Chronique de la découverte de Port-au-Prince (volet 4)

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Les vies expulsables d’Haïti 

Réserve d'eau dans le camp Mosaïque
© Alice Corbet

12 janvier 2010, 16h53, Port-au-Prince. La terre se contorsionne, se dérobe. Les bâtiments oscillent, les murs s’écroulent, s’effondrent, la poussière enfle. Les corps se heurtent, les corps souffrent. Les âmes s’affolent, les âmes supplient.

52 secondes, et tout est fini. 52 secondes et le ballet des cris, des plaintes, des peurs, des prières et des silences consternés commencent. La nuit arrive vite. Chacun cherche un proche, s’arrange pour traverser la ville dans la désorganisation des routes obstruées, se prépare à passer la nuit entre les répliques et la stupéfaction.

Dès le lendemain, il fallut s’organiser. S’occuper des morts, chercher de l’aide, soigner les blessés et trouver un refuge : des milliers de personnes sont dans la rue, leurs maisons s’étant écroulées. Pauvres et riches, tous dehors ; mais comme les pauvres n’avaient pas suffisamment de toit sur la tête pour en mourir, et comme les riches possédaient des constructions solides sur les hauteurs de la ville, la classe moyenne était la plus touchée, car elle vivait dans des maisons bâties sur des fondations légères et avec des matériaux peu fiables. Tous ceux qui étaient présents à ce moments dans des édifices publics, ministères, universités, écoles, tribunaux et même prisons, ont été aussi frappés par la mort.

Juin 2011. Je suis à Delmas, une commune qui fait partie de Port-au-Prince. Elle fait jonction ente le cœur de la capitale haïtienne, « Bas-la-ville », et le quartier huppé de Pétionville, lequel est installé sur les hauteurs – même si la misère y est aussi visible. Delmas est traversée par « l’autoroute » tout le temps embouteillée, et dont les alentours sont ordonnés par des rues perpendiculaires et numérotées. Ainsi, pour aller d’un point à un autre, on utilise souvent Delmas 33. Delmas 60 est très fréquentable quand Delmas 30 est plus redoutée. C’est là que se trouve le camp Cité Mozayic.

De forte densité, ce camp est composé d’abris de bric et de broc adossés les uns aux autres. Les passages labyrinthiques pour accéder au cœur du camp sont souvent si étroits que deux personnes ne peuvent s’y croiser. Parfois même, les épaules touchent la taule. Il faut souvent sauter par-dessus les grosses pierres qui soutiennent au sol les bâches des tentes, ou encore enjamber les flaques d’eau héritées des dernières pluies.

Deux pivots principaux structurent le camp : l’un en marge, l’autre au centre. Le long de la route Delmas 30a, une citerne d’eau attire continuellement les déplacés. Son eau est traitée et sert à boire, à préparer à manger, ou à se doucher, sans risque d’épidémie. Et c’est au cœur du camp, enfouies au milieu des abris, que se trouvent les toilettes et les douches (les eaux usées sont évacuées dans une ravine non loin par des conduits récemment enterrés), ainsi qu’un local collectif quasi vide où s’organise la vie du camp. Autour, gravitent sans cesse des enfants qui n’ont d’autre activité que de jouer avec tout et rien ; des femmes qui tressent des cheveux et préparent à manger ; des hommes qui ne savent comment se rendre utiles quand ils ne sont pas occupés dans un petit travail alimentaire. Ici, vivent Wanna,  Lisney, Méliane et leurs familles. Venant pour la plupart du quartier proche de Nazon, ces familles se sont organisées en fonction de leurs moyens, du nombre de leurs membres, de leurs espoirs ou non de sortir du camp ou d’y demeurer…

Wanna discute avec une amie dans la chaleur de son abri, tout proche du local collectif. L’espace est étouffé par un énorme lit et une commode en bois. Il y a aussi une télévision, car l’électricité arrive dans le camp rythmée par les coupures et les aléas des fils qui piratent la ligne de l’avenue. Quelques bibelots, des photos et un bouquet de fleur égaillent la décoration.

Wanna est fière de son petit lieu de vie, bien tenu, avec une charpente soutenant de belles bâches, et même un palier qui empêche l’eau de rentrer quand les pluies tropicales arrivent. Elle vit ici avec ses deux enfants. Elle a un garçon de neuf ans et une fille de cinq ans, qui vont à l’école d’une église qu’elle réussit à payer grâce à l’aide d’un cousin qui habite « en Amérique ». Ainsi, tous les matins elle regarde partir ses enfants, avec leurs costumes immaculés et leurs coiffures impeccables, pour une journée qui sera occupée et prise en charge. Wanna, elle, s’ennuie : le temps est long au camp, elle ne sait pas ce qu’elle va devenir. Elle n’a plus de papiers d’identité, restés sous les décombres de sa maison locative qui, après s’être écroulée, a tué son mari dont le corps est resté introuvable. Wanna voudrait récupérer un logement mais elle n’a pas assez d’argent. Veuve, mère et sans emploi, elle attend dans sa tente, avec son beau mobilier qu’elle a récupéré sous les décombres et qui lui rappellent « la vie d’avant ».

