Amérique latine : un nouveau genre de coups d’État

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 28 juin 2009. Le président hondurien Manuel Zelaya est tiré de son lit par des militaires et expulsé au Costa Rica. 22 juin 2012, son homologue paraguayen Fernando Lugo est destitué à la hâte par le Sénat au mépris des règles prévues lors d’une procédure d’impeachment. 1er juillet 2012, un scrutin présidentiel infesté de manipulations et de fraudes propulse à la présidence du pays Enrique Peña Nieto, et signe, après douze ans d’absence, le retour aux commandes suprêmes du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) qui régna sans discontinuer sur le pays de 1929 à 2000.

 Une situation de gouvernance politique imposée a bel et bien résulté de trois événements a priori sans commune mesure et seul l’exemple hondurien autoriserait, de prime abord, la comparaison avec de douloureux précédents putschistes que l’Amérique latine connaît bien. Plus de trente ans après, le continent en a-t-il vraiment fini avec les démons du golpisme ?

Un coup d’Etat s’avoue rarement comme tel, même du temps où, au Chili ou en Argentine, des Pinochet et Videla prétendaient combler un vide de pouvoir en sacrifiant l’édifice démocratique. Ce sacrifice-là n’aura pas caractérisé les présents coups de force : nulle dissolution des institutions parlementaires et judiciaires, nulle abrogation des moyens de communication et nulle remise en cause du système électoral. Et pour cause. La gouvernance imposée se prévaut cette fois d’une justification légale. Plus grave, elle prend directement appui sur les leviers démocratiques existants.

“Succession présidentielle” voire “constitutionnelle”. L’intervention de l’armée au Honduras en 2009 a certes apporté censure et  répression. Mais elle n’aurait pas eu lieu sans une redoutable campagne des médias dominants pour soutenir la thèse d’une “violation” de la Constitution par Manuel Zelaya. En réalité, le président déchu a voulu engager une consultation référendaire dans la perspective d’une assemblée constituante. Plus profondément, l’homme s’est heurté à l’oligarchie libérale et au parti politique du même nom dont il est issu, en raison de ses choix politiques inattendus : augmentation du salaire minimum, défiance envers certaines multinationales, rapprochement stratégique avec le président vénézuélien Hugo Chávez. L’urgence de dissiper l’effet de ce coup d’Etat, dont le vernis légal préalable n’a pas empêché le chaos et la violence, conduira à l’entériner a posteriori… par une élection présidentielle.

Au Paraguay, une partie de la presse est également à la manœuvre contre Fernando Lugo mais c’est le Parlement qui lui porte le coup de grâce, sans le concours de l’armée. La peu spectaculaire initiative d’un cadastre est politiquement fatale à l’ancien évêque des pauvres. Elle suggère la possibilité d’une réforme agraire qui compromettrait les intérêts de propriétaires terriens – largement représentés dans les hémicycles – dans un pays où 77 % de l’espace exploitable est détenu par 1 % de la population. Les mêmes qui refusent toute redistribution font finalement porter à Fernando Lugo la responsabilité de la tragédie survenue une semaine avant sa destitution, quand un affrontement entre policiers et paysans lors d’une occupation de terre s’est soldé par quinze tués. Comble du cynisme ?

Pour Gustavo Zaracho, du Collectif Paraguay en France, le déficit démocratique affecte déjà les institutions elles-mêmes. “Le régime sanguinaire du général Alfredo Stroessner, qui a gouverné le pays entre 1954 et 1989, s’appuyait sur un parlement et se pliait au rituel électoral tous les cinq ans. C’est dans le contexte de sortie de dictature que doit se comprendre l’élaboration d’une nouvelle Constitution en 1992, à laquelle ont participé des acteurs  de la société civile, malgré la prédominance maintenue du Parti Colorado, l’ancien parti unique.” Les libertés nouvelles d’association et d’expression n’offrent à la population qu’une respiration limitée, et le pouvoir a moins changé de mains que d’institution. “L’oligarchie conserve le contrôle de ses intérêts à travers un parlement aux pouvoirs renforcés. Le scrutin de listes fermées et donc non modifiables par les électeurs entravent le renouvellement d’élites politiques mal formées, habituées au clientélisme et à la corruption, et déconnectées des demandes de leurs concitoyens”, poursuit Gustavo Zaracho.

Chercheur associé à l’Université de Paris Ouest Nanterre-La Défense, le mexicain Sergio Avalos ne serait pas loin d’appliquer cette description à son propre pays. “La révolution de 1910 avait déjà propulsé une bourgeoisie agraire et partiellement industrielle à la place de la vieille oligarchie de la dictature de Porfirio Díaz (1876-1910). En 1988, avec l’élection à la présidence de Carlos Salinas de Gortari, issue du PRI, c’est une bourgeoisie d’affaires et gangrenée par l’infiltration mafieuse qui s’est substituée à la précédente comme pouvoir réel.” Le système électoral, qui a bénéficié au seul PRI pendant soixante-dix ans, permet tout de même l’alternance en 2000 avec l’arrivée du Parti d’action nationale (PAN – droite) à la tête de l’Etat fédéral. “Or, cette situation n’a rien changé sur le fond, le PRI continuant de gouverner la majorité des Etats et l’alternance au sommet s’organisant pour la seule défense d’un modèle économique”, explique Sergio Avalos.

Le scrutin de 2006 avait déjà fait l’objet de vives contestations compte tenu du très faible écart de voix entre l’ancien maire de Mexico Andrés Manuel López Obrador et son concurrent du PAN déclaré victorieux, Felipe Calderón. Cette fois, à travers le Mouvement de régénération nationale (Morena), les étudiants de #Yosoy132 ou le Mouvement pour la Paix, la protestation porte, en soi, sur une fraude d’ampleur et sa validation redoutée par le Tribunal électoral du pouvoir judiciaire de la fédération (TEPJF). Le coup de force a finalement été consommé le 31 août, avec la confirmation par cette juridiction des résultats sortis des urnes. Il doit également beaucoup au concours des conglomérats télévisuels du pays, pour qui le vainqueur semblait connu avant le vote.

L’émergence d’une mobilisation citoyenne contre la démocratie confisquée ou volée offre-t-elle une issue ? Au Honduras, elle subit depuis trois ans à une répression sans trêve. Au Paraguay comme au Mexique, elle est encore récente et insuffisamment structurée. Le risque de sa dilution dans le processus électoral se présente déjà au Honduras et au Paraguay, qui voteront en 2013. Avec ce dilemme mexicain : indispensable à l’expression de la volonté générale, le suffrage universel alimente en même temps des institutions verrouillées et dont la représentativité est sujette à caution. L’équation à résoudre ne concerne pas seulement le Mexique. Ni seulement l’Amérique latine.

 

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