir participé à une manifestation non autorisée des familles de disparus de Constantine. Pour quel délit ? Avoir revendiqué le droit à connaitre le sort de son mari. Suite à sa participation à cette action de protestation, Louisa a été arrêtée, frappée et contrainte par la police à s’engager par écrit à ne plus participer à ce type de manifestation. Il semble que les autorités ciblent des personnes comme Louisa afin de les dissuader de poursuivre leur quête de vérité et de justice. La règle semble être que nul ne saurait impunément critiquer la conduite des autorités et quiconque oserait doit être puni…

La répression menée par les autorités touche également les personnes critiquant publiquement les violations des droits de l’homme perpétrées actuellement par les services de sécurité, notamment le très craint Département du renseignement et de la sécurité, le DRS. L’avocat Amine Sidhoume est ainsi poursuivi pour la deuxième fois en quelques années. Une première fois pour avoir remis des cartes de visite à son client en prison et dernièrement, soi-disant pour avoir jeté le discrédit sur la justice algérienne. Ces poursuites semblent en fait politiquement motivées et en relation avec la dénonciation par M° Sidhoune, des centres de détention secrets et du recours à la torture contre les personnes soupçonnées de terrorisme.

Les autorités algériennes sont ingénieuses et il existe une série obstacles juridiques auxquels doivent faire face les défenseurs algériens des droits de l’homme qui critiquent publiquement les autorités, dénoncent des violations ou la corruption. Les dispositions du Code Pénal sur la diffamation sont utilisées non seulement pour sanctionner des journalistes et des rédacteurs en chef, mais également contre des défenseurs qui ont critiqué la conduite des autorités. Par exemple, Hafnaoui Ghoul, un journaliste militant des droits de l’homme au sein de la section de Djelfa de la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme (LADDH), a été poursuivi en 2008 pour diffamation, après que cinq responsables de la préfecture de Djelfa eurent déposé plainte suite à des articles publiés à propos de cas de corruption et de mauvaise gestion.

Au lieu de s’attaquer aux exactions du passé et à leurs conséquences ou de s’assurer que le DRS agit dans la légalité, le gouvernement algérien ferme la porte au débat et a une conception sourcilleuse de sa souveraineté. Les mécanismes de droits de l’homme des Nations Unies en dépit de leurs demandes répétées se voient nier le droit de se rendre en Algérie et d’examiner la situation des droits de l’homme dans le pays.

Les élections sont passées aujourd’hui. Le candidat Boutéflika a lors de sa campagne électorale mentionné la possibilité d’amnisties supplémentaires pour les groupes armés.  Faut-il plus d’amnistie ou plus de vérité et de justice pour que l’Algérie puisse tourner la page? Hier, les familles, les mères, les pères, les épouses, les enfants de disparus étaient dans les rues d’Alger réclamant la vérité et la justice. La police a dispersé la manifestation. Comment peut-il y avoir une réconciliation nationale sincère si les victimes et leurs familles ne peuvent même pas exprimer leurs souffrances et leurs demandes sans craintes de sanctions?

Nous espérons que le président élu Boutéflika saura écouter ces appels. Amnesty International ne manquera pas de l’interpeller. Une dernière pensée émue pour la centaine de journalistes tués ou disparus durant le conflit interne.

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