Lisney réside non loin de là. Il a une femme et une fille, qui sont occupées à remplir des bidons d’eau à la réserve. Parfois, sa femme tient un petit commerce le long du camp, revendant des mangues ou des avocats tout en gardant sa fille, à laquelle ils ne peuvent payer l’école. Il y a dans sa tente tout un coin « cuisine », une fiche d’information sur les recommandations d’hygiène pour éviter le choléra, une peluche et, par terre, une sorte de lino. « Comme cela, quand l’eau dévale, nous dit Linsey, elle traverse la tente sans creuser le sol ». D’ailleurs, il a surélevé le lit pour éviter l’humidité. Lisney ne travaillait pas avant le séisme ; depuis, il saisit les quelques opportunités qui se présentent et loue sa force à des entreprises de déblaiement des gravas. Ces dernières se sont multipliées et viennent se fournir en main d’œuvre docile et peu chère dans les camps. Lisney parle d’un travail dur, très physique. Les gravas sont amenés par des camions pour être déversés dans les ravines ou aux alentours de la ville. Les préconisations des instances internationales recommandent à ce que les débris soient déversés dans des zones définies, ou réduits en poudre afin d’être utilisés pour remblayer les routes. Et si un corps est retrouvé, les autorités locales doivent être prévenues afin de chercher à l’identifier, et l’enterrer dignement. Mais cela fait rire Lisney : il y a un monde entre ce qu’il faudrait faire et la réalité des travailleurs précaires et des compagnies privées… On ne récupère des débris que ce qui peut être recyclable. Tout le reste est déversé là où c’est possible – quitte à ce que des problèmes d’hygiène ou d’inondations soient provoqués par ces tonnes de gravas.

Méliane a 45 ans et a porté, elle aussi, grand soin à consolider le sol de sa tente. Mais elle est en bas du camp et malgré ses efforts, l’eau monte tous les jours dans son abri.

Méliane, habitante de cité Mozayic, à Haïti
Méliane © Alice Corbet

Elle se tient prête à partir. Elle n’en peut plus de ses 10 m² et de la cohabitation avec ses quatre filles, deux petites filles de 8 et 10 ans à qui elles ne peuvent offrir l’école, et deux hommes qui habitent là en se relayant pour dormir : ils sont neuf à vivre ici. Alors Méliane est impatiente : elle a la chance d’être soutenue par un programme de la Croix Rouge française et elle va bientôt disposer d’un « shelter », un abri solide et en bois. Une maison « en dur » pour vivre plus dignement et sortir de la promiscuité. L’espoir d’un retour à une vie plus normale, alimentée grâce aux petits travaux d’entretien des routes que lui procure la mairie. L’espoir d’une vie sociale un peu plus stable également, avec de nouveaux voisins puisque les anciens ont tous péri pendant le séisme.

Dans cette petite centaine de tentes qui constituent Mozayic, les gens se découvrent, s’entraident et passent le temps ensemble. Un chef de camp a été pour gérer l’aide humanitaire – une organisation évangélique américaine en fournit l’essentiel. Il semble assurer qu’aucun gang ou groupe de bandits ne contrôle l’espace. Sous sa direction, quelques personnes responsables et capables d’écrire se relaient bénévolement pour distribuer les médicaments de l’aide et renseigner les personnes nécessiteuses. Il doit également repérer les gros problèmes et apporter son aide à ceux qui en ont besoin.

Mais l’adversité vient de partout. Des pluies saisonnières, violentes et venteuses. Des maladies et du choléra. De la mairie de Delmas qui a déclaré vouloir que plus aucun camp ne subsiste sur son territoire, sans toutefois avoir les moyens de respecter son objectif. Des propriétaires fonciers qui réclament, parfois sans preuve, la propriété d’un terrain. C’est ce qui est arrivé un soir de mars où un certain nombre de personnes est venu, dans de beaux habits et accompagné par des hommes armés, des policiers et des avocats qui intimidaient les familles, pour ordonner la libération du terrain avant le lendemain, menaçant de tuer tout le monde dans le cas contraire. On ignore aujourd’hui où sont parties les deux familles qui vivaient en marge du camp et qui ont été expulsées dans cette nuit[1]. L’adversité vient enfin de la pègre locale qui sème la terreur et essaie de s’accaparer de nouvelles zones d’influence. Par exemple, en cette fin d’année, un escroc bien connu à Delmas, se faisant appeler « commandant Jeff », menace les habitants du camp pour récupérer et soumettre « son territoire ».

On peut s’attendre à ce que le camp de Mozayic continue d’exister encore pendant plusieurs mois ou plusieurs années. Il risque même de se pérenniser et de devenir un bidonville parmi d’autres, un quartier informel réunissant une population vulnérable. A moins que toutes les familles y vivant soient forcées à partir pour aller s’installer dans la capitale haïtienne, rejoignant les nombreuses vies malmenées, éparpillées et parfois oubliées dans un pays en reconstruction…[2]

 

 [1] Le 9 septembre, le camp a été de nouveau menacé ce qui donna lieu à des protestations d’Amnesty International et à des appels auprès des autorités : http://www.amnesty.org/en/library/asset/AMR36/013/2011/en/0430fade-6599-475a-ac59-2a933eccd604/amr360132011fr.pdf. Consulter aussi une fiche informative de l’Institute for Justice and Democracy in Haïti (IJDH.org)
[2] Pour toutes les « chroniques haïtiennes », un grand merci à toutes les personnes citées et à l’ensemble des Haïtiens pour leur accueil. Merci à Jean-Jacques de m’avoir permis d’aller découvrir ce beau pays. Pour tout l’obscur mais nécessaire travail informatique, merci à Geneviève et à Damien ; pour les fastidieuses relectures et judicieux commentaires, merci à Pauline, Sarah, Valérie, et surtout  à Sylvie.

 

 

Alice Corbet

Alice Corbet

Alice Corbet est anthropologue, membre du Comité de rédaction de Grotius.fr.