Au-delà du déni et de l’apitoiement : à la rencontre des enfants et jeunes de la rue du Burkina-Faso

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En 2008, lors d’un séjour à Ouagadougou, capitale du Burkina-Faso, j’ai eu l’occasion de rencontrer ceux que l’on appelle communément les « enfants de la rue ». Loin de l’image misérabiliste souvent associée à cette condition, je découvrais que nombre de ces « enfants » étaient en fait de jeunes adultes et que, bien souvent, ils ne songeaient pas à quitter la rue dans l’immédiat. Ils mangeaient globalement à leur faim. Les loisirs et les amusements composaient une part importante de leur quotidien. Certains d’entre eux portaient même des vêtements « dernier cri » qui auraient fait plus d’un envieux à Ouagadougou.

En effet, la mendicité et, bien souvent, le vol, constituaient pour ces jeunes des sources de revenus non négligeables qui leur offraient des conditions de vie suffisamment satisfaisantes pour que la rue puisse leur apparaître comme une alternative acceptable. Je découvrais également qu’ils ne se reconnaissaient pas dans le terme « enfant de la rue » qu’ils jugeaient stigmatisant, lui préférant l’expression « bakoroman » (personne qui dort dans la rue) qui leur était propre. Alors que le terme « enfant de la rue » renvoyait simplement à une situation de relégation sociale et spatiale, je décidais donc d’adopter le terme bakoroman qui permettait de prendre en compte leur langage, leurs codes et leurs pratiques, afin d’ouvrir la voie à une reconnaissance des dynamiques identitaires propres à la rue.

Si au premier abord les enfants vivant dans la rue semblent faire partie de ces sujets mille fois rebattus, rares en vérité sont les travaux qui parviennent à échapper au double écueil de l’accusation et de la compassion. Or, ces visions manichéennes relayées par les médias nourrissent selon moi une compréhension biaisée qui peine à agir efficacement sur le phénomène. Au contraire, autour du récit de quelques unes de mes expériences et par mon regard d’anthropologue, j’invite ici le lecteur à faire du trouble que suscite la rencontre avec les bakoroman un outil précieux de compréhension, plutôt que de chercher à réduire, voire à nier une complexité et une ambivalence pourtant constitutives d’un mode de vie toujours « sur le fil ».

En 2009, de retour à Ouagadougou dans le cadre de mes recherches, je passais neuf mois auprès des bakoroman de la capitale et commençais à fréquenter un centre d’accueil de jour où ils pouvaient venir se laver, se soigner et obtenir un repas. Pendant qu’ils se douchaient, ils avaient pris l’habitude de confier leur argent aux éducateurs afin que leurs camarades ne profitent pas de ce moment d’inattention pour le leur dérober. Les éducateurs rendaient généralement ce service de bonne grâce, notamment lorsqu’il s’agissait d’enfants s’adonnant habituellement à la mendicité ou à de petits travaux. Il paraissait ainsi normal de protéger ceux qui gagnaient honnêtement leur argent contre ceux qui cédaient à la facilité du vol. Mais dans la rue, règne de la débrouille et du jeu avec les limites, pouvait-on vraiment justifier le fait d’accepter l’argent des uns et de refuser celui des autres ? Certes, plus la somme remise était importante plus l’on pouvait avoir des doutes sur son origine. Mais rien ne permettait au contraire de prouver qu’une somme faible fût gagnée honnêtement. Progressivement, certains jeunes commencèrent même à confier aux éducateurs des portables et appareils numériques volés qu’ils reprenaient le lendemain pour les revendre…

Ce glissement posait la question des limites. A partir de quel moment et pour quelles raisons fallait-il refuser ? Ne pas accepter cet argent aurait en effet été se priver de moments d’échanges précieux autour des activités, des projets et du rapport des bakoroman à l’argent et à la dépense. De plus, cette pratique symbolisait et concrétisait une confiance mutuelle en contraste singulier avec leurs relations habituelles, marquées par la méfiance et la prédation. Bien davantage, refuser aurait été perçu par les bakoroman comme un jugement, voire même une de ces accusations qu’ils étaient si prompts à ressentir et qui compliquaient parfois leur relation avec ceux qui tentaient de leur venir en aide. Se rendre complice de leurs activités semblait ainsi un moyen privilégié de nouer le dialogue et d’initier une démarche fructueuse de sortie de la rue.

Mais la complicité était telle que les bakoroman discutaient régulièrement leurs projets de vol devant nous. Un jour, ils évoquèrent l’idée d’aller écouter un battle hip hop en s’amusant du fait que, malgré leur style de « bandit », les amateurs de rap avec leurs maillots et leurs pantalons XXL aux poches baillantes, étaient les proies les plus faciles. Et en effet, en nous rendant à ce concert avec un autre éducateur du centre, nous avions reconnu une bonne vingtaine de bakoroman immergés dans la foule.

