Ce que les réfugiés pensent vraiment des organisations humanitaires

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Les organisations humanitaires sont partiales, irresponsables, potentiellement corrompues et elles ne répondent pas aux besoins les plus urgents des réfugiés. Ce ne sont que quelques-unes des critiques qui ressortent de plusieurs groupes de discussion mis en place avec des réfugiés et autres bénéficiaires de l’aide humanitaire au Moyen-Orient.

Les participants ont fait part de leurs inquiétudes concernant le manque de consultations relatives aux besoins des individus, l’incapacité à protéger les plus vulnérables, les confusions quant au rôle de chaque organisation, le chevauchement des aides et, dans certains contextes, la sensation que les aides ne sont pas distribuées ou que certains bénéficiaires sont privilégiés pour des raisons d’appartenance politique ou religieuse.

« Lorsque vous souhaitez aider quelqu’un, vous devez ignorer ses appartenances et le traiter simplement comme un être humain », a dit une animatrice d’un groupe de jeunes Palestiniens.

« Les organisations humanitaires doivent informer sur leurs services, car ce n’est pas humain de répondre aux besoins d’information des réfugiés en disant ‘je ne sais pas’ », a ajouté une réfugiée au Yémen.

Les entretiens ont été menés en Égypte, en Jordanie, au Liban, en Palestine et au Yémen à la demande des organisateurs du Sommet humanitaire mondial (SHM) en vue de la consultation pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord qui vient de s’achever à Amman, en Jordanie.

Prise de conscience

« Certains commentaires étaient accablants et je pense que c’est un peu une prise de conscience pour le système humanitaire », a dit Reza Kasraï, représentant du Conseil international des agences bénévoles (CIAB) pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. C’est cette association d’ONG qui a organisé les groupes de discussion en partenariat avec le secrétariat du SHM.

Les détails de ces discussions – auxquelles ont participé des hommes, des femmes, des animateurs de groupes de jeunes et des notables locaux de novembre 2014 à février 2015 – ont été compilés dans un rapport remis aux organisations humanitaires, aux bailleurs de fonds et aux représentants des gouvernements qui ont participé à la réunion du SHM en Jordanie et sur Internet.

Les observations qui y figurent ne sont pas agréables à lire pour les organisations d’aide humanitaire nationales et internationales intervenant dans cette région où de nombreux réfugiés syriens, irakiens et palestiniens, ainsi que d’autres migrants, vivent dans des camps ou dans des communautés d’accueil.

Pour un document des Nations Unies, le rapport des parties prenantes est exceptionnellement franc. Ce ton reflète les efforts du secrétariat du SHM pour favoriser le dialogue sur des sujets sensibles qui sont rarement abordés directement dans ce secteur.

Sur une échelle de 1 à 10 (10 étant la note la plus élevée), les enquêtés ont évalué à 3 en moyenne les organisations humanitaires lorsqu’on leur demandait s’ils pensaient qu’elles répondaient à leurs besoins les plus urgents.

À la question de savoir s’ils étaient traités avec respect et dignité, les enquêtés de ces cinq pays ont donné une note moyenne de 3,5 sur 10 et 2,5 sur 10 pour leur capacité à prendre en compte les opinions des réfugiés.

« Il est évident que les gens n’ont pas l’impression d’obtenir autant d’aide qu’ils le voudraient et que de nombreuses organisations ne communiquent pas assez avec [les] populations touchées qu’elles cherchent à aider », a dit à IRIN Nadine Elshokeiry, spécialiste des affaires humanitaires travaillant avec le secrétariat du SHM dans la région.

« Même si des commentaires durs ont été faits, ce sont pour nous des critiques très constructives et cela nous donne des indications très utiles sur la manière dont le système humanitaire peut améliorer ses interventions », a-t-elle cependant ajouté.

Outre le rapport de 35 pages du SHM, IRIN a eu accès aux rapports des groupes de discussion du Territoire palestinien occupé (TPO) et du Liban.

Redevabilité

Selon Mme Elshokeiry, les groupes de discussion ont montré que de nombreuses personnes ne faisaient pas la distinction entre les différentes organisations humanitaires et les voyaient toutes comme faisant partie d’un système plus large.

« Comme il n’y a pas toujours d’informations claires sur qui fait quoi ou d’où vient l’aide, surtout lorsqu’elle passe par des partenaires locaux ou des intermédiaires, je pense que cela donne l’impression d’un manque de redevabilité », a-t-elle dit en soulignant la nécessité pour les organisations de mieux communiquer avec les populations auxquelles elles tentent de venir en aide.

Dans le TPO, la redevabilité – ou plutôt la perception de son absence – était l’un des principaux reproches des personnes interrogées. Nombreux sont ceux qui ont accusé les organisations humanitaires nationales et internationales de favoriser certains groupes de population et qui craignent que l’aide soit sujette à la corruption.

