Hiver russe, printemps arabe….

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La  comparaison est tentante : le printemps arabe et l’hiver russe auraient-ils des gènes en commun ? Des similitudes, à tout le moins. De tous ces pays, Tunisie, Libye, Egypte, Syrie, on a dit qu’ils n’avaient pas de « tradition démocratique » et que les populations étaient donc condamnées à subir les affronts de leaders autoritaires.

Basta, la ribambelle de révoltes populaires de l’an dernier a balayé l’a priori aux relents colonialistes. A Moscou aussi, on  a répété à l’envie ce discours, Vladimir Poutine allant jusqu’à inventer un nouveau concept pour justifier l’absence de liberté, la violation des droits de l’homme et la persécution de la presse indépendante : la fameuse « dictature de la loi », corollaire de la « démocratie dirigée » et cousine de la « verticale du pouvoir »… Une démocratie à géométrie variable donc, que les puissances occidentales se gardaient bien de critiquer, s’appuyant sur la prétendue appétence du peuple russe pour les « hommes forts ».

Les dizaines de milliers de manifestants, qui protestent depuis le début du mois de décembre en Russie, ont démontré qu’ici aussi, à des centaines de kilomètres des rives méditerranéennes, on croit à un certain universalisme des idéaux démocratiques…

Le formidable élan qu’a constitué le printemps arabe a bien entendu joué un rôle dans la capacité des opposants au régime russe à rassembler et fédérer autour de la contestation du récent scrutin parlementaire. La couverture médiatique, plutôt flatteuse, des révoltes arabes dans le monde entier (en atteste ce choix du « manifestant » comme personnalité de l’année pour le Times), a pu donner du courage aux Russes pour sortir dans la rue.

C’était d’ailleurs l’une des craintes du Kremlin, qui n’a pas manqué de minimiser les victoires de ces mouvements populaires, arc-bouté sur des alliances géopolitiques historiques.La Libye, commela Syrie, sont des alliés traditionnels dela Russiedans le monde arabe, et il a fallu que l’ensemble de l’opinion internationale crie d’effroi pour que le Président Medvedev daigne réagir devant les atrocités commises par Kadhafi ou Bachar-El-Assad. Cette hostilité à peine masquée des dirigeants russes pour le changement qui est en train de s’opérer dans la région est d’autant plus grande qu’il rappelle les révolutions géorgiennes, ukrainiennes et kirghizes de la décennie précédente, qui se sont soldées par des fortunes diverses, mais ont certainement prouvé que rien ni personne n’était immuable, y compris au sein de l’Ex-URSS.

Les nouveaux médias, comme Facebook et Twitter, puissants relais voire parfois incubateurs des mouvements de protestation à Tunis, au Caire ou à Tripoli, font également partie du quotidien de la société russe (voir l’article de Grotius International à ce sujet, publié le mois dernier). La blogosphère russe a suivi avec intérêt les soubresauts du printemps dernier et les ont largement commentés. Les leaders du mouvement en Russie n’ont donc pu que s’inspirer de leurs homologues arabes pour lancer la contestation et la maintenir active au sein des réseaux sociaux, actuellement en surchauffe à Moscou.

Enfin, le contexte de crise économique  a agi pour ces deux parties du monde comme un détonateur : au nord comme au sud, les fruits de la croissance ne profitent pas à tous mais surtout à un clan, qui familial, qui oligarchique… Même si la rente énergétique a permis à Kadhafi de se maintenir longtemps au pouvoir, et à Vladimir Poutine d’acheter en partie la paix sociale.

Pour autant, impossible de calquer complètement les deux mouvements. Comparé au chaos des années 90, la Russie a atteint une forme de stabilité économique, qui permet à une partie des habitants de rêver d’une vie meilleure. D’où le soutien malgré tout assez important d’une frange de la population, qui préfère encore le pouvoir actuel au vide. Le passé soviétique, encore tout proche (l’URSS s’est effondrée  il y a seulement 20 ans) a laissé la population pantelante, et brimé chez certains l’espoir ou l’envie de changement. Surtout, les manifestations de décembre, les plus importantes enregistrées ces dernières années, remettent en cause plus un système qu’un homme, la principale revendication étant la réorganisation des élections législatives. Même si de plus en plus, il faut bien l’avouer, le mouvement se cristallise autour du slogan « Poutine, dégage », le Premier ministre ayant choisi de se présenter pour un troisième mandat aux présidentielles de mars prochain.

Difficile enfin de juger de la détermination de la contestation russe, ainsi que son ancrage au-delà de la capitale, même si un peu partout, des mouvements s’organisent, comme à Vladivostok ou Saint-Pétersbourg, sans atteindre pourtant des sommets. La réponse à ces manifestations, outre les changements cosmétiques au sein de la verticale du pouvoir, reste un insupportable mépris. Mais pour le moment, même s’il ne faut pas minimiser les arrestations musclées et les séjours en prison pour un certain nombre d’opposants russes, point de massacres sanglants, comme ce que l’on a pu constater en Tunisie, en Egypte, en Libye et dernièrement en Syrie, où les victimes se comptent par centaines. Le pouvoir russe garde encore  la mesure, et espère l’accalmie.

Dans un cas comme dans l’autre, « l’après » reste sans doute la période la plus difficile à négocier. Les Tunisiens, les Egyptiens et les Libyens se sont beaucoup battus, et réalisent que la partie est loin d’être jouée, notamment en ce qui concerne l’arbitrage entre les laïques et les islamistes au sein de la société et dans les arcanes du pouvoir. En Russie, où les lignes commencent tout juste de bouger, l’hétéroclisme de l’opposition complique aussi l’émergence d’un leader à même de s’opposer au tandem Poutine-Medvedev. Si souvent les foules en colère se ressemblent, la gueule de bois de l’après-révolution aussi.