Après avoir assisté aux joutes verbales des rappeurs s’affrontant sur scène, nous nous retrouvâmes ainsi à observer le ballet feutré des bakoroman qui profitaient de la cohue, des discussions animées des spectateurs commentant le spectacle mais aussi de l’ébriété et de la bonne humeur générale, pour « faire les poches aux gens ». Pendant ce temps, d’autres bakoroman plus déguenillés et moins téméraires essayaient de susciter la charité musulmane. Dans ce but, ils tenaient en bandoulière une boite de conserve de concentré de tomate vide[1] destinée à les faire passer pour des élèves de l’école coranique. Profitant de l’image de ses camarades mendiants, j’observais Abou[2] en train d’apitoyer un groupe d’Américaines émues par sa bouille d’ange et par son t-shirt à la gloire d’Obama. Je ne pouvais m’empêcher d’être exaspérée par la naïveté de ces touristes. Abou quant à lui, se contentait de sourire à leurs « Oh! He’s so cute ! », se laissant complaisamment caresser la tête tout en essayant d’avoir accès au sac de l’une d’elles. Mais le sac lui échappa quand l’Américaine décida d’aider ce « pauvre orphelin » en cherchant dans son sac une pièce de 500F[3] à lui offrir.

Quelques mètres plus loin, Issa, tenant une grosse veste lui permettant de cacher ses mains baladeuses et, le cas échéant, d’y enfouir ses gains, se glissait dans un autre groupe d’Occidentaux. Simultanément, Bob et Bernard s’approchaient pour faire écran. Afin de mieux protéger Issa de la vue des passants, ils tenaient chacun à hauteur de poitrine des programmes du festival qu’on venait de leur distribuer. Regardant nerveusement de tous côtés, cachés derrière leurs programmes que Bob, qui ne sait pas lire, tenait à l’envers, je n’arrivais pas à croire que personne ne remarquât leur grossier manège. Mais Issa mit vite fin à mes réflexions en ressortant du groupe les mains vides et en nous lançant un de ses immenses sourires dont il avait le secret. Il avait fait de nous ses complices.

C’est seulement alors que nous mesurâmes ce que notre présence signifiait. Comment aurions nous réagi si nous les avions vus en train de voler ? Les dénoncer ? Faire comme si de rien n’était ? Dans les deux cas nous aurions été discrédités auprès d’eux et moralement bien ébranlés. Et si quelqu’un d’autre les avait surpris, les bakoroman auraient immédiatement demandé notre aide afin d’éviter un lynchage, sort hélas encore réservé habituellement aux voleurs. Cette prise de conscience me renvoyait soudain à mes angoisses à l’écoute de leurs récits de « poignardages », de vols et de viols. Comment être à leurs côtés sans se rendre complice ? Et sans fermer les yeux ?

S’ajoutaient à ces questionnements d’ordre moral, de fréquentes remises en question sur mon rôle à jouer à leurs côtés. Bien évidemment, j’avais depuis longtemps renoncé au mythe de l’ethnologue, simple observateur neutre. Mais cette prise de conscience ne me disait pas non plus quelle attitude adopter lorsque j’avais de l’argent en poche et qu’un enfant me demandait de lui donner de quoi s’acheter à manger. Je savais qu’il aurait pu acheter trois bons repas avec ce qu’il avait dépensé tout à l’heure en colle pour se droguer. Mais le souci de ne pas être vue comme « une vache à lait » justifiait-il de le laisser partir voler de quoi acheter son dîner ? N’aurais-je pas été plus utile à accompagner certains d’entre eux dans leurs démarches de changement ?

Pourtant, en me démarquant résolument de la position des associations d’aide et en me positionnant en tant que chercheuse, je faisais comprendre aux bakoroman que je n’attendais rien d’eux, qu’ils pouvaient s’exprimer librement. En effet, la posture de compassion – dont il me semblait que les bakoroman ne voulaient pas en vérité – à la fois trop distante parce qu’asymétrique et trop proche parce qu’impliquée, s’avère scientifiquement inefficace. Au-delà du déni et de l’apitoiement, j’essayais donc, et continue toujours dans le cadre de ma thèse, de développer une approche anthropologique du phénomène, une approche qui ne tienne pas d’objectifs pratiques d’aide au développement, mais bien de la volonté de comprendre.

 

[1]  La boîte rouge de 2kg de concentré de tomate est ainsi devenue le signe distinctif des mendiants qui y reçoivent les aumônes de nourriture. Elle est aussi l’attribut indispensable des élèves de l’école coranique, que le marabout chargé de leur éducation envoie habituellement mendier leur repas et l’argent nécessaire à leur entretien.
[2]  Tous les noms ont été anonymisés.
[3] Soit environ 0,80€. Si cette somme peut paraître dérisoire, il est nécessaire de rappeler que le SMIC officiel du Burkina Faso est de 30 000 F CFA par mois et qu’un plat de riz dans la rue coûte environ 100F. En dehors des jours saints de l’Islam et de dons exceptionnels effectués pour des raisons religieuses, une aumône habituelle varie plutôt entre 50 et 100 F.