« Pour les participants, le principal problème était le manque de redevabilité et de transparence des organisations humanitaires », est-il indiqué dans le rapport. « Cela alimente en outre les suspicions des participants quant aux possibilités de corruption dans [le système] humanitaire. »

« [Les bénéficiaires] ont la sensation que les budgets destinés aux projets ne sont pas utilisés comme il faut, mais attribués à des activités ayant une grande visibilité, comme repeindre les murs d’un bâtiment ou payer les médias pour qu’ils traitent d’un sujet. À Gaza, les distributions auraient lieu dans des écoles ou d’autres lieux couverts par les médias internationaux. »

Bien que peu d’organisations aient été effectivement nommées, les participants du groupe de discussion palestinien ont directement critiqué l’UNRWA – l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés palestiniens.

Ils lui ont notamment reproché le manque de précision de son mandat, son refus de déléguer des responsabilités aux autres organisations, les manques de fonds qui ont altéré la quantité et la qualité des services dans les écoles et les centres de santé primaire des camps, ainsi que les procédures bureaucratiques lourdes et la lenteur du processus de prise de décision.

Le porte-parole de l’UNRWA, Chris Gunness, a reconnu que les services de l’agence avaient été soumis à des « coupes et des érosions », mais il a rappelé à IRIN que « depuis les années 1950, l’UNRWA pâtit d’un déficit budgétaire important qui se reproduit d’année en année et cela a eu un impact à tous les niveaux : les bâtiments et les infrastructures tombent en ruine, les services informatiques pris pour acquis dans la plupart des organisations sont tout simplement absents, et la liste ne s’arrête pas là. »

« Parallèlement à l’austérité générée par le déficit de financement, nos principaux départements ont fait l’objet d’une réforme en profondeur qui a amélioré leur efficacité et nos bailleurs de fonds en sont pleinement conscients. »

Qui est prioritaire ?

L’impression que les organisations humanitaires privilégient le point de vue des bailleurs de fonds sur celui des populations touchées est un sujet qui est revenu à diverses reprises dans plusieurs groupes de discussions.

« Étant donné que la Palestine est occupée et que les problèmes à Gaza sont chroniques, les bailleurs de fonds et les organisations n’ont toujours pas la possibilité de travailler sur des projets durables et toutes les solutions sont à court terme, sans impact sur le long terme », a dit un jeune Palestinien de Cisjordanie. « Les financements ne devraient pas dépendre des priorités des bailleurs de fonds, mais servir les bénéficiaires », a-t-il dit.

Au Liban, certains participants se sont plaints d’inégalités ou de doublons dans les distributions d’aide, accusant le manque de coordination entre les organisations. Ils ont appelé à la création de davantage de solutions génératrices de revenus pour rompre le cycle de la dépendance envers l’aide.

« Il y a eu de la corruption et du népotisme dans la distribution de l’aide », signale le rapport. Les personnes interrogées ont notamment évoqué des « cas de favoritisme au sein des agences des Nations Unies en faveur de certaines familles ‘associées’, notamment en ce qui concerne l’aide à la réinstallation ».

Au Yémen, des réfugiés érythréens ont relaté s’être sentis humiliés et méprisés à cause des organisations humanitaires qui, selon eux, favorisaient les réfugiés somaliens par rapport aux autres réfugiés venant de pays arabes.

« Les expériences de la coordination humanitaire laissent souvent à désirer », a indiqué le rapport principal. Des réfugiés se sont plaints de devoir chercher activement différentes organisations et répéter leur histoire à cause du manque de systèmes d’aiguillage entre les organismes.

Choix et dignité

Le manque de choix concernant le type d’aide reçue par chacun a également fait l’objet de critiques.

« Les personnes touchées interrogées dans la région avaient rarement l’impression que leurs besoins les plus urgents étaient comblés », est-il dit dans le rapport. « Les parties prenantes étaient du même avis et soulignaient que les personnes touchées revendaient parfois l’aide en nature qu’elles recevaient et utilisaient l’argent ainsi gagné pour acheter d’autres biens ou services. »

« Pour que les besoins des individus soient vraiment au centre de l’action humanitaire, les parties prenantes estiment qu’il faut les laisser choisir quel type d’aide humanitaire ils souhaitent recevoir », ajoute le rapport.

Dana Sleiman, porte-parole du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) au Liban – l’une des principales agences des Nations Unies à venir en aide aux réfugiés syriens –, a dit à IRIN que le HCR était « au courant de ce rapport et [saluait] tout nouveau commentaire sur la manière d’améliorer l’aide humanitaire au Liban. »

« Le personnel du HCR, le gouvernement libanais et nos partenaires sommes en contact constant avec les réfugiés dans tout le pays. Nous écoutons leurs préoccupations et apportons toute sorte de soutiens, car la plupart des réfugiés qui arrivent ici ont tout perdu. »

Selon M. Kasraï du CIAB, le SHM est une occasion unique de mener une consultation générale, plutôt que de se limiter à certaines organisations et certains contextes.

« C’est plutôt inhabituel d’avoir ce genre de retours », a-t-il dit. « Je pense que parfois, les organisations humanitaires, que ce soit les agences des Nations Unies ou les ONG et y compris les bailleurs de fonds, ont tendance à rester dans leur bulle, avec leur propre langage, et à se parler entre elles dans un jargon qui n’est pas toujours compris par les gens qu’elles essayent d’aider. »